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Par Yvonne Stephen
20 février 2026 19:24
Regarder sa violence en face. Droit dans les yeux. C’est un cheminement qui dérange, qui perturbe. L’ONG a provoqué la réflexion lors d’un atelier.
Dans un coin de la pièce, un ancien piano en bois veille sans musique. Derrière les rideaux tirés, la pluie chasse le soleil, et dans la cour intérieure, les feuilles du manguier frémissent au gré d’une brise d’été bienvenue. À l’intérieur de la pièce, les tremblements sont intérieurs, intimes. Ce mercredi 18 février dans la salle des causeries d’Abaim, à Beau-Bassin, il y a un atelier qui bouleverse et qui interroge. La Fondation Terre de Paix a décidé de parler d’un sujet qui semble être partout autour de nous, même si on ne le voit pas toujours : la violence. D’y poser «un regard alternatif» à travers des approches psycho-socio-pédagogiques (c’est le thème de cette rencontre), le temps d’un moment de partage-discussion en présence du Dr Kavi Vadamootoo et d’Alain Muneean, formateurs en art-thérapie informée par la psychanalyse.
Leurs prises de parole ont éclairé et ont fait souffler un vent de réflexion, différent, troublant même, afin de dépasser le jugement, de repenser «bann pinision». Alors, on écoute, on apprend dans cette salle habitée, avec un sol en béton où différentes couches de peintures écaillées flirtent avec la beauté, où son plafond haut en tôle et en métal craque sous l’effet de la chaleur, et où des ravannes et des instruments authentiques sont exposés, entassés. Il y est question de l’aspect systémique et institutionnalisé de la violence. Alain Muneean parle de celle qui existe au cœur de la représentation politique, de la violence sociale, économique et culturelle. Mais aussi éducative où l’enfant ne peut exprimer son plein potentiel car il ne le fait pas dans sa langue.
Alain Muneean évoque la violence transgénérationnelle et ces actes de barbarie qui ne sont pas réparés et qui résonnent encore fort et brouillent le présent et l’avenir. Il le dit, les descendants des esclavés.es «ankor pe struggle». Il s’interroge sur les discours et les actions qui, au final, ne mènent pas à grand-chose. De cette impression de tourner en rond face à ce déferlement qui empoisonne le quotidien. «Kiete sa laviolans ? Kot li sorti ? Eski li enn zafer natirel ?» demande le formateur. Il va plus loin : ne serait-il pas temps de penser autrement, de cheminer différemment sur ce sujet, de mener un vaste chantier pour un travail sur soi partout dans l’île ?

Puis, il y a ce moment, ce témoignage qui ramène à soi, à l’individu. Laetitia (prénom modifié) prend la parole. Elle œuvre pour la fondation et suit actuellement un cours de Guidance for Therapeutic Work, MQA Approved et dispensé par l’ONG. Elle l’explique, elle va témoigner à visage découvert, même si on lui a conseillé de ne pas le faire : «Mo pou rakont zot kot mo’nn sorti, kot mo’nn vini. Douler, soufrans, larm, mo’nn grandi.» Nous, nous choisissons de la protéger en dehors de cette salle de Beau-Bassin. Ce qu’elle va raconter va bouleverser tous.tes ceux.celles présents.es ; des personnes engagées dans le travail social et la prise en charge des plus vulnérables.
Laetitia parle des violences qu’elle a subies de ses parents. Battue par son père et sa mère pendant toute son enfance et son adolescence. Blessée par cette impression tenace que les mots de son père nourrissent les coups de sa mère : «Il lui disait qu’elle me soutirait. Je crois qu’elle me frappait pour lui montrer que non.» La jeune femme parle de «pression, dépression», de frayeur et d’angoisse. De ce besoin de se rebeller : «J’ai continué à faire des bêtises.» Elle évoque sa vie d’adulte, ses enfants. Ce schéma qu’elle a reproduit : «Je frappais mes enfants avec les mêmes gestes, la même intensité. Mo ti pe dir mwa mo pou dres zot kouma mo paran inn dres mwa.» Elle parle de son époux, de ce «besoin» de prendre des coups : «Mo ti exsit li pou ki li tap mwa.» Tellement la violence était ancrée en elle, tellement elle faisait partie de sa ligne de vie…
Suivre la formation, explique-t-elle, lui a permis de voir les choses différemment. D’accepter cette violence en elle. De la regarder en face. Et de se réconcilier avec elle-même. Car comme l’explique Laetitia, il ne faut pas demander si cette violence est en nous, il faut s’interroger sur le quand. Quand elle s’exprimera : «Kan l violans pou tap ar twa ?» Accepter que la violence fasse partie intégrante de soi, ce n’est pas une idée facile à regarder en face. «On se dit toujours que ce sont les autres qui sont violents, que la violence elle est ailleurs», confie le Dr Kavi Vadamootoo (voir hors-texte). Il est plus facile d’accuser, de pointer du doigt les coupables. Pour l’ONG, il est essentiel de voir «la violence non seulement comme un acte, mais comme une expression complexe enracinée dans les histoires individuelles, les environnements sociaux et les dynamiques collectives», même si la responsabilité et les conséquences auxquelles il faut faire face sont essentielles.
Changer de regard, changer d’approche, ce serait donc prendre un nouveau souffle. Essentiel, aujourd’hui.
**Dr Kavi Vadamootoo : mon histoire de Miss **
Il a fait sourire, même rire parfois. Mais son message était puissant, dérangeant. De ceux qui plantent des graines dans l’esprit. Kavi Vadamootoo, docteur en psychothérapie spécialisé en psychanalyse et également artiste, est un conteur. Il va nous mener sur les bancs d’une école primaire, en «bilo-lalo». Là où il rencontre une Miss qui n’apprécie pas ses bêtises de «zokris», qui le punit et le culpabilise : «C’est de la culpabilité destructrice ; au-lieu de me corriger, elle m’a rendu plus violent.» Une autre rencontre, une autre Miss – «li ti bien zoli» –, une autre méthode vont le calmer, explique-t-il : «Elle va me donner des responsabilités…Pour moi, c’est de la culpabilité réparatrice.» «Laraz dan nou», il faut l’accepter, dit-il, trouver une façon de la canaliser. L’occulter n’est pas la solution. Il évoque «la matrice, la source», les départs de sa mère, son manque, la dualité de «lamour, laraz» : «Kot ena lamour, ena laenn, fristrasion.» Raconte la fois où il enfoncé la tête d’une poupée dans le sable en pensant à sa maman. Et demande : «D’où vient la violence ?» - Alain Muneean en réponse à cette allocution dira que «sak dimounn, pli gran prins, pli pov diab, ena, alafwa, bann experians terib ek bann moman anrisisan». Que, donc, la frustration et la colère n’épargnent personne - Patricia Ah-Yue de Terre de Paix, rappellera que l’idée de laisser les enfants exprimer leur colère à travers le jeu (comme avec la poupée) est éclairante. Même si la société pointe du doigt cette forme d’expression : «C’est un regard alternatif, une façon de réfléchir autrement.»
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