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Chagos

Londres freine, Maurice retient son souffle

24 janvier 2026

La déclaration de Donald Trump a jeté un froid sur l'accord pour la rétrocession des Chagos.

Entre tensions et pressions politiques, la prudence s’impose. Selon les médias britanniques, Sir Keir Starmer aurait décidé à la dernière minute de suspendre la prochaine étape du deal : le projet de loi sur l’accord des Chagos ne sera finalement pas débattu à la Chambre des Lords comme prévu.

Alors que la souveraineté sur l’archipel des Chagos paraissait à portée de main, le doute s’installe désormais quant à son aboutissement. En effet, si jusqu’ici l’espoir et l’optimisme étaient au rendez-vous et cela malgré tous les rebondissements entourant ce deal et même les propos incendiaires de Donald Trump en début de semaine, aujourd’hui, l’incertitude a pris le dessus. Alors que Maurice et la Grande-Bretagne se sont montrés fermes après le coup de tonnerre politique suscité par la déclaration du président américain qui a qualifié l’accord de restitution de l’archipel des Chagos de «grande stupidité», les médias britanniques ont parlé hier matin d’un revirement de situation de dernière minute du côté de Londres.

Pour mieux comprendre, revenons au mardi 20 janvier. Dans une publication sur son réseau Truth Social, Donald Trump juge «choquant» que Londres envisage de «donner» Diego Garcia, où se trouve une base militaire américaine. Un revirement étonnant, alors qu’il avait auparavant soutenu cet accord et qu’il tente actuellement d’acquérir le Groenland.

Cette déclaration a évidemment secoué Maurice tout comme la Grande-Bretagne, ébranlant le monde diplomatique et le droit international. Si le gouvernement mauricien n’a pas tardé à réagir notamment à travers un communiqué officiel de l’Attorney General affirmant que «la souveraineté de la République de Maurice sur l’archipel des Chagos est déjà reconnue sans ambiguïté par le droit international et ne devrait plus être sujette à débat», la réplique est aussi venue du côté de la Grande-Bretagne. «Le président Trump a déployé des mots sur les Chagos qui étaient différents de ses précédents mots de bienvenue et de soutien ; il les a utilisés dans le but exprès de me mettre sous pression sur mes valeurs et mes principes concernant l’avenir du Groenland» a déclaré Sir Keir Starmer. Downing Street a en effet réaffirmé que l’accord de rétrocession serait maintenu et que la présence militaire sur Diego Garcia serait garantie par un bail de longue durée. Le gouvernement insiste sur l’importance de l’accord pour la sécurité nationale et assure qu’il n’y aura «aucun changement de politique».

Phase décisive

D’ailleurs, la Chambre des communes a rejeté, ce mardi, les amendements adoptés par la Chambre des lords au Diego Garcia Military Base and British Indian Ocean Territory Bill. Une décision qui permet à la restitution de l’archipel des Chagos à Maurice d’entrer dans une phase décisive à Westminster, en amont du Royal Assent de Charles III, attendu à la mi-février. Si le calendrier est respecté, l’accord devrait alors être définitivement entériné. Cependant, un revirement inattendu est intervenu dans la soirée du vendredi 23 janvier du côté de Londres. Selon les médias britanniques, suivant les critiques acerbes de Trump, Sir Keir Starmer aurait finalement décidé de retirer le projet de loi qui devait être débattu demain, lundi 26 janvier, à la Chambre des Lords. Une décision, motivée selon The Telegraph, par des avertissements selon lesquels il pourrait enfreindre un traité avec les États-Unis. Toujours selon la presse britannique, une légère fronde à la Chambre des communes entoure aujourd’hui cet accord, la législation visant à le finaliser se retrouvant prise dans un bras de fer entre les chambres haute et basse du Parlement. Le gouvernement britannique a, pour sa part, accusé les Lords d’interférer avec la sécurité nationale britannique, qualifiant leur attitude de «comportement irresponsable et imprudent». Pour l’heure, la date de reprise du débat à la Chambre des Lords n’est pas connue.

Un autre journal britannique précise cependant que ce renvoi n’aurait rien à voir avec la déclaration de Donald Trump. L’article cite une source travailliste : «il s’agit simplement d’une réponse aux Lords conservateurs, qui ont exploité leur nombre nettement plus important à la Chambre en déposant un amendement sabotant un projet de loi du gouvernement quelques heures seulement avant la fin des travaux, en prévision du débat prévu le jour de séance suivant.» L’article souligne toutefois que l’accord ne pourrait aboutir sans le soutien des États-Unis. Face au flou qui entoure cette affaire, le gouvernement mauricien préfère se montrer prudent et prendre ces informations avec précaution.

Assad Bhuglah, ancien diplomate et expert des affaires internationales : Revenir sur l’accord exposerait Londres à un coût juridique et diplomatique élevé»

Comment analysez-vous les critiques de personnalités politiques internationales, notamment celles de Donald Trump, à propos de l’accord de rétrocession des Chagos ?

Les critiques formulées par certaines personnalités internationales, en particulier Donald Trump, relèvent davantage d’une posture politique que d’une analyse sérieuse du dossier des Chagos. On y retrouve une incohérence manifeste, faite de zigzags, de contradictions et d’un mélange volontaire des enjeux, notamment avec des références déplacées à d’autres dossiers comme le Groenland. Cette approche brouille les cartes et détourne l’attention de la question centrale : celle du respect du droit international et des décisions des instances onusiennes. Elle reflète une diplomatie imprévisible, souvent dénuée de principes constants, où l’intérêt stratégique immédiat prime sur la cohérence juridique et morale.

Comment interprétez-vous ce retournement de position autour de l’accord sur les Chagos, et que révèle-t-il selon vous ?

Le report du texte de loi à la Chambre des Lords ne doit pas être interprété comme un simple incident de calendrier parlementaire. Il traduit plutôt un malaise politique profond et une hésitation stratégique du gouvernement britannique. Après avoir initialement affiché une posture fondée sur la primauté du droit international et le respect des décisions des institutions compétentes, le Premier ministre britannique semble aujourd’hui céder à des pressions externes, en particulier celles émanant de Donald Trump.

Ce retournement révèle la fragilité de l’engagement politique lorsqu’il est confronté à des rapports de force géopolitiques asymétriques. Il met en lumière la tension permanente entre, d’une part, le discours officiel en faveur de l’État de droit et, d’autre part, les réalités d’une alliance historique avec les États-Unis, dans laquelle Londres peine parfois à affirmer une autonomie stratégique réelle.

Plus largement, cet épisode souligne les limites de l’indépendance décisionnelle britannique sur les grandes questions stratégiques. En donnant l’impression de reculer sous pression, le Royaume-Uni risque d’entamer sa crédibilité internationale et de fragiliser le message qu’il avait lui-même contribué à construire : celui d’un État attaché au respect du droit, à la décolonisation effective et à la justice historique.

Voyez-vous des risques que le Royaume-Uni revoie certains aspects de l’accord ?

Il ne faut jamais exclure totalement ce risque. Le gouvernement britannique peut être soumis à des pressions internes, émanant de courants politiques conservateurs, ainsi qu’à des pressions externes, notamment liées aux menaces ou prises de position de Donald Trump. Les États-Unis et le Royaume-Uni entretiennent historiquement une alliance étroite, fondée sur une vision stratégique commune et une appartenance au même axe géopolitique. Toutefois, revenir sur l’accord exposerait Londres à un coût juridique et diplomatique élevé. Toute remise en question fragiliserait la crédibilité du Royaume-Uni sur la scène internationale et l’image d’un État respectueux du droit et de ses engagements.

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