Muntasir : «Mo frer pa pou retourne me nou espere ki lalwa pran aksion kont sa dimounn-la»

Ils avaient gardé espoir jusqu’au bout. Depuis l’accident de Mohammade Ally Muzaiffar Paquet, survenu le 18 avril dernier, son entourage a prié jour et nuit pour qu’il s’en sorte. Malheureusement, il a poussé son dernier soupir au département des soins intensifs de l’hôpital Sir Seewoosagur Ramgoolam, à Pamplemousses, après quatre jours d’hospitalisation. L’autopsie pratiquée par le Dr Seewooruttun, médecin légiste de la police, a attribué son décès à des cranio cerebral injuries.
Âgé de 28 ans, cet habitant de Terre-Rouge était opérateur en aluminium. «Il était passionné par son métier, qu’il exerçait depuis 10 ans, et était très apprécié de ses collègues. Ils l’appréciaient tellement qu’ils le réclamaient à chaque fois qu’il s’absentait», relate son frère Muntasir. Débrouillard, il travaillait non seulement tous les jours de la semaine, mais cumulait également des petits boulots lorsqu’il avait du temps libre. Le jour de son accident, soit le samedi 18 avril, Muzaiffar Paquet avait quitté son domicile très tôt dans la matinée pour aller à un rendez-vous professionnel. «Nous n’avons pas pu échanger avant qu’il s’en aille car ma femme et moi avons une cuisine séparée de celle de mes parents. Une heure plus tard, alors que j’étais sur le point de prendre la route, c’est l’un de mes cousins qui m’a appelé pour m’informer de son accident.»
Muzaiffar Paquet circulait à moto à Solitude lorsqu’un 4x4 est entré en collision avec son deux-roues près des feux de signalisation. Les enquêteurs ont visionné les images des caméras Safe City et selon celles-ci, l’accident s'est produit lorsque le conducteur du second véhicule impliqué, qui circulait de Morcellement Saint-André en direction de Pointe-aux-Piments, aurait grillé un feu rouge. Le chauffeur du 4x4, le jockey Gulshan Rye Joorawon, a été soumis à un alcootest, qui s’est avéré négatif. Après avoir donné sa version des faits à la police, il avait été autorisé à rentrer chez lui. En revanche, grièvement blessé suite au choc de l’impact, Muzaiffar Paquet a été conduit à l’hôpital par le SAMU, où il a été admis. «J’étais sous le choc en voyant mon frère dans cet état», nous confie Muntasir. Durant son séjour, poursuit-il, ému, «nou ti pe gard lespwar. Nou ti pe fer lapriyer gramatin tanto pou ki li retourne me malerezman Bondie pann oule sa. Allah kone ki li'nn fer, nou espere ki li'nn al dan enn bon plas».
Initialement inculpé pour coups et blessures par imprudence, la charge provisoire pesant sur le jockey Rye Joorawon a été requalifiée après le décès du jeune homme. Ce vendredi 24 avril, il a comparu devant le tribunal de Pamplemousses sous une accusation provisoire d’homicide involontaire. Il a été libéré après avoir fourni une caution de Rs 80 000 et signé une reconnaissance de dettes de Rs 250 000. Il a retenu les services de Me Yash Bhadain (voir hors-texte).
L’entourage de Muzaiffar Paquet, effondré par la disparition tragique de celui-ci, réclame justice. «Nou dan enn extra souffrans. Li difisil pou aksepte la realite. Mo frer pa pou retourne, me nou espere ki li gagn lazistis ek li lalwa pran aksion kont sa dimounn-la», lâche son frère. Les funérailles du jeune homme ont eu lieu le jeudi 23 avril.
De la gloire à la chute, itinéraire de «l’enfant terrible» du turf

Manev mekanisien dans son adolescence, Rye Gulshan Joorawon a construit, au fil des décennies, une carrière jalonnée de moments mémorables pour occuper une place dans le panthéon du turf. Mais comme bien souvent avec lui, la controverse n’est malheureusement jamais bien loin.
L’enfant terrible du turf. Bayo. Le recordman de victoires au Champ-de-Mars. Autant de sobriquets que Joorawon a acquis au fil de son illustre carrière. Vous n’avez d’ailleurs qu’à demander à tout enfant passionné de courses hippiques que vous croisez au Champ-de-Mars. Dans 80% des cas, c’est le nom de Rye Joorawon qui revient comme celui qu’ils adulent, preuve de l’empreinte que le jockey mauricien a laissé et continue de laisser sur le turf mauricien.
Il en a fait du chemin l’homme de Morcellement Saint-André depuis ses débuts comme apprenti au début des années 90 sous la férule d’Ivan Montocchio. C’est bien simple : à 46 ans, Rye Joorawon a tout gagné au Champ-de-Mars, en passant par les victoires classiques jusqu’à son entrée dans le Hall of Fame du turf mauricien au cours de la saison 2020, devenant par la même occasion le premier fils du sol à réussir pareil exploit.
Son talent, couplé à son moral d’acier et assaisonné d’une dose de décontraction voire d’insouciance, fait de lui un cavalier mauricien unique en son genre. Et le Mauritius Turf Club en a vu défiler des aspirant-jockeys au cours de plus de deux siècles d’existence. Entre la victoire d’anthologie de Man To Man dans le Maiden en 2014 et le doublé classique de Parachute Man – Maiden et Coupe d’Or en 2016 –, sans compter l’épopée de The Gatekeeper en 2023 (invaincu en cinq sorties), Joorawon n’a eu de cesse d’améliorer son palmarès éloquent. Souverain parmi ses pairs, il a aussi défendu avec brio notre quadricolore lors des compétitions internationaux aux Champ-de-Mars face à quelques fines cravaches venues des quatre coins du monde.
Mais comme tout héros, Joorawon possède ce côté moins glamour, tel un mauvais génie qu’il essaie de garder dans la boîte, mais qui finit, tôt ou tard, par faire surface. Des montes douteuses, des écarts de conduite, voire des fautes professionelles, Joorawon les a tous connus durant sa carrière. Les premiers éclats dans l’armure de «Bayo» remontent à fin 2017-début 2018 quand il tardait à voir sa licence être renouvelée, suite notamment à un contrôle positif à la méthadone.
Apparaissait alors de Joorawon un côté vulnérable, voire fataliste, jusque-là insoupçonné, que les turfistes découvraient dans les colonnes de notre confrère L’Express-Turf : «Demandez-moi plutôt si je continuerai à vivre…» À l’époque, il est sanctionné de neuf journées de suspension, les commissaires voulant faire de son cas un exemple afin d’endiguer toute ambiguïté sur l’intégrité des courses. Le sobriquet peu envieux de «Methadone Man» lui restera d’ailleurs collé à la peau pendant quelque temps.
Son côté fêtard, qu’il assure avoir abandonné depuis qu’il est devenu papa, et ses fréquentations en dehors des pistes ont souvent apporté de l’eau au moulin de ses détracteurs. Le fait qu’il a été interrogé, bien qu’à titre de témoin, par la défunte ICAC dans le cadre de la saisie record de 269 kg de drogue à Pointe-aux-Cannoniers en 2021, dans le cadre de l’enquête sur le blanchiment d’argent présumé de la famille Gurroby, n’a pas arrangé les choses non plus.
Et voilà qu’il fait maintenant l’objet d’une accusation provisoire d’homicide involontaire après son implication directe dans un accident fatal à Solitude le samedi 18 avril 2026 alors qu’il était à bord d’une 4x4. L’homme qu’il a percuté après qu’il aurait brûlé un feu rouge est décédé le mercredi 22 avril des suites de ses blessures. Selon le code penal, si Rye Joorawon est trouvé coupable, il risque une amende n’excédant pas Rs 100 000 et une peine de prison n’excédant pas un an.
Les choses se sont davantage compliquées pour le jockey après qu’une autre affaire a surgi. Le vendredi 24 avril dernier, alors qu’il venait à peine de s’acquitter d’une caution de Rs 80 000 suivant son accusation d’homicide involontaire, il a dû se rendre au quartier général de la Financial Crimes Commission (FCC) pour être interrogé dans le cadre d’une enquête autour d'une fraude estimée à Rs 50 000. Son 4x4 a ensuite été saisi car considéré comme un «instrumentality» dans cette affaire. Selon les dispositions du FFC Act, «instrumentality» veut dire «(a) a property used or intended to be used in any manner in connection with a criminal offence or unlawful activity ; (b) includes a benefit».
Mais que risque Joorawon après tout cela, surtout son inculpation pour homicide involontaire, en ce qu’il s’agit de sa carrière de jockey ? À ce jour, ni la Gambling Regulatory Authority (GRA) ni la Horse Racing Integrity Division (HRID) n’ont communiqué sur cet accident, mais toujours est-il qu’elles peuvent user de leurs pouvoirs discrétionnaires pour suspendre temporairement la licence de Joorawon. De plus, tout le battage médiatique que cette affaire continuera de générer ne ferait que causer du tort à l’hippisme mauricien qui tente de renaître de ses cendres. «Ce serait dans l’intérêt de tout le monde que Joorawon ne rechausse pas les étriers pour le moment», nous a affirmé un observateur. D’ailleurs, dans la communauté des turfistes, les commentaires allaient bon train sur Joorawon avant même son accident, ses récentes absences au training matinal n’aidant pas sa cause.
«Joorawon ena enn Bondie pou li», se plaisait à dire un ancien entraîneur. Et il n’a pas totalement tort. Car tel un chat, Rye Joorawon finit toujours par retomber sur ses pieds. Ce dernier coup dur promet de tester une fois de plus cette théorie.
Me Yash Bhadain : «Mo trouve ki ena boukou spekilasion otour sa ka-la, nou pe atann bann temwin vinn donn zot version»

Dans le cadre de cette affaire, nous avons sollicité l’avocat du jockey Rye Joorawon, Me Yash Bhadain, pour une réaction. Il nous a d'abord déclaré que son client et lui sont profondément affectés par le décès du jeune homme de 27 ans. Me Bhadain déplore toutefois les nombreuses spéculations entourant ce dossier. «Mo trouve ki ena boukou spekilasion otour sa ka-la, nou pe atann bann temwin vinn donn zot version.» L’avocat précise par ailleurs que l’ensemble de la scène a été captée par les caméras Safe City, lesquelles contiendraient des éléments déterminants de l’accident. «Mon client reste serein, mais il est très peiné par ce décès. Plusieurs témoins étaient présents au moment des faits, qui pourraient aussi aider à faire la lumière sur l’affaire», ajoute-t-il. Sur le plan judiciaire, Rye Joorawon est attendu en cours au mois de mai. D’ici là, il continue de fournir des déclarations à la station de Triolet afin de compléter sa version des faits. Concernant sa carrière, le jockey, déjà suspendu pour les deux premières journées de courses au Champ de Mars cette année, devrait effectuer son retour lors de la troisième journée de la saison.