Il y a dans l’air comme un parfum de lassitude, de ras-le-bol généralisé. Dans les rues, sur les réseaux sociaux, dans les conversations du quotidien, une même réflexion revient souvent : celle d’une déception grandissante face à un gouvernement sur lequel de nombreux Mauriciens avaient placé montagne d’attentes et d’espoirs.
Si le gouvernement de Navin Ramgoolam accumulait déjà les critiques pour les promesses électorales non-tenues, la réforme des pensions a marqué un véritable tournant dans l’opinion publique faisant émerger au grand jour une colère jusqu’ici contenue. Depuis la présentation du dernier budget, il semble traverser une période délicate et naviguer en pleine turbulence politique. Aujourd’hui plus que jamais, l’exécutif fait face à une vague de critiques sur plusieurs fronts, notamment autour de la réforme de la pension de vieillesse, du coût de la vie qui ne laisse aucun répit aux ménages et de certaines décisions jugées déconnectées des réalités quotidiennes. Alors que la période de probation dont bénéficiait le nouveau pouvoir est désormais définitivement terminée, de nombreux Mauriciens se montrent intransigeants face au moindre faux pas ou maladresse des élus.
D’ailleurs, surfant sur cette vague de colère et de désillusion, les partis de l’opposition ont, en quelques semaines, retrouver une nouvelle dynamique, mobilisant de nombreux mécontents venus faire entendre leur voix. Profitant de ce terrain fertile, le MSM, resté discret depuis sa défaite, est lui aussi passé à l’offensive avec un premier grand meeting et une série de congrès régionaux. Mais le signal le plus fort est peut-être venu du front social : la mobilisation syndicale, qui a connu un succès retentissant, a démontré que la contestation dépassait désormais le cadre des politiques.
Ces derniers jours, les mauvaises notes semblent ainsi s'accumuler pour le gouvernement. Que ce soit le vote du Finance Bill entraînant la révocation de Sydney Pierre, la nomination de deux nouveaux Junior ministers alors que le Premier ministre songe à revenir à l’ancien système de PPS, la gestion de l’affaire Leu-Govind, le montant des travaux à la résidence privée du Président de la République ou encore la liste des per diem des voyages pour les élus, voilà autant de dossiers qui viennent accentuer le malaise ambiant.
Pour Parvèz Dookhy, plusieurs facteurs expliquent la désillusion. «Le peuple a le sentiment d’avoir été arnaqué, escroqué, électoralement parlant. Il y a aussi l’incapacité globale à gouverner. Lorsqu’un gouvernement a pour seul refrain «la caisse est vide», le peuple estime qu’il n’a pas porté au pouvoir des gens pour entendre cela.»
Selon l’observateur politique, le fait que l’économie n’ait toujours pas repris du poil de la bête alimente aussi la déception. «En vrai, il n’arrive pas à relancer l’économie, à faire croître la croissance, à faire en sorte que Maurice devienne plus riche. C’est cela leur mission. Et puis, il y a un décalage entre le refrain de la caisse vide et le train de vie des ministres et dirigeants de l’exécutif, tel le Président.» Le rejet du gouvernement connaît une amplification progressive, c’est-à-dire qu’au fur et à mesure que les erreurs s’accumulent et que le temps passe, chaque nouveau faux pas est sévèrement sanctionné par l’opinion. Aujourd’hui, lance notre interlocuteur, la relation de confiance entre l’exécutif et une partie de l’électorat s’est détériorée, au point où la communication ne suffit plus à réparer la désillusion. À ses yeux, une rupture semble désormais s’être installée.
Shafick Osman, docteur en géopolitique et observateur politique, estime pour sa part que le mécontentement actuel ne s’est pas installé du jour au lendemain. «La vague de mécontentement a démarré une année de cela avec l'abolition de la pension à 60 ans. Depuis, cela s'est accéléré avec toutes les hausses de prix, et le non-respect de ce que l’Alliance du Changement avait dit pendant la campagne électorale. Parmi se trouvent la hausse du tarif d’électricité (au lieu du contraire), l’abolition de diverses allocations (ils avaient dit que rien ne sera coupé), les nominations politiques à la tête des institutions étatiques sans appels à candidature et sans comité parlementaire pour la sélection, l’augmentation des prix pétroliers (le contraire avait été promis) etc. Mais l’abolition de la pension à 60 ans a été le détonateur de ce mouvement sans doute irréversible jusqu’aux prochaines élections en 2029.»
Tout cela n’est évidemment pas sans conséquence sur la popularité et l’image du gouvernement. «La plus grande déception ne vient pas de ceux et celles qui ont voté contre l'Alliance du Changement mais bien de ceux qui en plus d’avoir voté pour le Changement ont cru à un réel changement par rapport au précédent gouvernement. Depuis un peu plus d’une année, la majorité - on peut même dire la grande majorité - des activistes et militants du Changement sont devenus eux-mêmes les plus réfractaires au gouvernement. Ce sont eux qui mettent en avant les failles et le double langage de ceux au pouvoir. En vérité, ils ont été dupés, et ce sont les plus déçus.»
Si le gouvernement ne trouve pas rapidement un moyen pour renverser la vapeur, prévient à son tour Faizal Jeeroburkhan, la situation pourrait vite devenir préoccupante. «Les récentes manifestations citoyennes dans les rues de la capitale constituent un premier signal d’alerte. Elles traduisent un malaise qui ne doit pas être sous-estimé. Lorsque la confiance des citoyens dans les institutions et dans la capacité du gouvernement à gérer le pays commence à s’éroder, le mécontentement peut rapidement se transformer en crise sociale et politique.»
Regagner la confiance
Pour redresser la situation, il estime que le gouvernement doit renouer le dialogue avec la société civile et regarder en face les défis économiques. «Maurice est confrontée à plusieurs défis structurels : le vieillissement de la population, la baisse du taux de fécondité, la pénurie de main-d’œuvre, le départ de nos compétences, la baisse de la productivité, les incertitudes géopolitiques et les effets du changement climatique. Dans ce contexte, il devient de plus en plus difficile de financer durablement un État-providence généreux. Il faut donc revoir notre modèle de gouvernance ainsi que notre modèle économique et social, en misant davantage sur la transparence, la redevabilité, la méritocratie et la productivité, tout en réduisant le gaspillage des fonds publics et en améliorant l’efficacité de l’administration. Si les citoyens constatent rapidement des résultats concrets en matière de gouvernance, de transparence et de gestion de l’argent public, la crise actuelle de confiance peut encore être contenue.» Par contre, dit-il, plus le gouvernement maintiendra le statu quo, plus la confiance s’effritera et plus les conséquences seront difficiles à maîtriser.
Il estime que les prochains mois seront décisifs pour savoir si le gouvernement parviendra à reprendre la main ou s’il continuera à perdre du terrain. Trois indicateurs, avance-t-il, seront déterminants soit l’évolution de l’économie, le pouvoir d’achat des ménages et la qualité de la gouvernance. «Le premier indicateur sera la performance économique. Le gouvernement devra relancer la croissance, maîtriser la dette publique, réduire le déficit budgétaire et améliorer la balance commerciale. L’inflation et notre forte dépendance aux importations alimentaires et énergétiques continueront également à peser sur le pouvoir d’achat.
Le deuxième signal sera justement le pouvoir d’achat. La question de la pension universelle restera centrale. Il faudra trouver un équilibre entre les attentes de la population et les capacités financières de l’État, tout en menant une réflexion sur la pérennité du système de protection sociale. L’endettement des ménages est aussi préoccupant et il est nécessaire de promouvoir davantage une culture de l’épargne. Le troisième indicateur sera la gouvernance. Les citoyens attendent davantage de transparence, de redevabilité, d’intégrité et de méritocratie dans la gestion publique. Il faudra également mieux préparer les jeunes aux métiers de demain afin de renforcer la compétitivité du pays.»
Selon l’observateur politique, bien plus qu’une communication savamment orchestrée, le gouvernement devra tabler avant tout sur des résultats tangibles pour apaiser et convaincre les Mauriciens. «Si la population constate une amélioration du pouvoir d’achat, de la gouvernance, des services publics et de la situation économique, la confiance pourra être progressivement restaurée. Dans le cas contraire, le mécontentement continuera de s’amplifier.» La confiance, affirme Faizal Jeeroburkhan, ne se décrète pas : elle se mérite et se reconstruit par les résultats.