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Camp-Levieux

Derrière la colère, des habitants qui aspirent au calme et au respect

19 octobre 2026

Nous connaissions déjà Camp-Levieux. En 2022, une balade du côté de Canal Road nous avait fait découvrir ce quartier de Rose-Hill sous un autre jour, avec sa nouvelle route et cette vue imprenable sur la montagne du Corps de Garde. Quatre ans plus tard, c’est dans un tout autre contexte que nous y retournons.

Depuis plusieurs jours, le pays est secoué par une vague de tensions. Tout a commencé par des habitants descendus dans la rue pour réclamer de l’eau, notamment à Saint-Paul, avant que la colère ne gagne d’autres régions, dont Camp-Levieux, le jeudi 8 octobre. Puis, le vendredi 9 octobre, alors que c'était le calme plat dans cette localité, un coup de feu tiré par un policier sur un van a grièvement blessé Élodie Thomas, 27 ans, qui rentrait simplement du travail. Un drame qui a profondément choqué le pays. Les jours suivants, la situation dans l'île a dégénéré, certains se livrant à des actes de violence dans plusieurs régions : barrages routiers, pneus incendiés, postes de police attaqués, commerces saccagés et pillés… Ce qui a poussé les autorités à décréter un couvre-feu et perturbé le quotidien de nombreux Mauriciens. Mais que pensent les habitants de Camp-Levieux, théâtre du drame du vendredi 9 octobre et de quelques tensions durant la semaine écoulée, de tous ces bouleversements ? C’est avec cette question en tête que nous prenons la direction du quartier, en ce début d’après-midi. Nous avons rendez-vous près du supermarché Winners avec un habitant qui a vécu de près les événements du 9 octobre. Nous l’avouons, après les images de violences qui ont défilé toute la semaine, nous sommes moins à l’aise que lors de notre précédente visite. Pourtant, en empruntant la longue route Royale, c’est le calme qui nous accueille. La circulation est fluide, peu de monde dans les rues et aucune trace de casse ne saute aux yeux. Comme si rien ne s’était passé ici quelques jours plus tôt. De quoi nous rassurer avant de poursuivre notre reportage. Et cette première impression se confirme au fil des rencontres. Les habitants que nous abordons ne cherchent pas à éviter nos questions. Au contraire, ils ont beaucoup à dire. Au-delà des événements, ils nous parlent de leur quotidien, de leur sentiment d’abandon et de cette étiquette qui leur colle à la peau. Ils en ont assez d’être jugés à cause de leur adresse. Immersion dans un quartier qui demande, avant tout, qu’on l’écoute.

C’est avec un sourire et une attitude décontractée que Yannick Durhône nous accueille sur le parking du supermarché Winners. Enseignant en valeurs et compétences dans les écoles primaires, il connaît Camp-Levieux comme sa poche. Il y vit depuis l’âge de 3 ans et garde de beaux souvenirs de son enfance. «J’ai grandi dehors, je courais partout. Franchement, je n’ai jamais connu de violence ici», raconte-t-il. Il se souvient notamment des parties de jeux sur un terrain vague et de cette tranquillité qui lui permettait de profiter pleinement de son quartier. Mais le vendredi 9 octobre, Yannick a vécu une scène qu’il n’est pas près d’oublier. Présent à proximité lorsque le coup de feu a été tiré, il raconte s’être approché du van dans lequel se trouvait Élodie Thomas, grièvement blessée. Il lui a tenu la main et a insisté pour qu’elle soit conduite au plus vite à l’hôpital. «À ce moment-là, il fallait surtout lui porter secours», explique-t-il. Il se souvient du choc des personnes présentes et de cette impression que la situation risquait de dégénérer. Pour lui, la colère qui a suivi ne peut pas être réduite au seul problème d’eau. «C’est un ras-le-bol», estime-t-il. Coût de la vie, sentiment d’injustice, drogue… Autant de problèmes qui, selon lui, pèsent depuis longtemps sur la population. Le manque d’eau n’aurait été qu’une étincelle dans un climat déjà tendu. Mais il tient à faire une distinction entre les revendications et les actes de pillage, qu’il condamne. Il raconte d’ailleurs avoir tenté de raisonner des jeunes lors de l’attaque du supermarché, sans parvenir à les arrêter. Yannick appelle aujourd’hui chacun à prendre ses responsabilités. Aux jeunes et aux parents, il rappelle l’importance du dialogue et des actions pacifiques. Aux autorités, il demande de s’attaquer aux problèmes qui touchent réellement les habitants. Il regrette notamment que les députés de la région, présents après le drame, ne soient pas venus à la rencontre des habitants pour tenter d’apaiser les tensions. «C’est le peuple qui a le pouvoir», insiste-t-il, convaincu qu’il est possible de se faire entendre sans recourir à la violence. Pour cet enseignant, une chose est essentielle : que les événements de cette semaine ne soient pas oubliés une fois le calme revenu.

C’est non loin de la croisée de Camp-Levieux que nous rencontrons Véronique Brunet. Cette habitante de toujours ne cache pas son inquiétude face à la place que prend la drogue dans son quartier, particulièrement chez les plus jeunes. «Certains arrêtent l’école dès la sixième, commencent à fumer et tombent dans la drogue synthétique», déplore-t-elle. Une situation qui l’attriste, car elle estime que ces jeunes méritent un meilleur avenir. Selon elle, le manque d’activités et d’encadrement n’arrange rien. Des infrastructures existent, mais elles ne sont pas suffisamment entretenues ou utilisées pour occuper les enfants. Quant au coup de feu tiré à Camp-Levieux, Véronique raconte l’avoir appris sur les réseaux sociaux. En découvrant les images sur Facebook, elle avait du mal à croire qu’une telle scène venait de se produire dans son propre quartier. «C’était une première pour moi», confie-t-elle, encore choquée. Elle estime que les habitants méritent davantage de respect de la part de la police, dont elle déplore aussi le manque de réactivité lorsqu’ils demandent de l’aide. Elle évoque notamment un douloureux souvenir : le jour où son père est tombé à la maison, elle s’est rendue au poste de police pour chercher du secours, mais affirme n’avoir reçu aucune aide. Son père est décédé il y a cinq mois. «Zot pa pran nou kont», lâche-t-elle. Depuis les violences, elle remarque également une certaine peur chez les personnes âgées, qui hésitent à sortir. Et ce climat l’inquiète pour les enfants qui grandissent au milieu de ces tensions. Mais Véronique refuse aussi que son quartier soit réduit à ses problèmes. Elle raconte combien il peut être difficile, selon elle, de trouver du travail lorsqu’on dit venir de Camp-Levieux. «Bizin dir nou abit Roches-Brunes ou swa Rose-Hill. Sinon maye !» Pourtant, malgré ses frustrations, elle lance un appel au calme à la population. Elle comprend le mécontentement, mais estime que les dégradations et les pillages ne feront qu’aggraver la situation. «Nou mem pou pey lepokase», prévient-elle.

Tout le monde ou presque le connaît sous le surnom de «Rasta». Patrice Rambhoro est une figure familière de Camp-Levieux, où il s’est installé après le cyclone Hollanda. Toujours proche des jeunes, il joue tantôt le rôle de grand frère, tantôt celui de père, pour tenter de les remettre sur le droit chemin. Il se souvient d’une époque où le sport occupait une place importante dans le quartier. «Samedi Sport», parties de football, rencontres entre camarades… Les occasions de se retrouver ne manquaient pas. Aujourd’hui, à travers son club Warriors Camp-Levieux, il essaie de faire vivre cette passion, mais les jeunes intéressés se font de plus en plus rares. Rasta nous invite alors à le suivre. Direction les terrains de sport du quartier, où nous découvrons une tout autre réalité. Un terrain synthétique qui, selon lui, n’a jamais été inauguré, des équipements dégradés, des espaces sans éclairage et même des poteaux de but manquants. «Nou met de ros pou fer goal», raconte-t-il. Le terrain de volley n’a plus de filet. Pour lui, difficile de détourner les jeunes de la drogue lorsqu’ils n’ont même pas un endroit convenable pour pratiquer leur sport favori. Mais ce qui révolte surtout Rasta, c’est le manque de suivi des projets annoncés pour Camp-Levieux. Il déplore que les changements de gouvernement viennent parfois tout interrompre. Le terrain synthétique en serait un exemple. Il évoque aussi des logements sociaux dont la livraison se fait attendre, obligeant des familles à continuer de payer un loyer. «Bizin atann eleksion pou bann politisien vini», regrette-t-il. Le problème d’eau, lui aussi, revient depuis des années malgré les promesses. Lors de notre passage, il affirme que le dernier camion-citerne était venu le dimanche précédent. Et les événements du 9 octobre n’ont fait qu’accentuer son mécontentement. Rasta ne comprend pas comment une revendication pour un besoin aussi essentiel que l’eau a pu déboucher sur un drame impliquant un coup de feu. Pour lui, les habitants ne devraient pas avoir à descendre dans la rue pour obtenir ce qui leur est dû. Il demande surtout au gouvernement de regarder ce qui se passe réellement à Camp-Levieux, sans attendre les prochaines élections.

«Miss ! Miss ! Miss !» Alors que nous poursuivons notre chemin dans Camp-Levieux, des voix d’enfants attirent notre attention. Ils interpellent Ingrid Leste, 37 ans, une artiste, musicienne et slameuse bien connue des petits du quartier. En plus de ses activités artistiques, elle anime bénévolement des ateliers où elle leur apprend notamment à jouer de la ravanne et du didgeridoo. Née à Camp-Levieux, elle a quitté le quartier pendant plusieurs années avant d’y revenir. Depuis, elle a choisi de consacrer une partie de son temps à ceux qui y grandissent. En discutant avec elle, nous découvrons une enfance marquée par les descentes de police et la présence de la drogue. Avec le temps, ces scènes étaient devenues presque normales à ses yeux, alors qu’elles ne devraient pas l’être. Aujourd’hui, Ingrid veut offrir autre chose aux enfants. Ses ateliers accueillent des petits dès l’âge de 3 ans, mais aussi des adolescents et parfois des adultes. Certains vivent des situations familiales difficiles, notamment lorsque leurs parents sont en prison ou confrontés à la drogue. Elle essaie alors, à travers la musique et les échanges, de leur donner confiance en eux et de leur offrir un moment loin de ces difficultés. Ingrid sait aussi ce que signifie être jugée à cause de son adresse. Elle nous raconte que, malgré ses études et son diplôme, elle a subi des discriminations au travail. Elle a également vécu un licenciement qui l’a profondément bouleversée. Aujourd’hui, elle préfère travailler à son compte. Ce qui lui fait mal, c’est de voir qu’on peut mettre tout un quartier dans le même panier. «Il y a beaucoup de gens intelligents ici», insiste-t-elle. Des personnes qui font de belles choses. Pour elle, Camp-Levieux souffre d’une mauvaise réputation qui ne reflète pas la réalité de tous ses habitants. Et ces préjugés, elle le sait, peuvent faire beaucoup de mal. Ce qui s’est passé vendredi l’a profondément bouleversée. À tel point que, le lendemain, elle n’a pas pu se rendre au concert d’un artiste mauricien dont elle devait assurer la première partie. Elle nous explique qu’elle comprend la colère des habitants, mais qu’elle ne cautionne pas les pillages. «On ne peut pas combattre la violence par la violence. Je crois davantage au dialogue, à l’amour et à la compassion. Chacun doit commencer par changer sa propre façon de penser. Les habitants ont le droit de manifester et de faire entendre leur colère, mais sans tout casser. Car ce qui a été détruit en quelques heures prendra bien plus de temps à reconstruire.»

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