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Permis à points, le retour

Entre flou, phase transitoire et espoir

24 janvier 2026

Alain Jeannot, engagé pour la sécurité routière, jette un regard sur cette réintroduction.

Li pe revini. Pour s’y retrouver, Alain Jeannot, expert en sécurité routière, décrypte le fonctionnement et les enjeux humains de cette mesure.

Les routes ont leur propre mémoire. Elles enregistrent les passages, les excès, les élans pressés et les inattentions qui passent inaperçues … Sur l’asphalte, néanmoins, rien ne peut être banal. Les accidents entraînant morts et blessures en sont la preuve quotidienne et douloureuse. C’est dans l’optique de rendre les usagers de la route plus responsables que le gouvernement a décidé de réintroduire le permis à points. Le ministre du Transport, Osman Mohamed, l’a annoncé cette semaine, ce dispositif de suivi des infractions routières entrera en vigueur à titre provisoire le vendredi 30 janvier. Il faut comprendre, donc, qu’il s’agit d’une période test. A quoi faut-il s’attendre ? Est-ce que cette mesure peut permettre de freiner l’hécatombe routière ? Nous faisons le point sur les détails techniques et sur l’impact de ce changement avec Alain Jeannot, ancien président à temps partiel du National Road Safety Council (NRSC) et animateur de l’ONG Prévention Routière Avant Tout (PRAT).

Lor rodaz. Un soft-launch, c’est ce dont il faut s’attendre pour le 30 janvier. Cette phase transitoire s’explique principalement par la nécessaire mise en place de l’infrastructure informatique. Elle est portée par l’intégration prochaine du système de points de pénalité dans l’application KOREK! Super App. Elle remplace le Driving Licence Counterpart, symbole de l’ancienne version du système et qui est, aujourd’hui, obsolète. Fruit d’une collaboration entre les ministères des Technologies de l’information et des Transports, l’application vise à centraliser, à terme, l’ensemble des informations liées au permis de conduire dans un environnement entièrement digital. Une fois le service pleinement opérationnel, les automobilistes pourront consulter leur permis de conduire numérique, suivre l’évolution de leurs points de pénalité et accéder aux détails du nouveau système directement via l’application, à condition de disposer d’un compte MauPass. Une campagne nationale de sensibilisation sera d’ailleurs lancée prochainement pour expliquer l’utilisation de cette plateforme. Car la question de la mise en œuvre concrète du permis à points suscite encore de nombreuses interrogations.

Pas de rétroactivité. Le ministre des Transports, Osman Mahomed l’a assuré : pas de rétroactivité prévue. Les points seront comptabilisés à partir du 30 janvier lors d’une sorte de période d’essai administrative avant le passage en régime pleinement opérationnel.

Comment ça se passe ? Alain Jeannot explique : «Le compteur de chaque chauffeur commence à zéro. 33 infractions routières chacune porteuse d’un certain nombre de points sont susceptibles de faire grimper le compteur lorsqu’elles sont commises. A 15 points, le permis est suspendu. Ce qui est intéressant, c’est que tout sera informatisé facilitant le suivi par toutes les parties concernées.» Les détenteurs du learner ont, eux, droit à 10 points.

Une communication accidentée. Si le retour du permis à points dans quelques jours semble être une réalité, Alain Jeannot souligne que les informations disponibles sont fragmentées : «Je ne suis informé que par la presse que je remercie d’ailleurs pour la visibilité qu’elle donne à la route et à la prévention des accidents.» Il espère une campagne qui permette l’engagement et l’éducation des usagers de la route. Au-delà de l’aspect logistique, cet expert de la sécurité routière salue la réintroduction des points: «C’est un système de responsabilisation à l’intention des chauffeurs, motocyclistes et autocyclistes qui a fait ses preuves à l’étranger lorsqu’il est intégré dans un environnement qui va dans la même direction. C’est une mesure non seulement efficace mais familière. Tout le monde a entendu parler du permis à points, même avant son introduction en 2013.Cette réintroduction, étant sollicitée par la population elle-même, facilite grandement l’adhésion à l’idée car elle est porteuse d’espoir.»

Pour un «écosystème respectueux». Ce dispositif de suivi des infractions routières est un bon outil, estime notre interlocuteur. Néanmoins, il ne se suffit pas à lui seul : «Ce qu’il faut que nous comprenions, c’est que seul le permis à points, ne peut garantir une amélioration de la sécurité routière. Il doit travailler dans un écosystème respectueux de tout ce qui va dans la direction de la prévention des accidents causant morts ou blessés.» Il avance plusieurs exemples où les autorités doivent s’engager. L’entretien, la disponibilité et la qualité des infrastructures; La sensibilisation accrue et régulière utilisant toutes les plateformes disponibles, La promotion du savoir vivre ensemble (civisme); Une révision et une harmonisation de nos limitations de vitesse un contrôle strict de l’alcoolisme et de la toxicomanie. Et le contrôle technique encore plus strict des véhicules. «Il est inconcevable que nous ayons encore des machines fumigènes sur les route. C’est encore plus grave quand il s’agit de véhicules d’utilité publique», avance-t-il.

La question des deux-roues. Pour Alain Jeannot, la protection des automobilistes et de leurs passagers est centrale. La vulnérabilité des motocyclistes et ceux qui les accompagnent, également: «Notre pays aura beaucoup de difficultés à afficher une baisse significative du nombre de KSI (Killed and seriously injured accidents ) si le nombre de kilomètres parcourus par les deux roues motorisées continue à croitre. C’est facile à comprendre : une deux roues motorisées est 25 à 30 fois plus à risque qu’une quatre roues !» La Malaisie et la Thaïlande ont le permis à points, pourtant ces pays «affichent des taux de fatalité routière de plus de 23 morts par 100,000 habitants parce que, entre autres, plus de 50% de leur parc de véhicules est constitué de motos.» Repenser la mobilité est, donc, essentiel : «Pourvoir un système de transport en commun accessible, ponctuel, confortable et surtout sûr. L’installation du GPS et la multiplication des lignes vont dans la bonne direction mais il faut aller plus loin.»

Une approche centrée sur l’humain. Pour Alain Jeannot l’enjeu est plus large que le permis à points. Il appelle une réforme de fond. Il plaide pour une approche «systématique et centralisée», estimant que «tout ce qui concerne la sécurité routière doit être orienté vers une lead agency». Mais au-delà des structures, il insiste sur l’essentiel : «Tout réside dans la sincérité, le dévouement et la recherche inéquivoque de l’excellence. La réduction des accidents ou, du moins, la protection de la vie sur la route est une entreprise humaine et l’humain fonctionne avec le cœur et l’amour en premier lieu !»

Placer l’humain au centre doit primer sur les lourdeurs administratives : «Les entreprises ayant affaire à la vie doivent la mettre devant la bureaucratie, l’ego et autres procédures anachroniques. La société évolue et les humains doivent s’adapter.» Éduquer, accompagner, même dans l’épreuve, fait aussi partie de cette vision :* «Avant de démissionner de la NRSC, j’avais proposé l’institution d’un grief counsellor pour les familles ayant perdu un proche dans des accidents. Je pense que c’est important dans une île qui a à cœur sa population.»* L’expert évoque enfin des réalités souvent négligées, comme la somnolence, «véritable traître à la conduite», ou le stress et les troubles mentaux. Il appelle à une transmission forte des valeurs civiques : «La formation au savoir-vivre ensemble est incontournable […] un jour ou l’autre, il faudra instituer un service civique obligatoire.»

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