On en entend beaucoup parler… et pourtant, personne ne souhaite vraiment le voir s’installer. Invisible mais puissant, ce phénomène climatique est capable de bouleverser la météo aux quatre coins du globe. Au cœur de toutes les attentions et de toutes les préoccupations, son terrain de jeu est le Pacifique tropical. Il apparaît lorsque les eaux de surface de cette vaste zone océanique se réchauffent anormalement, modifiant les échanges entre l’océan et l’atmosphère. S’il s’agit d’un simple coup de chaud en apparence, ses conséquences peuvent être spectaculaires. Et ce phénomène, qui porte un nom désormais bien connu, El Niño, est notamment associé à des températures plus élevées dans plusieurs régions du monde, à des pluies torrentielles et des inondations dans certaines zones, tandis que d’autres peuvent connaître des épisodes de sécheresse inhabituels. Agriculture, ressources en eau, pêche, santé, économies locales… son influence peut se faire sentir bien au-delà du Pacifique.
Ce phénomène météorologique qui occupe beaucoup l’actualité n’est pourtant pas nouveau. Il revient de manière irrégulière, généralement tous les deux à sept ans, et peut durer plusieurs mois. Son intensité varie également d’un épisode à l’autre. Avec El Niño, la météo joue donc à quitte ou double. Pendant que certains suffoquent sous la chaleur, d’autres se retrouvent les pieds dans l’eau. Son dernier grand épisode, en 2023-2024, a laissé derrière lui une impressionnante traînée de bouleversements aux quatre coins du globe.
Au Pérou, l’un des territoires les plus exposés, les fortes pluies et les températures anormalement élevées avaient provoqué des inondations et des perturbations importantes. Le phénomène côtier a même été considéré comme le plus intense des deux dernières décennies dans l’ouest de l’Amérique du Sud. Plus au nord, l’Équateur a également subi de violentes précipitations et des inondations. À l’inverse, la Colombie, la Bolivie et plusieurs pays d’Amérique centrale ont connu des épisodes de sécheresse prolongée et des pénuries d’eau.En Afrique de l’Est, les pluies exceptionnelles avaient provoqué de graves inondations, tandis que certaines régions d’Afrique australe affrontaient une sécheresse sévère. Au Brésil, la chaleur et la sécheresse ont particulièrement touché l’Amazonie. Les niveaux des rivières ont ainsi atteint des records à la baisse et les incendies ont ravagé des surfaces immenses.
À l’heure où le climat mondial est déjà sous pression, chaque apparition d’El Niño est donc scrutée de près. Car lorsqu’il se réveille, c’est parfois toute la planète qui doit composer avec ses humeurs. Depuis quelques semaines, le phénomène s’invite dans les médias internationaux, sur les réseaux sociaux et dans les analyses des professionnels de la météorologie. La raison ? Le phénomène climatique est en train de se renforcer. Selon l’Organisation météorologique mondiale, El Niño est désormais bien installé et devrait encore s’intensifier dans les prochains mois. Les prévisions indiquent ainsi une probabilité de près de 100 % qu’il persiste jusqu’en février 2027. Mais c’est surtout la puissance annoncée de cet épisode qui attire l’attention. Le Centre américain de prévision climatique estime à plus de 90 % la probabilité d’un El Niño très fort durant l’automne et l’hiver 2026-2027, avec un risque important qu’il figure parmi les épisodes les plus intenses jamais enregistrés depuis le début des observations modernes.
Et ces derniers mois, les experts parlent d’une planète qui joue actuellement avec le feu. En effet, ils soulignent que le phénomène marque son grand retour avec une intensité exceptionnelle, bouleversant les équilibres météorologiques. Ainsi, les eaux du Pacifique tropical affichent déjà des températures anormalement élevées, tandis que les experts redoutent un épisode parmi les plus puissants jamais observés. Son empreinte se fait également particulièrement sentir en Amérique centrale, où la sécheresse aggrave les difficultés agricoles et menace la sécurité alimentaire. Au Panama, le manque d’eau dans le lac Gatún perturbe même le trafic du canal, l’une des principales artères du commerce mondial : le nombre de navires autorisés devrait encore être réduit en octobre. Du côté du Sri Lanka, la situation est tout aussi préoccupante : certaines régions agricoles connaissent ainsi des déficits de pluie pouvant atteindre 100 %, des puits s’assèchent et des agriculteurs voient leurs récoltes disparaître. Ailleurs, El Niño favorise chaleurs extrêmes, incendies, sécheresses ou, au contraire, pluies torrentielles et inondations. Au Brésil, de violentes pluies ont récemment provoqué inondations et glissements de terrain dans plusieurs régions.
La région de l’océan Indien, comme partout ailleurs, est aussi sur le qui-vive. Pour les îles comme Maurice, La Réunion, Madagascar et les Seychelles, les conséquences peuvent être particulièrement sensibles. Moins de pluie signifie davantage de stress hydrique pour les populations, l’agriculture et les écosystèmes. La chaleur de l’océan peut également perturber les récifs coralliens, déjà fragilisés par le réchauffement climatique, en favorisant leur blanchissement. Mais El Niño peut aussi redistribuer les cartes météorologiques : certaines zones peuvent connaître, à l’inverse, des pluies intenses et des inondations. Un véritable effet domino climatique, avec des répercussions possibles sur la pêche, les cultures, les ressources en eau et les économies insulaires.
Pour Vishal Kawal, un passionné de météorologie qui gère la page Facebook Mauritius Cyclone Updates, le sujet est suivi de près avec attention. «El Niño se manifeste généralement tous les 3 à 7 ans. Le terme El Niño, qui signifie "petit garçon" en espagnol, fait référence au fait que le phénomène atteint souvent son pic autour de la période de Noël. Cette année, nous sommes confrontés à un épisode El Niño intense. L’intensité, faible ou forte, peut avoir des conséquences très différentes à l’échelle mondiale. Si les projections actuelles se confirment, cet épisode pourrait compter parmi les plus importants des 50 dernières années, loin devant les épisodes historiques de 1982-1983 et 1997-1998», nous confie Vishal Kawal, qui se tient au courant de la situation : «Quelles conséquences pour le sud-ouest de l’océan Indien ? Sur notre région, un El Niño fort pourrait favoriser une atmosphère plus chaude et plus humide, ce qui pourrait se traduire par un été relativement pluvieux. Des épisodes de fortes pluies et des inondations localisées pourraient ainsi se produire au cours de la prochaine saison estivale. Mais, paradoxalement, El Niño pourrait limiter l’activité cyclonique.»
Ainsi, selon le passionné de météorologie, un épisode d’El Niño fort est généralement associé à une augmentation du cisaillement vertical du vent sur notre bassin, ce qui rend les conditions moins favorables à la formation et à l’intensification des cyclones tropicaux. «La saison cyclonique 2026-2027 pourrait donc être peu active, notamment en termes de cyclones majeurs. La première partie de la saison pourrait être relativement calme, avec un risque de retard dans l’apparition du premier système nommé, comme ce fut notamment le cas lors de la saison 1997-1998, lorsque Anacelle n’a été baptisée qu’au début du mois de février. L’activité devrait ainsi davantage se concentrer de janvier à avril, période durant laquelle les conditions pourraient devenir plus favorables», poursuit Vishal Kawal, qui a les yeux rivés sur la prochaine saison cyclonique.
«Une faible activité cyclonique ne signifie pas nécessairement une saison sans danger. Les systèmes qui se formeront pourraient avoir tendance à adopter des trajectoires méridiennes, orientées nord-sud, augmentant potentiellement les occasions de rapprochement avec les Mascareignes. Même si ces systèmes seront probablement de faible intensité, ils pourraient provoquer de fortes pluies, des houles importantes ou des conditions météorologiques dangereuses. À surveiller pour l’été prochain», conclut notre interlocuteur en évoquant les effets d’El Niño, le phénomène dont on entend beaucoup parler ces derniers temps.