Un exercice à haut risque
Dehors, la pression est énorme. Elle s’accentue chaque jour, alimentée par un sentiment de mécontentement général au sein de la population. Dans un climat économique et social tendu, l’exercice budgétaire s’annonce particulièrement délicat pour le gouvernement. Dans un contexte de croissance modérée, de pression sur les finances publiques et de hausse du coût de la vie, il est vu comme un véritable test pour le gouvernement qui devra composer avec plusieurs contraintes.
Les consultations prébudgétaires dessinent déjà les grandes lignes des attentes. Entre relancer la croissance, renforcer la productivité et préserver la stabilité sociale tout en évitant d’aggraver la dette publique, la tâche du gouvernement ne s’annonce pas facile. Face à la déception d’une population lasse de se serrer la ceinture en subissant coup dur sur coup dur, il devra répondre aux inquiétudes des ménages tout en préservant les équilibres macroéconomiques. Attendu au tournant, il devra soutenir la croissance sans creuser le déficit. Le test, indique l’observateur Parvèz Dookhy, sera aussi politique pour l’Alliance du Changement. «Un Budget est toujours un acte politique, mais celui-ci l'est davantage. Il permettra de mesurer la capacité du gouvernement à restaurer la confiance d'une population qui manifeste des signes de lassitude et de scepticisme. Les Mauriciens jugeront l’orientation générale du Budget. Ils voudront savoir si les sacrifices demandés sont équitablement répartis et si les ressources publiques sont utilisées dans l’intérêt général. La crédibilité du gouvernement se jouera largement sur sa capacité à convaincre que les priorités budgétaires correspondent aux préoccupations réelles du pays.»
Déjà fragilisé par une cote d’impopularité élevée, le gouvernement jouera une partie de son capital politique. Est-il vraiment à l’écoute de la population ? Les Mauriciens pourront en juger le 19 juin prochain, affirme Parvèz Dookhy. «Si les mesures annoncées apparaissent cohérentes, crédibles et suffisamment ambitieuses pour répondre aux préoccupations sociales, elles pourraient contribuer à atténuer une partie du mécontentement. En revanche, si le Budget est perçu comme déconnecté des réalités du terrain, il risque d'alimenter davantage les frustrations déjà existantes.»
Le pouvoir d’achat au cœur des attentes
Au-delà des discours, le gouvernement est attendu avec des mesures concrètes. Ce qui lui permettra, estime beaucoup, de regagner la confiance de la population qui n’a cessé de s’effriter au fil de ces derniers mois. Car si le Budget est avant tout un exercice économique de haute voltige, il est aussi un test de crédibilité et de confiance. Un moment de vérité pour l’Alliance du Changement confrontée à des promesses encore non tenues.
Car la préoccupation majeure aujourd’hui c’est bien le coût de la vie. Dans un contexte d’érosion du pouvoir d’achat, le citoyen pense avant tout avec son portefeuille. Et avec les augmentations en cascade qui déferlent pratiquement toutes les semaines, la pression sur les ménages ne cesse de s’intensifier. La hausse récente du repo rate et la réduction progressive des allocations sociales, qui disparaîtront en juillet 2027, accentuent la pression sur les ménages. De nombreux Mauriciens passent leur temps à kase-ranze pour pouvoir joindre les deux bouts sans réel espoir que demain sera meilleur. Parvèz Dookhy estime que le gouvernement est désormais confronté à une exigence de résultats. Ce Budget, dit-il, est loin d’être un exercice ordinaire. «C'est un rendez-vous politique majeur qui intervient dans un contexte où une partie importante de la population exprime des inquiétudes grandissantes. Ce Budget devra démontrer que l’exécutif a pleinement pris la mesure des difficultés auxquelles les familles, les travailleurs, les retraités et les petites entreprises sont confrontés.»
Des marges de manœuvre réduites ?
Les priorités pour ce Budget 2026-2027 sont nombreuses et portées par une équation délicate. D’un côté, il faudra proposer des mesures concrètes face à la hausse du coût de la vie et à la stagnation économique, mais aussi stimuler la croissance tout en maîtrisant une dette élevée. Dans ce contexte, quelle est réellement la marge de manœuvre budgétaire du gouvernement ? La marge de manœuvre budgétaire est-elle réellement aussi importante que l’a récemment affirmé Paul Bérenger ? Pour l'économiste Manisha Dookhony, ce n’est pas le cas. «La marge de manœuvre financière du gouvernement est aujourd'hui extrêmement réduite. La dette publique flirte avec les 90 % du PIB, les intérêts de la dette mangent plus de 13 % des recettes, et les Rs 10 milliards attendues de l'accord sur les Chagos ne sont pas là. Dans le même temps, la guerre au Moyen-Orient fait flamber le pétrole, le fret, les matières premières et même les engrais, ce qui creuse mécaniquement le déficit commercial et alourdit la facture des subventions. La marge n'est pas nulle, la TVA sur les produits pétroliers et les nouvelles taxes ont sans doute apporté un peu de souffle, mais elle est filiforme.»
Aujourd’hui, estime la spécialiste, les contraintes budgétaires sont nombreuses. «La première est la crédibilité internationale. Moody’s surveille Maurice. Une dégradation de la note renchérirait tous nos emprunts extérieurs, ce qu’on ne peut pas se permettre. Mais cela aurait aussi un impact sur la crédibilité de tout notre secteur financier, pierre angulaire de l’économie.» Plusieurs autres éléments viennent compliquer davantage la situation économique du pays. «Le PRB 2026 a accordé près de Rs 11 milliards d'augmentations salariales dans la fonction publique, la réforme des retraites est contestée et la population attend des gestes concrets sur le pouvoir d'achat. La caisse est vide, mais nous entendons chaque semaine parler des dépenses qui continuent – voitures, voyages, conférences. Et n'oublions pas le vieillissement de la population qui alourdit les pensions, la dépendance aux énergies fossiles qui nous rend otages des chocs géopolitiques, et l’investissement privé qui fuit les secteurs productifs pour se réfugier dans l’immobilier.»
Austérité vs réalité sociale
Va-t-il préserver les équilibres macroéconomiques ou alors opter pour des mesures de soutien direct à la population ? À la question de savoir si le gouvernement peut répondre aux attentes de la population tout en maintenant la discipline budgétaire, Manisha Dookhony répond oui. Pour elle, une chose est sûre : la discipline budgétaire ne signifie pas l'austérité aveugle. «Elle signifie cibler, prioriser et arrêter de gaspiller. On peut protéger les plus vulnérables via le registre social, sans distribuer des subventions universelles. Par exemple, il y a environ 128 000 foyers qui bénéficient du tarif 110A pour l'électricité, alors qu'il n'y a qu'environ 7 000 ménages inscrits au registre social, soit un peu plus de 25 000 personnes. On peut aussi réformer l'efficacité de l'État en auditant les entreprises publiques déficitaires.
Ce qui est intenable, c'est de vouloir à la fois augmenter les salaires, baisser les impôts, maintenir les subventions et réduire la dette. Il faut arbitrer.» Pour Parvèz Dookhy, la population attend aujourd’hui des mesures qui produisent un effet tangible sur leur budget. «Cela peut passer par des mécanismes de soutien ciblés pour les produits de première nécessité, des mesures fiscales favorisant les revenus modestes et moyens, ainsi que des initiatives destinées à réduire les coûts liés au logement et à l'énergie. Il est également essentiel de soutenir les secteurs qui créent de l'emploi et de préserver le pouvoir d'achat des salariés et des retraités. Les citoyens ne recherchent pas des effets d'annonce. Ils veulent constater une amélioration réelle de leur situation financière à la fin du mois.»
Le temps des arbitrages
Identifier ses priorités et faire des choix. Le gouvernement devra arbitrer et soigneusement hiérarchiser ses actions. La plus importante aujourd’hui, estime Parvèz Dookhy, c’est de rendre au Mauricien son pouvoir d’achat. «Les ménages subissent depuis plusieurs années une pression constante sur leurs dépenses essentielles. L'alimentation, le logement, l'énergie et les transports pèsent de plus en plus lourd dans les budgets familiaux.» La deuxième priorité, dit-il, doit être la relance de l’activité économique productive. «Maurice ne peut pas durablement s’appuyer sur une économie de consommation financée par l’endettement public. Il faut encourager l’investissement, soutenir les PME, renforcer la compétitivité et créer des emplois de qualité pour les jeunes. Il y a aussi la bonne gouvernance et la maîtrise des finances publiques. La population est en droit d’attendre davantage de transparence dans l’utilisation de l’argent public. Chaque roupie dépensée doit pouvoir être justifiée par un bénéfice réel pour la collectivité.»
Manisha Dookhony estime, pour sa part, qu’il est essentiel de rassurer Moody’s et les marchés. Il faudrait, dit-elle, définir une trajectoire crédible de réduction du déficit, avec des objectifs annuels clairs, tout en excluant une hausse généralisée de la TVA, jugée régressive et contre-productive. «C’est crucial de lancer dès maintenant les investissements qui, seuls, permettront de renouer avec une croissance durable. La rigueur budgétaire ne doit pas tuer l'avenir.» Il faudrait aussi, poursuit-elle, accélérer la transition énergétique, booster l’économie bleue, développer le numérique. «Mais, ces chantiers ne serviront à rien si on n'investit pas aussi dans la productivité des entreprises existantes : des lignes de crédit dédiées à l’achat de machines, à l’automatisation, à la formation technique. Ce sont ces investissements – dans les équipements, la technologie et les compétences – qui feront grimper le PIB potentiel du pays. Sans eux, la consolidation budgétaire ne servira qu’à gérer un déclin lent.»