Une initiative portée par la famille du jeune Angelo Sossou, disparu tragiquement cette année, afin de faire vivre sa mémoire à travers des actions en faveur de la communauté et de l’environnement. C’est par cet espace nouvellement embelli que nous avons commencé notre balade, avant de nous enfoncer dans le quartier. Et il suffit de s’éloigner de quelques mètres de la grande route pour que le décor change. Le bruit des véhicules s’estompe, les rues deviennent plus calmes et la rivière reprend sa place dans le quotidien. Sur ses berges, nous croisons même un habitant en train de laver son linge. Nous avons aussi marché sur l’ancien pont, aujourd’hui fermé à la circulation routière. Cette fois, plutôt que de simplement traverser Grande-Rivière-Nord-Ouest, nous avons pris le temps de marcher dans ses rues, de découvrir son quotidien et d’aller à la rencontre de ceux qui la font vivre.
Faire vivre ce qu’Angelo a laissé derrière lui. C’est ce qui guide aujourd’hui Théophile Sossou, son père. Angelo est décédé le 7 avril dernier, à seulement 21 ans. Quelques mois plus tard, lorsqu’il nous parle de lui, Théophile préfère retenir son sourire, sa joie de vivre et surtout cette facilité qu’il avait à tendre la main aux autres. Des qualités que la famille lui connaissait déjà, mais que les nombreux témoignages reçus après sa disparition lui ont fait redécouvrir autrement. «On s’est dit qu’il ne fallait pas qu’il parte comme ça», confie-t-il. C’est ainsi qu’est née, le 3 juillet, l’Angelo Sossou Heritage Foundation, pensée pour prolonger les valeurs auxquelles Angelo était attaché : la solidarité, la créativité, la jeunesse, mais aussi la nature. Le symbole se retrouve jusque dans son logo, où l’arbre représente «la croissance, les racines, la transmission et l’avenir». Théophile connaissait peu cet espace de GRNO avant le projet. En le découvrant, il y a vu un lieu avec du potentiel, mais aussi «un peu délaissé», malgré la présence du jardin, de la rivière et des équipements sportifs. C’est aussi un point de passage qui profite à GRNO comme aux régions avoisinantes. Il espère désormais que les familles se réapproprieront les lieux et que chacun contribuera à leur entretien. «On a planté l’arbre, donc c’est le début d’un parcours. La fondation prend ses racines et va évoluer.» Elle veut désormais accompagner les jeunes à travers la créativité, l’art, le recyclage et le sport. Deux projets sont déjà prévus cette année : un concours de dessin pour les enfants et un concert qui donnera à de jeunes talents l’occasion de monter sur scène et de se faire connaître.
En marchant le long de la route Pailles, nous tombons sur Guness Store, une boutique qui fait partie du décor depuis plus de 100 ans. Derrière le comptoir, Ravin Guness nous accueille, intrigué par notre présence dans le quartier. Et lorsque nous lui parlons de la journée de reboisement organisée quelques jours plus tôt, il reconnaît ne pas en avoir entendu parler. «Parfwa, nou pa kone ki pase isi», nous fait-il comprendre. Chez lui, on trouve un peu de tout. Des provisions du quotidien, bien sûr, mais aussi différents objets qui donnent presque à une partie de la boutique des airs de gift shop. Très tôt le matin, on peut également y acheter samoussas, chana puri et autres petits gâteaux. D’ailleurs, difficile de mener notre conversation sans être interrompus. Les clients entrent, Ravin les salue, quelques mots s’échangent, on prend des nouvelles… et la discussion repart. «C’est une vie familiale», résume-t-il. Lui-même est né à GRNO et sa famille y est installée depuis plusieurs générations. Il décrit son quartier comme un endroit «tranquille et paisible», où les liens se sont tissés au fil des années. Mais Ravin aimerait aussi voir certaines choses changer. Il cite notamment le parcours de santé installé près du pont, qu’il juge trop isolé pour les femmes et les enfants qui souhaiteraient l’utiliser. À ses yeux, un autre emplacement pourrait mieux convenir : un terrain situé près de l’école, dans un lieu que les habitants appellent «Batterie». Il imagine volontiers un parcours permettant de monter vers la colline puis de redescendre. Autre préoccupation : les inondations lors des fortes pluies. Un problème qui, selon lui, ne date pas d’hier et qui nécessiterait de revoir l’évacuation des eaux, notamment avec l’aménagement d’un cross drain vers la rivière.
C’est toujours à Guness Store que nous faisons la connaissance de Florise Supperamaniyen, venue faire quelques emplettes. Voilà 32 ans qu’elle habite GRNO et elle s’y plaît. «Sakenn konn so kamarad dan landrwa», nous dit-elle. Un endroit tranquille, où elle se sent chez elle, mais sur lequel elle porte aussi un regard sans détour : «Il manque beaucoup de choses ici.» Et Florise a déjà sa petite liste. Davantage d’entretien pour le jardin d’enfants, des activités au centre municipal et, pourquoi pas, un terrain synthétique de football pour les jeunes sur cet espace encore libre près de l’école. Puis, elle nous parle de la rivière. Des marches permettent d’en rejoindre les berges, mais en bas, les déchets et le manque d’entretien gâchent les lieux. Florise trouve cela d’autant plus dommage qu’autrefois, la rivière faisait véritablement partie du quotidien. Lors des coupures d’eau, se souvient-elle, des habitants y descendaient pour laver leur linge. Une habitude qui n’a d’ailleurs pas totalement disparu. Florise dit avoir déjà demandé que les abords soient nettoyés, mais jusque-là, sans résultat. Son regard se tourne aussi vers l’espace périurbain situé près du nouveau pont, où ont été installés des équipements de gym en plein air. Là encore, pour elle, le potentiel est là, mais l’emplacement pose problème. Trop isolé et pas suffisamment sécurisé, estime-t-elle. «Nou'nn deza trouve sering laba !» lâche-t-elle au fil de notre conversation.
Retour sur la route Royale, où le rythme n’est plus du tout le même. Près de l’arrêt d’autobus en direction de l’Ouest, difficile de manquer la petite roulotte rouge de Sanjay Doorgah. Sanjay Snack fait partie du décor depuis près de 40 ans et les habitués savent bien ce qu’on y trouve. Sanjay, lui, est né à GRNO et n’échangerait pas facilement son quartier contre un autre. «Landrwa-la top !» lance-t-il avec le sourire. Ce qu’il aime surtout, c’est cette solidarité entre voisins. Mariage ou décès, «tou dimounn donn enn koudme». Chacun a son métier, chacun mène sa vie, mais quand il faut se serrer les coudes, assure-t-il, tout le monde répond présent. Ici, Sanjay est aussi aux premières loges pour observer le va-et-vient quotidien. «Kan rant andan, trankil. Me lor simin-la, busy, busy net», nous dit-il en parlant de cette route qui ne connaît pratiquement aucun répit. Voitures, autobus, travailleurs, écoliers… ça défile du matin au soir devant sa roulotte. Et lui est déjà là dès 5h30. Avec son épouse Rekha, il perpétue cette petite affaire familiale lancée autrefois par son père Sona. Au menu : roti, gato delwil, dipin kari et surtout six à sept currys proposés chaque jour. De quoi satisfaire ceux qui partent travailler tôt ou encore les écoliers qui passent par là. Et Sanjay tient à garder ses prix accessibles. Le roti est toujours à Rs 20, les gâteaux à Rs 5 et son pain aux achards de légumes, l’un des incontournables, à Rs 40. Après toutes ces années, il aime toujours autant voir ses clients s’arrêter, manger et repartir. Mais depuis son petit emplacement, Sanjay voit aussi ce qui pourrait être amélioré. Il reconnaît les efforts des équipes qui balaient et nettoient régulièrement le secteur, mais pointe du doigt certaines poubelles cassées qui finissent par laisser les déchets s’éparpiller. Pour lui, quelques aménagements et davantage d’activités ne feraient pas de mal à ce quartier.