À peine sommes-nous arrivés qu’une dame que nous ne connaissons pas nous accueille avec un grand sourire. Elle ignore pourtant que nous sommes là pour un reportage. De fil en aiguille, nous découvrons un centre de jeunesse animé par les rires d’enfants. Ce jour-là, les animateurs leur parlent d’une valeur essentielle : le respect. L’ambiance nous surprend. Loin des mises en garde du genre «Ayo Barkly… fer atansion, pa mars tousel !», nous rencontrons des habitants disponibles, chaleureux et fiers de leur quartier. Ils nous parlent sans détour des difficultés qu’ils traversent, mais aussi de leurs espoirs, de leurs projets et de cette envie de montrer un autre visage de Barkly. Le quartier s’apprête d’ailleurs à vivre un moment particulier. À la fin du mois de juillet, il accueillera une descendante de sir Henry Barkly, le gouverneur britannique dont il porte le nom. Au même moment, plusieurs acteurs locaux souhaitent faire de Barkly une «Résidence de la Culture», un projet qui ambitionne de mettre en lumière son histoire, son identité et ses richesses humaines. Mais derrière cette vision, il y a aussi des femmes et des hommes qui s’engagent chaque jour sur le terrain. À l’image de la «Barkly Sustainable Community» ou encore de l’association «Le Bon Samaritain», qui accompagne les plus jeunes à travers des activités éducatives. Une autre facette de Barkly se dévoile alors, portée par celles et ceux qui refusent que leur quartier soit défini uniquement par les préjugés. À vos pas… immersion.

À notre arrivée au Sant Zenes Barkly, une trentaine d’enfants de 4 à 17 ans rient, jouent et répètent un petit sketch. De 16 à 18 heures, tous les 15 jours, ils se retrouvent ici pour les activités du Bon Samaritain, un projet lancé il y a à peine six mois par le révérend Éric Luximon, de la paroisse de Saint-Thomas, à Beau-Bassin. Au milieu d’eux, Linda Prayag anime la séance. Ce jour-là, le thème est le respect, notamment dans les transports en commun. Jeux, mises en situation et discussions rythment l’après-midi. «Notre mission, c’est de faire découvrir les bonnes valeurs aux enfants et leur montrer qu’ils peuvent voir la vie autrement. Au départ, le groupe se réunissait dans le hall de l’église. Aujourd’hui, les effectifs ont doublé grâce au centre de jeunesse. Avant chaque rencontre, Nicole Letourdie, habitante de Barkly, passe de porte en porte pour rappeler aux enfants de venir. Les petites choses qu’on leur apprend, ils les ramènent à la maison», se réjouit Linda. En parallèle, elle anime aussi un groupe de parole destiné aux femmes du quartier. «Elles ont besoin d’un espace pour déposer leurs souffrances.» Quant à Barkly, elle en est convaincue : «Il faut juste donner leur chance aux habitants. Depuis que je viens ici, je me sens aimée, en sécurité... comme chez moi.»

Derrière sa discrétion, Berthy Batterie ne manque pas d'idées. Zanfan landrwa et membre de la Barkly Sustainable Community, il rêve de voir son quartier retrouver une autre image. Depuis plusieurs années, avec une dizaine de bénévoles, il multiplie les initiatives : jardin communautaire, distribution de plantes médicinales, compostage, sensibilisation à l'environnement… «Nous voulions montrer que l'écologie, ce n'est pas seulement planter des arbres, mais aussi prendre soin des personnes et de la communauté.» Son projet le plus ambitieux reste toutefois celui de faire de Barkly une «Résidence de la Culture». «Nous voulons mettre en valeur ce qui fait notre identité : le séga, la langue créole, notre cuisine, les plantes médicinales ou encore notre histoire.» Pour lui, la culture peut devenir un levier de développement et redonner de la fierté aux habitants. Berthy reconnaît que Barkly souffre encore d'une image négative. «Il existe des difficultés, mais il y a aussi énormément de talents ici.» Parmi les projets en préparation figurent un salon du livre et un concours littéraire en langue créole. Son message est simple : «Arrêtez de nous stigmatiser. Ne mettez pas tout un quartier dans le même panier.» Envie de contribuer ? La Barkly Sustainable Community lance un appel aux entreprises, institutions, artistes et bénévoles souhaitant soutenir le projet «Rezidans Barkly, Résidence de la Culture». Les personnes intéressées sont invitées à prendre contact avec l’association sur le 5721 8526.

Assis sur une bordure en bois, aux côtés d’un ami, Jean-Yves Edouard regarde les habitants aller et venir. Son attachement à Barkly ne fait aucun doute. «Mo lonbri finn anter isi-mem.» Il y a grandi, a joué au football sur les terrains du quartier et vu plusieurs générations se succéder. «Aujourd’hui, il y a davantage d’infrastructures. Les enfants ont des espaces pour jouer et plus d’activités.» S’il reconnaît que Barkly a connu des périodes difficiles, il estime que le travail doit se poursuivre. Selon lui, un meilleur encadrement des jeunes est indispensable, mais il souhaiterait aussi voir une présence policière plus active sur le terrain. «Pa zis res dan stasion... Bizin al kot bann dimounn kan ena problem.» Jean-Yves préfère toutefois retenir le positif. Il met en avant les nombreux bénévoles et travailleurs sociaux qui s'investissent auprès des habitants pour offrir aux jeunes d'autres perspectives. «Oui, il y a des difficultés, mais il y a aussi et surtout beaucoup de bonnes personnes ici.» Son souhait est simple : que Barkly soit enfin reconnu pour ses habitants, leur solidarité et leurs talents, plutôt que pour les clichés qui lui collent encore à la peau.
Changer le regard sur le quartier

À la fin du mois de juillet, une descendante de sir Henry Barkly est attendue à Maurice dans le cadre de la Semaine de la réparation organisée par le Kolektif Reparasyon Avansman Kreol (KRAK), en prélude à la Première Conférence internationale sur la justice réparatrice, prévue les 1er et 2 août. Si l'une des étapes de sa visite la conduira à Barkly, ce n'est pas un hasard. Pour José Moirt, membre fondateur du KRAK, «c'est un acte de réparation». Selon lui, le quartier souffre depuis longtemps d'une image qui ne reflète pas la réalité de ses habitants. «Une minorité a fini par faire taire la majorité. Pourtant, il y a énormément de choses positives qui se passent ici.» L'objectif est aussi de faire découvrir l'histoire, souvent méconnue, de Barkly et de changer cette image négative construite au fil des années. Il évoque les préjugés auxquels certains habitants sont confrontés, jusque dans leur recherche d'emploi, simplement parce que leur adresse mentionne Barkly. Lors d'un précédent séjour à Maurice, cette descendante avait souhaité visiter Barkly, mais la police le lui avait déconseillé, qualifiant le quartier de «no-go area». Cette fois, elle pourra enfin découvrir un autre visage de Barkly.
Envie de contribuer ? La Barkly Sustainable Community lance un appel aux entreprises, institutions, artistes et bénévoles souhaitant soutenir le projet «Rezidans Barkly, Résidence de la Culture». Les personnes intéressées sont invitées à prendre contact avec l’association sur le 5721 8526.
