Pendant longtemps, le combat antidrogue à Maurice s’est concentré sur l’héroïne, le cannabis et, plus récemment, les drogues synthétiques. Mais derrière les saisies spectaculaires et les opérations coup de poing de l’Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU), une nouvelle menace mondiale commence désormais à inquiéter les autorités locales : les opioïdes de synthèse ultra-puissants comme les nitazènes et des mélanges contenant également du xylazine ainsi que le fentanyl. Aux États-Unis, au Canada et en Europe, ces substances provoquent déjà une vague d’overdoses mortelles.
À Maurice, même si aucun cas officiel massif n’a encore été confirmé, plusieurs signaux montrent que l’île n’est plus à l’abri. D'autant que la drogue dans son ensemble gagne de plus en plus de terrain chez nous, suscitant chaos et inquiétude. Le sujet a d’ailleurs été évoqué lors de la dernière séance parlementaire. À l’Assemblée nationale, le Premier ministre Navin Ramgoolam a révélé que depuis le début de 2025, 44 accidents impliquant des conducteurs sous l’emprise de drogues ont été recensés à Maurice, faisant six morts. Il a également indiqué que plus de 1 600 arrestations liées au trafic de drogues synthétiques ont été effectuées, tandis que le FSL a identifié 60 nouvelles substances psychoactives depuis 2013. (Voir hors-texte)
Rs 8,4 milliards
Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis. Le temps des fameux «Bat dan latet» ou encore «C’est pas bien» est révolu. Sur le terrain, les nouvelles drogues de synthèse sont beaucoup plus puissantes et mortelles. «Inn gagn bann case kot ena fentanyl. Preske tou ladrog sintetik ki pe vini pe fini melanze ar fentanyl ou xylazinn ek nitazen», nous confie une source à l’ADSU. Notre interlocuteur précise que 2025 a été une année marquée par des saisies records. Les chiffres publiés montrent l’ampleur croissante du trafic de stupéfiants. Selon la Mauritius Revenue Authority (MRA), plus de 1 200 kilos de drogues, représentant une valeur estimée à Rs 8,4 milliards, ont été interceptés aux points d’entrée du pays pour cette période.
Parmi les produits saisis, il y a le cannabis, l’héroïne, la cocaïne, le haschisch, les drogues synthétiques ou encore les psychotropes. L’aéroport SSR demeure la principale porte d’entrée. À lui seul, il a enregistré la saisie de plus de 652 kilos de drogues en 2025. Le port a également connu une intensification du trafic avec plusieurs cargaisons interceptées, dont d’importantes quantités de cocaïne. Le 24 avril dernier, une vaste opération régionale impliquant Maurice, La Réunion, les Seychelles et les autorités françaises a permis l’interception de 271 kilos de drogue en mer. La cargaison comprenait 121 kg de cocaïne, 108 kg d’héroïne et 42 kg de cannabis.
La valeur estimée dépassait Rs 3,4 milliards. Deux suspects ont été arrêtés alors qu’ils tentaient de récupérer la cargaison au large des côtes mauriciennes. Cette affaire confirme que Maurice se trouve désormais au cœur d’une route stratégique du narcotrafic dans l’océan Indien. Si l’héroïne continue de faire des ravages, les autorités observent surtout une montée inquiétante des drogues synthétiques. Les chiffres communiqués en 2025 par la police font état de près de 1 000 arrestations liées aux drogues synthétiques en moins de dix mois. Plus alarmant encore, 497 adultes et neuf mineurs ont été arrêtés pour la vente de ces produits dangereux et prohibés.
Dans plusieurs quartiers populaires, les drogues synthétiques sont devenues accessibles à très bas prix. Sur les réseaux sociaux mauriciens, certaines vidéos montrant des consommateurs totalement désorientés ont fortement choqué l’opinion publique. Des internautes évoquent désormais des comportements «zombies», similaires aux scènes observées aux États-Unis avec le xylazine. La page TikTok «Nissa la bonto», devenue virale, publie des vidéos les unes plus choquantes que les autres tous les jours. L’activiste Jameel Peerally fait également partie de ceux qui dénoncent ce fléau grandissant sur sa page Facebook.
«Ladrog zombi»
Le xylazine plus connu comme la «ladrog zombi» est un tranquillisant vétérinaire utilisé normalement pour les chevaux et les animaux de grande taille. Cette substance est désormais mélangée au fentanyl ou à l’héroïne afin d’augmenter les effets, réduire les coûts et prolonger la dépendance. Ses conséquences sont dramatiques : ralentissement respiratoire, perte de conscience, lésions graves de la peau et risques d’amputation. Le problème majeur est que les victimes ignorent souvent qu’elles consomment du xylazine. Cette substance atteint progressivement le marché mauricien via les réseaux maritimes et les colis postaux.
Les nitazènes sont encore plus dangereux que le fentanyl. Ces opioïdes synthétiques extrêmement puissants ont été développés dans les années 1950 mais jamais commercialisés légalement à cause de leur dangerosité. Aujourd’hui, des laboratoires clandestins les produisent illégalement. Certains nitazènes seraient plusieurs centaines de fois plus puissantes que la morphine et parfois plus puissantes que le fentanyl lui-même. Le risque d’overdose est extrêmement élevé, surtout lorsque les consommateurs ignorent la composition exacte des substances achetées.
Maurice est-elle déjà touchée discrètement ? Un colis suspect contenant du nitazène a déjà été intercepté et envoyé au Forensic Science Laboratory pour analyses, selon des informations communiquées à l’Assemblée nationale. Les autorités ont également noté une hausse importante des colis postaux contenant des substances synthétiques, des feuilles imprégnées et des poudres chimiques expédiées par courrier de l’étranger. En février 2025, la MRA a annoncé la saisie d’une drogue synthétique estimée à Rs 45 millions au Parcel Post Office de Port-Louis.
L’ADSU soupçonne que certaines commandes transitent par le dark web, via des applications cryptées ou par de petits réseaux internationaux utilisant des «mules». Le trafic semble aujourd’hui se diversifier. Selon l’ADSU, les trafiquants privilégient désormais des substances plus compactes, plus rentables, plus difficiles à détecter et plus puissantes. Les saisies effectuées en 2025 et 2026 montrent également une professionnalisation croissante avec l’utilisation de passagers recrutés à l’étranger, le transit via Dubaï, l’Afrique et l’Asie, la coordination maritime et l’implication de réseaux internationaux.
En mai 2025, huit passagers arrivant de Dubaï ont été interceptés avec 210 kilos de cannabis à Plaisance. Pour plusieurs bservateurs, Maurice sera confrontée, dans les années à venir, à une crise similaire à celle vécue dans certaines villes américaines si les drogues synthétiques se met à circuler encore plus massivement. Le danger est multiple : overdoses fulgurantes, dépendance extrême, violence liée au trafic et banalisation de nouvelles drogues auprès des jeunes. Les autorités renforcent actuellement les contrôles aux frontières, la surveillance maritime, les opérations ADSU et la coopération régionale.
«Arme de destruction massive»
Mais face à des substances parfois actives à quelques milligrammes seulement, les spécialistes estiment que la lutte devient de plus en plus complexe car cette guerre change de visage. Le trafic de drogue à Maurice n’est plus uniquement une affaire d’héroïne ou de cannabis. Les nouvelles drogues synthétiques ultra-puissantes transforment profondément le paysage de la toxicomanie. «Le fentanyl est une arme de destruction massive. Je suis très inquiet pour notre pays. Les "marsan lamor" font toujours leur best pour introduire des nouvelles drogues», souligne Ally Lazer.
Le président de l’Association des travailleurs sociaux de Maurice (ATSM) tire la sonnette d’alarme depuis de nombreuses années. Il regrette toutefois certaines lacunes dans le combat contre le trafic de drogue : «Des nouvelles drogues circulent déjà largement à Maurice alors que les autorités rencontrent des difficultés à analyser les produits saisis. Malgré les discours officiels, le trafic et la consommation des nouvelles drogues de synthèse continuent de progresser quotidiennement à travers le pays, alimentant un commerce toujours plus lucratif.»
Ally Lazer est catégorique. Malgré les importantes saisies de drogue effectuées chaque jour, aucune pénurie n’est constatée à Maurice. Selon ses dires toujours, seuls les petits revendeurs et consommateurs sont arrêtés, tandis que les véritables barons resteraient protégés grâce à la corruption. Il estime que celle-ci constitue le principal obstacle à la lutte antidrogue. Il cite notamment le cas présumé d’une passeuse française qui aurait bénéficié de l’aide d’un policier corrompu pour faciliter son passage à l’aéroport. «Enn big boss finn aste konsians sa polisie ripou la pou fer pasez rantre ziska li kit airport», s’insurge le président de l’ATSM.
Quoi qu'il en soit, la propagation de ces nouvelles drogues de synthèses représentent peut-être aujourd’hui les premiers signes d’une nouvelle phase du narcotrafic mondial. Et Maurice, malgré sa taille, pourrait bien se retrouver en première ligne.
Projet de transformer l’hôpital Cheong en centre de réhabilitation
Le projet de transformer une unité de l’ancien hôpital Dr Bruno Cheong de Flacq en centre spécialisé de réhabilitation pour jeunes victimes des drogues de synthèse marque une nouvelle étape dans la lutte contre la toxicomanie à Maurice. Cette initiative portée par la National Agency for Drug Control (NADC) et le ministère de la Santé vise principalement les adolescents et jeunes adultes confrontés à une dépendance aux substances synthétiques.
L’objectif est de proposer une prise en charge complète incluant désintoxication, suivi médical et psychologique, accompagnement social ainsi que réinsertion familiale et scolaire. Ce centre viendrait renforcer les structures déjà existantes dédiées à la réhabilitation des toxicomanes. Face à la montée inquiétante de la consommation de drogues synthétiques dans le pays, ce projet est perçu comme une réponse nécessaire à une véritable urgence sociale et sanitaire.
Toutefois, plusieurs défis demeurent, notamment le manque de personnel spécialisé, le financement et la nécessité d’assurer un suivi durable des jeunes après leur prise en charge. Et ce projet n'atteint pas pleinement la vision de la NADC. «Proze transform lopital Flacq pa parey kouma seki nou ti pe propoze. Nou ti propoz enn sant rehabilitasion rezidansiel. Nou ankor pe negosie pou met sa enn lot plas. Ena boukou rezistans. Bann fonktioner pa pe konpran sa ditou», souligne un haut cadre de la NADC.
44 accidents et six morts depuis janvier 2025
Depuis le début de l’année 2025, 44 accidents impliquant des conducteurs sous l’influence de drogues ont été enregistrés à Maurice, causant six décès. Ces chiffres ont été dévoilés à l’Assemblée nationale par le Premier ministre Navin Ramgoolam, lors de sa réponse à une Private Notice Question du leader de l’opposition Joe Lesjongard. Le chef du gouvernement a également indiqué que plus de 1 600 arrestations liées au trafic de drogues synthétiques ont été effectuées. Depuis 2013, le FSL a identifié 60 nouvelles substances psychoactives. Face à ce fléau en constante évolution, les autorités poursuivent les opérations de répression, tandis que la National Agency for Drug Control (NADC) prépare de nouvelles études pour évaluer l’ampleur du phénomène. Le laboratoire médico-légal fait par ailleurs face à un arriéré d’environ 8 000 dossiers d’analyse.
Séminaire pour les femmes
Le Dr Idrice Goomany Centre organise un séminaire résidentiel de deux jours et demi destiné aux jeunes femmes adultes autour du thème du leadership et de la prévention contre l’usage de drogues. Cette activité se tiendra du 31 juillet au 2 août au Foyer Fiat, à Petite-Rivière. L’objectif de ce séminaire est d’encourager les participantes à développer leurs qualités de leadership, à renforcer leur confiance en elles et à les sensibiliser aux dangers liés à la consommation de drogues. Les personnes intéressées sont invitées à prendre contact avec le Dr Idrice Goomany Centre pour s’inscrire et à partager cette information autour d’elles afin de permettre à un maximum de jeunes femmes de bénéficier de cette initiative.
**Un front commun lancé à Stanley–Rose-Hill pour protéger la jeunesse **
Face à la montée inquiétante du trafic et de la consommation de drogue dans la circonscription no 19 (Stanley–Rose-Hill), les autorités, les ONG, la police et les représentants de la société civile unissent leurs forces pour élaborer un plan d’action destiné à enrayer le fléau et redonner espoir aux jeunes des quartiers les plus vulnérables. Un comité réunissant des représentants d’ONG, du diocèse de Port-Louis, de la police et d’autres partenaires sera prochainement mis en place afin de lutter contre la prolifération de la drogue dans la circonscription. Cette décision a été prise lors d’une réunion présidée par le ministre de la Jeunesse et des Sports, Deven Nagalingum au conseil municipal de Beau-Bassin–Rose-Hill. Le comité aura pour mission d’identifier les lacunes et les points forts des dispositifs existants dans la lutte antidrogue, avant de proposer des mesures concrètes à court terme. Une nouvelle réunion est prévue bientôt pour examiner les recommandations et envisager leur mise en œuvre.

Lors de son intervention, le ministre Nagalingum a mis en avant les programmes de prévention développés par son ministère, notamment «Anou Transform Nou Landrwa», qui utilise le sport pour soutenir les jeunes des régions vulnérables et valoriser leurs talents. Plusieurs intervenants ont insisté sur la nécessité d’une mobilisation collective. Le maire André Toussaint a rappelé que Résidence Barkly compte de nombreux jeunes exemplaires, tandis que l’évêque Jean-Michaël Durhône a plaidé pour davantage d’actions et une meilleure valorisation de la jeunesse afin de préserver l’avenir du pays. Les personnes présentes étaient des représentants du ministère de la Jeunesse et des Sports, de la police, des ONG DRIP, SAFIRE, Centre of Learning, National Youth Council, PILS, Trust Fund for Excellence in Sports, Chrysalide, Centre Idrice Goomany, ainsi que des conseillers municipaux et des membres du groupe Abaim.