Le 4 août est une date qui résonne d’une manière singulière pour les membres de cette famille car elle condense désormais deux drames majeurs. Elle marque la disparition de deux proches emportés dans des circonstances radicalement différentes, mais tout aussi bouleversantes. Il y a tout juste deux ans, Xavier quittait ce monde à l’âge de 27 ans, foudroyé par la maladie. Cette année, à la même date maudite, son père Louis Jacques Fidèle a été arraché à la vie à l’âge de 54 ans, tué d’un coup de couteau à l’abdomen par le beau-fils de son frère – un adolescent de 14 ans. Rien ne laissait présager la tournure tragique qu’allait prendre cette journée lorsque la violence a fait irruption dans l’intimité familiale. Comme dans toutes les familles, des éclats de voix perturbaient parfois le quotidien, mais une dispute routinière aura fini par armer le bras de Jonathan*. A peine sorti de l’enfance, il a basculé en un instant dans l’irréparable avant même d’avoir pu comprendre la portée de son geste.
A Poudre d’Or Village, l’atmosphère est suffocante. Les visages sont défaits, les yeux sont rougis par les larmes. D’un côté, il y a un homme dont le rire s’est éteint à jamais, de l’autre, un adolescent dont l’avenir s’est effondré derrière les barreaux d’une cellule policière. D’une voix nouée par l’émotion, Valerina Esplacatou revient sur les derniers instants de son père, son pilier. Ce mardi 4 août, elle se trouvait sur son lieu de travail lorsqu’elle a reçu l’appel d’un proche lui disant que son père avait été agressé au couteau et que son état de santé était préoccupant. D’abord conduit à la Medi Clinic, le Service d’Aide Médicale Urgente (SAMU) a dû le transférer à l’hôpital Sir Seewoosagur Ramgoolam pour qu’il y reçoive des soins plus appropriés. Sans perdre une seconde, sa sœur et elles s’y sont rendues dans la voiture d’un oncle, venu les récupérer. «En arrivant, je l’entendais réclamer ma sœur. Li ti pe kriye ‘Loana, Loana’. J’ai cherché à le rassurer en lui disant qu’elle arrivait mais il n’a pas eu l’occasion de lui parler une dernière fois. Dokter inn dir nou ki so leta tro kritik, ki pe bizin oper li akoz so tension pe tro bese.» Conduit d’urgence au bloc opératoire, il aura fallu moins d’une dizaine de minutes pour que Jacques Fidèle y pousse son dernier soupir ; un départ tragique, inattendu, qui a plongé les membres de son entourage dans une tristesse incommensurable. L’autopsie pratiquée par le Dr Maxwell Monvoisin a attribué sa mort à un coup de couteau à l’abdomen.
Valerina Esplacatou est la cadette d’une fratrie de neuf enfants – six filles et trois garçons –, dont deux sont décédés. Après la perte d’un premier frère il y 2 ans, et du second en décembre dernier, elle n’aurait jamais pu concevoir devoir affronter si rapidement un nouveau deuil, encore moins dans des circonstances aussi bouleversantes. Si elle a changé d’adresse après son mariage, la maison familiale, à Bois d’Oiseaux Road, était toujours occupée par son père Jacques, sa mère Marie-Annick, et leurs deux plus jeunes enfants – un fils de 15 ans et une fille de 9 ans. Dans la même cour, dans la maison d’à côté, vivent le frère de Jacques Fidèle, ainsi que son épouse et le fils de cette dernière, Jonathan, issu d’une précédente union ; un adolescent «au tempérament difficile» à en croire les membres de leur entourage. Le jour fatidique, poursuit notre interlocutrice, la situation aurait dégénéré parce que «mo papa inn koz avek mo ti frer pou dir li pa mars avek sa garson-la parski linn tann dir ki li pe fer bann zafer ki pa bizin. Linn dir li evit problem pou ki li pa bizin pran enn bann sarz ki pa bizin plitar. Letan lot garson-la inn tann sa koze-la, linn pran li an mal. Se la ki linn ankoler ek linn vinn pik mo papa». Après avoir mesuré la portée de son geste, Jonathan a cédé à la panique et a pris la fuite. Il a fini par se livrer aux autorités dans la soirée accompagné de sa mère.
Caractère instable et agité
Durant les jours ayant suivi cette tragédie, c’est après beaucoup d’hésitation que la mère de l’adolescent appréhendé a accepté de nous ouvrir les portes de son foyer et accepté de s’exprimer sur ce drame qui l’afflige doublement. Assise dans sa salle à manger, elle offre le visage même de la détresse. Elle semble épuisée et a les traits tirés par le manque de sommeil. Des patchs antidouleur collés sur le front, elle semble vouloir désespérément calmer l’atroce migraine qu’a entrainé son intolérable souffrance. Depuis la mort tragique de son beau-frère Jacques Fidèle, elle ne se nourrit plus et refuse de quitter sa maison, sauf pour assister son fils mineur dans les différentes formalités policières et judiciaires. Elle n’a pas, non plus, eu le cœur à assister aux funérailles. Pour cause, «je ne sais pas comment les affronter. J’ai peur d’être pointée du doigt, je crains d’être jugée pour les erreurs de mon fils. Aucune mère n’aurait souhaité voir son enfant commettre un tel acte. Même si les proches de mon époux ont été nombreux à m’approcher pour me répéter que rien n’est de ma faute, je me dis que j’aurais pu comprendre qu’ils m’en veuillent.» Elle reconnait que leur compassion ne suffit pas à apaiser son sentiment de responsabilité face au geste de son fils.
Faisant preuve de lucidité, elle ne cache pas le caractère instable et agité de Jonathan. «Monn rod fer tou pou grandi mo zenfan kouma bizin, avek bann bon valer. Monn rod koriz li, me li pann ekout mwa. Linn kontign frekant dimounn ki pa bizin», lâche-t-elle, amère. Aujourd’hui, sa souffrance est double : elle doit simultanément surmonter le deuil d’un homme qu’elle appréciait, mais aussi affronter la séparation brutale d’avec son fils, incarcéré. «Mo pa toler seki linn fer. D’ailleurs, lorsqu’il a pris la fuite, je l’ai moi-même appelé pour lui demander de se rendre. En décrochant, il hésitait beaucoup, il me répétait qu’il avait peur, mais je l’ai poussé à venir me retrouver pour que nous nous rendions au poste», relate-t-elle, émue. Ce qui l’a bouleversée davantage, «c’est de voir sa petite sœur, pourtant très jeune, en larmes. Je me suis sentie impuissante. Monn dir mo garson get dan ki leta linn mett so fami akoz bann so bann move swa». Elle poursuit, meurtrie : «Du haut de mes 33 ans, je n’ai jamais eu de démêlés avec la justice. Je n’aurais jamais imaginé que la première fois que ma présence serait nécessaire dans un tribunal, ce serait pour représenter mon enfant mineur dans une affaire de meurtre. Kan ou tann mazistra dir ou ki li pa pou gagn drwa voyaze tan ki case-la pa fini, ou leker brize. Ou trouv tou proze ki ou ti kapav ena pou ou zenfan tonbe.» Bien qu’anéantie de la perte de son beau-frère dans des circonstances si tragiques et douloureuses, elle se conforte dans l’idée que «rien n’arrive au hasard. Cette tragédie est probablement la seule issue capable de forcer mon fils à changer de trajectoire». Appréhendé, il a remis aux enquêteurs les vêtements qu’il portait au moment du drame tandis que l’arme du crime a été saisie pour les besoins de l’enquête. Après sa comparution devant la Children’s Court sous une accusation provisoire de meurtre, il a été placé en détention. Il devrait bientôt donner sa version des faits à la police en présence de ses parents.
Au sein de la famille, c’est l’incompréhension totale : tous s’accordent à dire que personne n’aurait pu imaginer un tel scénario puisque la victime et son agresseur présumé n’ont jamais eu de disputes majeures dans le passé. «Sa de la ti pe mem al lapes ansam», insiste le frère de Jacques Fidèle et beau-père de Jonathan. Sa nièce Valerina Esplacatou abonde dans le même sens : «Zot ti abitie koze riye. Si garson-la ti mank kitsoz, li pa ti pe ezite pou donn li.» Le cœur en lambeaux, cette dernière ne tarit pas d’éloges sur son père. «Il était un père et un grand-père formidable. Il pouvait être strict, sévère ; il avait du caractère mais il a toujours veillé à ce que nous ne manquions de rien. Il était très populaire dans la localité. Zot tou kone ki li ti enn dimounn ki ti kontan partaze. Il avait le cœur sur la main.» Passionné de pêche, il avait fait de son passe-temps favori son gagne-pain. On pouvait aussi le voir régulièrement sur son vélo, «pou al lasas tang». Très proche de ses enfants et de ses petits-enfants, il envisageait de faire réparer son bateau «pou kapav amenn bann tipti-la fer latour lor lil». Hélas, il a quitté ce monde sans avoir pu vivre ce moment de complicité, balayé par la violence aveugle d’une dispute banale.
Ses funérailles ont eu lieu ce jeudi 6 août.
(*prénom modifié)