Tout au bout de la rue Alfred-Besnard, à quelques mètres de l’autoroute, se trouve ce que les habitants appellent «anba larivier». C’est là que vivait Adriano Kelyano Perrine, ce bébé de sept mois dont la mort tragique, le dimanche 23 août, a bouleversé le pays. Le drame a soudainement braqué les regards sur ce petit bout de Roche-Bois. Pour nous y rendre, fait inhabituel lors de nos reportages, nous sommes accompagnés de Judex Martin, une figure connue et respectée de la région. Une précaution qui a sa raison d'être. Nous longeons l’autoroute et empruntons une petite ruelle. Deux jeunes sont là. L’un d’eux laisse apercevoir un couteau glissé à la taille de son short. Quelques mètres plus loin, le décor change brutalement. L’asphalte et le trottoir s’arrêtent. La terre, la poussière puis la boue prennent le relais. Sur un terrain vague s’accumulent des déchets, dont certains sont brûlés. Puis apparaissent des constructions de fortune, principalement en tôle, marquées par les années. À travers certains trous, la lumière pénètre à l’intérieur. Des enfants jouent à même le sol. Le contraste interpelle : à quelques pas d’une autoroute très fréquentée, près d’une vingtaine de familles vivent ici, selon les habitants, dans des conditions que l’on peine à imaginer en 2026. Une réalité pourtant presque invisible. Nous avançons par des passages étroits, entre tôles, chiens, cochons et eau qui s’écoule au sol. Plus loin, une rivière qui pourrait offrir une respiration au quartier est, elle aussi, envahie par les déchets. Les premiers échanges ne sont pas simples. Les habitants disent avoir trop souvent espéré, pour finalement être déçus. Nous prenons le temps de discuter et, peu à peu, l’accueil change. «Vini, nou pou montre ou», nous lancent plusieurs d’entre eux. Ils nous ouvrent leurs maisons et nous racontent leur quotidien. Derrière la précarité se dessine alors une réalité bien plus complexe que les clichés associés à Roche-Bois. Cette incursion, nous avons surtout voulu les laisser la raconter. Leurs histoires parlent de pauvreté, certes, mais aussi de courage, de dignité et d’une volonté de s’en sortir.

Au début, Marie-Sandra Léopold est timide. Elle comprend à peine pourquoi nous voulons lui parler. Puis, au fil de la conversation, les mots viennent. À 24 ans, elle vit à Alfred-Besnard depuis son enfance. «Nou rest-la, nou viv-la, nou travay-la. Nou riye mem si nou’nn grandi dan lamizer», nous confie-t-elle. Une précarité avec laquelle, dit-elle, les familles ont appris à composer, avec le sentiment d’avoir été laissées de côté. «Koumadir finn les nou dan enn trou. Zis kan ena problem ki pou trouv lotorite. Ni minis, ni depite pa’nn vinn get nou avan.» Pourtant, insiste-t-elle, beaucoup travaillent, notamment au dépotoir de Roche-Bois, où certains trient les déchets malgré les risques de blessures. «Nou travay. Li pa ase pou nou viv bien, me nou pena swa.» Les familles occupent un terrain qui ne leur appartient pas et, sans statut clair, explique-t-elle, l’accès à l’eau et à l’électricité reste compliqué. Elle affirme avoir déjà sollicité la National Empowerment Foundation. «Mo’nn deza tap laport NEF, me zot pa’nn fer nanye !» La récente visite du ministre du Logement Shakeel Mohamed lui redonne toutefois un peu d’espoir. Même des conteneurs aménagés représenteraient, selon elle, un premier pas vers de meilleures conditions de vie. Et malgré tout, elle tient à le dire : «Mwa, mo santi mwa an sekirite isi.» Elle comprend les préjugés que l’endroit peut susciter, mais refuse qu’il soit résumé à cela.

À 28 ans, Hugh Bégué vit ici depuis 15 ans. Son souhait est aujourd’hui très concret : pouvoir accéder à un logement qu’il serait en mesure de payer. «Nou pa pe demann boukou. Nou travay. Nou anvi gagn enn lakaz kot nou kapav viv bien.» Si possible, pas trop loin de Roche-Bois, où il travaille. Il évoque notamment les projets de logements sociaux à Arsenal ou à Pointe-aux-Sables comme des pistes qui pourraient offrir une solution aux familles. «Nou pou trase pou pey nou lakaz. Nou anvi ki tir nou depi isi pli vit posib. Zot inn promet enn ta zafer, me pa pe fer nanye mem.» Après le drame qui a braqué les regards sur «anba larivier», il espère désormais que cette attention débouchera sur du concret. Il tient aussi à remercier Judex et Marcelin, qui, dit-il, les accompagnent et les soutiennent.

C’est près de la rivière que nous rencontrons Jean Renaud Marianne. Intrigué par notre présence, il comprend rapidement notre démarche et nous propose aussitôt : «Vini, mo montre zot kot mo reste.» Pour atteindre sa maison, pas d’escaliers ni de véritable chemin. Il faut grimper entre terre et roches, se hisser par endroits. Un parcours qui en dit déjà long sur le quotidien des familles installées ici. Jean Renaud est arrivé de Rodrigues vers l’âge de 16 ans, alors que ses grands-parents vivaient déjà dans le secteur. Il espérait poursuivre ses études et surtout trouver une vie meilleure. Faute de moyens, raconte-t-il, il s’est finalement tourné très jeune vers la construction. «Mo ti atann enn lavi pli meyer ki sa.» Il reconnaît toutefois qu’à Maurice, les possibilités de travail sont plus nombreuses, raison pour laquelle, selon lui, beaucoup de Rodriguais font le déplacement. À «anba larivier», il dit avoir trouvé une communauté soudée. Quand quelqu’un manque de quelque chose, les voisins s’entraident, quelles que soient leurs différences. «Nou viv bien ansam.» Mais un sentiment d’abandon demeure, tout comme une inquiétude liée à la sécurité. Il se lève parfois vers 3 heures du matin pour aller travailler et dit redouter certaines rencontres sur son chemin. Selon lui, les problèmes viennent surtout de personnes extérieures qui passent par-là. «Mo al travay avek enn lafreyer. Aswar, kan tap mo laport, mo leker bate.» Son appel aux autorités est simple : «Nou pa pe demann sarite. Nou travay. Nou zis bizin enn led. Mo mesaz li pou sa trwa depite ki nou’nn vote isi-la : get nou, tir nou dan sa landrwa-la !»

Joseph Jean-Paul Perrine, lui, tient à nous parler. À 42 ans, ce Rodriguais vit à Maurice depuis 27 ans et s’est installé «anba larivier» il y a sept ans. Une question revient plusieurs fois au cours de notre échange : à qui appartient réellement le terrain sur lequel ils vivent ? Les habitants évoquent un propriétaire privé et Joseph aimerait pouvoir le rencontrer. «Nou anvi trouv enn solision pli vit posib.» Pour lui, cette solution passe avant tout par une régularisation de leur situation, qui leur permettrait notamment d’entreprendre normalement leurs démarches pour avoir accès à l’eau. Il en appelle au gouvernement, au Premier ministre ainsi qu’au ministre des Terres et du Logement. Concernant le drame qui a coûté la vie au petit Adriano, son discours est sans détour : «Malerezman, enn baba finn mor. Si se papa-la ki’nn fer sa, li bizin peye.» Puis il revient à ce qu’il espère pour les familles : «Nou zis anvi viv pli bien.»
Shakeel Mohamed : «Je veux régler le problème des squatters»
Après notre reportage à «anba larivier», nous avons joint au téléphone le ministre du Logement et des Terres, Shakeel Mohamed. Il nous confie connaître ce problème depuis 2014, alors qu’il était ministre du Travail. Il avait alors appris que les familles vivaient sur un terrain privé. Certaines avaient pu être relogées, mais d’autres personnes se seraient ensuite installées dans les structures laissées vacantes. Une situation qui perdure et que le ministre veut aujourd’hui tenter de débloquer. Le principal obstacle reste le fait qu’il s’agit d’un terrain privé. L’État ne peut pas simplement régulariser ceux qui l’occupent ni y investir pour améliorer leurs habitations. Une difficulté qui concerne également l’aide que pourrait apporter la NEF, explique-t-il. Sans autorisation du propriétaire, intervenir sur des constructions érigées illégalement sur un terrain privé exposerait l’État à des contestations.
À cela s’ajoute le fait qu’une partie du site, située en bordure de rivière, n’est pas constructible. Shakeel Mohamed veut désormais faire bouger les choses. «Mon objectif maintenant, c’est de changer la politique du ministère.» Après sa récente visite auprès des habitants, il a demandé qu’un recensement soit effectué. Une étape essentielle pour déterminer quelles familles peuvent prétendre à un logement social et quelles solutions proposer aux autres. «Squatter n’est pas une solution», rappelle-t-il. Mais laisser perdurer ces conditions de vie n’en est pas une non plus. Pour les plus vulnérables, le ministre évoque des solutions transitoires sur un autre terrain. «Une maison-conteneur, avec des toilettes, une ou deux chambres, une cuisine, l’eau courante et l’électricité, c’est tout à fait possible. On a déjà identifié des terrains. Ça va commencer par Roche-Bois», assure-t-il. Il souhaite avancer aussi rapidement que possible, tout en reconnaissant qu’un tel chantier demande du temps et que chaque dossier devra être étudié. Mais pour lui, répondre au problème du logement ne suffira pas. Le ministre pose aussi la question de l’accompagnement de la pauvreté.
Selon lui, pendant des années, les personnes en difficulté n’ont pas été suffisamment soutenues pour pouvoir s’en sortir. «C’est devenu permanent, c’est devenu générationnel», regrette-t-il. D’où sa volonté de ne plus simplement gérer l’urgence, mais d’accompagner ces familles vers de meilleures conditions de vie. Le ministre compte également sur le secteur privé, notamment les grandes entreprises présentes dans la capitale et la zone portuaire. Il souhaite les voir s’impliquer davantage, au nom de leur responsabilité sociale, dans les projets de logement et de régénération de Roche-Bois. Un chantier considérable, mais qu’il est déterminé à faire avancer. «C’est devenu une mission. En 2026, à la porte de la capitale, vivre une misère comme ça, c’est inacceptable. On ne peut pas abandonner ces personnes-là.» Et s’il ne promet pas que tout se réglera du jour au lendemain, il dit vouloir être présent et trouver des solutions durables, avec ce souhait : «Qu’ils soient capables d’être fiers de vivre à Maurice.»
