Oser croire en ses rêves. C’est souvent la voie des courageux, des talentueux et des téméraires ! Mais également de ceux qui ne se retrouvent pas dans les circuits dits traditionnels. Les travailleurs indépendants font tourner l’économie : coiffeur.se, vendeur.se de gato frir ou encore musicien.ne. Aujourd’hui, ces self-employed s’interrogent sur une des mesures du Budget 2026-2027 : le remplacement de la Contribution sociale généralisée (CSG) par le National Pension and Provident Fund (NPPF) à partir de juillet 2027 (voir hors-texte pour mieux comprendre). Si le gouvernement présente cette réforme comme un moyen de renforcer les pensions contributives, plusieurs self-employed disent craindre son impact sur leur activité et leurs revenus. Leurs contributions sous le nouveau système sont appelés à doubler…
Pour Anaïs Vincent, styliste, couturière et fondatrice d’une école de couture, la principale inquiétude tient au manque de visibilité : «Dans mon métier, il y a une haute saison avec les mariages et une basse saison. Mes revenus varient énormément d’un mois à l’autre. Il y a aussi toutes les dépenses liées à mon activité : le loyer, les fournitures, l’essence ou encore l’aide ponctuelle dont j’ai parfois besoin. Quel revenu sera pris en compte ?» Les questions sont nombreuses et elle espère que le gouvernement finira par communiquer : «Je suis self-employed et j’ai un business de cours de couture qui est plus structuré. Alors, est-ce qu’on va me taxer pour les deux ? J’ai la sale impression que je ne vais faire que bosser pour le gouvernement !»
Enceinte de cinq mois, elle travaille actuellement davantage afin de constituer une réserve financière qui lui permettra de rester auprès de son enfant après la naissance : «Cette année ne reflète pas ma situation habituelle. Si les autorités se basent sur mes revenus actuels, je risque d’être pénalisée car ils sont exceptionnellement élevés. Mais moi, je n’ai pas de back-up. Quand je ne travaille pas, je ne gagne pas d’argent», explique-t-elle.
Elle s'interroge aussi sur les prestations futures. «Est-ce que je bénéficierai réellement de cette pension un jour ? Est-ce que je serai éligible à 60 ans ou est-ce que d’autres conditions seront ajoutées ? Aujourd’hui, je n’ai aucune certitude.» Pas de salaire fixe Nafizah, coiffeuse, partage les mêmes inquiétudes. «Nous ne refusons pas de cotiser pour notre retraite. Ce que nous demandons, c’est d’avoir voix au chapitre.» Elle se demande, tout comme Anaïs Vincent, si le gouvernement réalise que les revenus ne sont jamais les mêmes et mesure l’impact qu’un prélèvement trop important peut avoir : «Si on se base sur les bons mois, il faudra trop payer. Du coup, il ne restera plus assez pour compenser les périodes creuses. Beaucoup de self-employed vivent sans salaire fixe et doivent déjà absorber seuls leurs charges, leurs congés et les imprévus.» Elle estime qu’elle tombera dans la catégorie de ceux.celles qui devront contribuer 13,5% (des revenus de plus de Rs 50 000/mois) et se demande si le gouvernement a fait les bons calculs : «Si j'allais vers un fonds de pension privé, jamais on ne me demanderait une telle somme tous les mois et je serais assurée de toucher mon argent à 60 ans ! C’est incroyable ! Le gouvernement essaie-t-il de finir bann traser kouma nou ?»
Bann traser… C’est également ainsi qu’Anaïs Vincent, détentrice d’un degré de business en entrepreneurship, parle des travailleurs.es indépendants.es. Elle célèbre l’entreprenariat et le courage qu’il demande. Elle évoque une «culture d’entrepreneuriat qui est gâchée par ceux qui sont à la tête» : «Même en étant self-employed, j’existe officiellement, j’ai un comptable. Cette transparence me permet de bâtir une crédibilité et j’estime que c’est important. Que dois-je dire à mes élèves aujourd’hui ? Que cela ne vaut pas la peine de prendre des risques ? Parce qu’il faut que les gens le réalisent : être entrepreneur, c’est en prendre.»
La transparence dont elle parle et qu’elle revendique, Sailesh se dit que ce sera sur ce point que les self-employed comme lui pourront s’appuyer pour empêcher les autorités de «tir lavi». Avec son épouse, il propose un service de catering. Depuis qu’il a entendu parler de la création du NPPF et des répercussions à venir sur son portefeuille, il pense déjà, dit-il, à une façon de contourner le problème : «J’en ai parlé à des amis qui sont dans la même situation que moi. Beaucoup se disent qu’ils prendront davantage de paiements en espèces et éviteront les transactions déclarées.» Néanmoins, cela a des limites, reconnaît-il. Et c'est sans compter les amendements prévus au Banking Act par le gouvernement et qui donneraient davantage de pouvoirs à la Financial Crimes Commission et à la MRA. «Au final, ne prendre que du cash, ce n’est pas une vraie solution. Si on ne déclare plus nos revenus, comment obtenir un prêt bancaire ? Comment préparer l’avenir de nos enfants ou développer notre entreprise ?» se demande-t-il.
Pour Sailesh, la réforme crée un dilemme entre la volonté de rester dans le secteur formel et la nécessité de préserver un revenu suffisant pour faire vivre sa famille, penser à l’avenir et essayer de continuer à croire en ses rêves…
Que dit le rapport ?
Le rapport intérimaire de la commission d’experts sur la réforme des pensions compte 271 pages. Déposé au Parlement par le Premier ministre Navin Ramgoolam, il dresse un état des lieux du système de retraite mauricien et formule plusieurs recommandations. Il a été rédigé avant l’abandon du means test par le gouvernement.
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Le rapport met en avant le vieillissement de la population, conséquence de la baisse de la natalité (1,34 enfant par femme en 2024) et de l’allongement de l’espérance de vie (76 ans en moyenne). La proportion des personnes âgées de 60 ans et plus passerait de 21 % de la population en 2024 à près de 30 % en 2042, puis à 40 % en 2062.
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Les dépenses liées aux pensions représentent environ 7,8 % du PIB et près d’un quart des dépenses courantes de l’État. La Basic Retirement Pension (BRP) représente à elle seule environ 24,5 % de ces dépenses, selon le document.
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Le rapport recommande de remplacer la BRP universelle par une State Age Pension ciblée selon les revenus et d’introduire un âge de départ à la retraite plus flexible, entre 60 et 70 ans.
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Il préconise la création d’un nouveau régime contributif («NPF 2.0») appelé à remplacer les mécanismes actuels de financement des retraites.
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Les experts proposent également la création d’une autorité indépendante chargée de la régulation des pensions ainsi qu’une révision des régimes spéciaux applicables à certaines catégories de bénéficiaires.
**Navin Ramgoolam : «Parey kouma enn papa…» **
Le temps de convaincre et de rassurer. Le Premier ministre Navin Ramgoolam a de nouveau défendu la réforme des pensions ce vendredi 3 juillet, estimant qu’il s’agit d’un choix difficile mais nécessaire pour préserver l’avenir économique du pays. S’exprimant lors de la cérémonie de réouverture du stade Rabindranath Ghurburrun, à Triolet, il a justifié cette mesure en évoquant l’état des finances publiques. Selon lui, la question essentielle n’est pas de savoir pourquoi la réforme est engagée, mais pourquoi elle ne l’a pas été plus tôt. Il a affirmé qu’il aurait pu, comme le précédent gouvernement, financer les dépenses en recourant à la création monétaire, mais qu’il a refusé cette option. Navin Ramgoolam s’est également appuyé sur un rapport du Fonds monétaire international datant de 2015, qui jugeait déjà le système de pension non viable à long terme.
Si rien n’est fait, a-t-il averti, les dépenses liées aux pensions pourraient représenter jusqu’à 8 % du produit intérieur brut d’ici 2050. Le chef du gouvernement a reconnu le caractère impopulaire de la réforme : «Ou krwar mo pa kone ki reform-la pou inpopiler ?
Ki mo ti bizin fer ? Parey kouma enn papa dan so lakaz, li bizin fer sertenn sakrifis pou ki so zanfan kapav gagn enn lavenir devan.» Dans le même discours, il a accusé l'ancien gouvernement d'avoir «détruit l'économie» et dénoncé ceux qui, selon lui, alimentent la désinformation à des fins politiques.
CSG, NPPF : ce qui va changer pour les travailleurs et leur retraite
La Contribution sociale généralisée (CSG) vit ses derniers mois. À partir du 1er juillet 2027, elle sera remplacée par un nouveau National Pension and Provident Fund (NPPF), annoncé dans le Budget 2026-2027. Cette réforme s’inscrit dans la refonte plus large du système des pensions et vise à instaurer un régime contributif davantage lié aux cotisations versées par les travailleurs au cours de leur carrière.
Pourquoi remplacer la CSG ? Instaurée en septembre 2020 pour remplacer l’ancien National Pensions Fund (NPF), la CSG fonctionnait ainsi : les cotisations des employeurs et des salariés servaient principalement à financer les dépenses courantes du système de retraite. Dans son rapport sur la réforme des pensions (voir ci-contre), la commission d’experts estime que ce modèle ne sera pas suffisamment solide pour faire face au vieillissement rapide de la population et à l’augmentation des dépenses liées aux retraites.
Ça contribue... Le futur NPPF reprend le principe d'un régime contributif, comparable à l'ancien NPF, mais avec une nouvelle architecture. Chaque travailleur disposera d’un compte individuel alimenté par les cotisations versées durant sa vie professionnelle. Au moment de la retraite, la pension dépendra notamment : des cotisations versées ; de la durée de la carrière ; du salaire perçu au fil des années ; des performances des investissements réalisés par le fonds (si cela est fait). Le gouvernement prévoit également d’intégrer progressivement le Portable Retirement Gratuity Fund (PRGF) et, par la suite, le National Savings Fund (NSF) afin de simplifier le système actuel.
Qui cotisera et à quel taux ? Les autorités prévoient deux niveaux de cotisation. Pour les salariés percevant jusqu’à Rs 50 000 par mois, la contribution sera de : 1,5 % du salaire de base pour le salarié + 7,5 % pour l’employeur. La cotisation totale atteindra donc 9 %. Pour les salariés gagnant plus de Rs 50 000, jusqu’à un plafond fixé à huit fois le salaire médian, les taux seront plus élevés : 3 % pour le salarié 10,5 % pour l’employeur. La contribution totale atteindra alors 13,5 % du salaire.
- Et pour les «self-employed» ? Les travailleurs indépendants seront eux aussi affiliés au futur NPPF. Contrairement aux salariés, ils ne bénéficieront pas d'une contribution patronale et verseront eux-mêmes l'intégralité de leur cotisation : 9 % de leur revenu si celui-ci est inférieur ou égal à Rs 50 000 par mois, et 13,5 % au-delà de ce seuil (dans la limite du plafond prévu par la réforme).
Ce qui reste à préciser. Si les grandes lignes sont désormais connues, plusieurs questions demeurent. Le gouvernement devra encore préciser les modalités de transition entre la CSG et le NPPF, le sort des cotisations versées depuis 2020, ainsi que les règles applicables aux travailleurs indépendants.
«What next» pour le «Finance Bill» ? Ashok Subron l’a dit au Parlement, tous les détails concernant la réforme des pensions seront connus lors de la présentation du Finance Bill. Quand débarquera ce projet de loi ? Selon le communiqué du Conseil des ministres, un comité économique dirigé par Navin Ramgoolam se réunira dès le 8 juillet pour en peaufiner le contenu.