Publicité

Colère dans les rues de Port-Louis

«Pa tous nou pansion !»

11 juillet 2026

Des centaines de Mauriciens ont manifesté dans la capitale pour réclamer le maintien de la pension universelle à 60 ans.

Pas question de toucher à la pension universelle à 60 ans. Leur appel est clair et net. Des centaines de personnes sont descendues dans les rues de Port-Louis ce samedi pour dire non à la réforme des pensions. Entre colère et inquiétude, plusieurs Mauriciens craignent pour leurs vieux jours.

Sur les visages, un mélange de colère et d’inquiétude. Ce samedi 11 juillet, des centaines de Mauriciens, toutes générations confondues, ont envahi les rues de Port-Louis pour crier leur rejet de la réforme des pensions. Au milieu de cette foule plurielle se côtoyaient des travailleurs issus de tous les horizons, tous aux parcours et aux carrières très différents.Retraités, quinquagénaires comptant les années – voire les mois – avant leur départ à la retraite, travailleurs du secteur privé et public, travailleurs manuels ou indépendants, jeunes en début ou en milieu de carrière.

À l’appel des syndicalistes de la Platform Komun Syndikal à descendre massivement dans les rues pour dire non à la réforme de la pension, tous ont répondu présent, animés par la même préoccupation : l’avenir de leur pension. L’intervention du ministre Ashok Subron, la veille, censée clarifier le fonctionnement de la nouvelle State Age Pension (SAP) à compter du 1er janvier 2027, n’a pas désamorcé la crise. Au contraire, dans un contexte où la réforme continue de susciter incompréhension et interrogations, ces explications n’ont pas suffi à dissiper le flou qui entoure encore ses modalités d’application.

Ainsi, ce samedi, les Mauriciens ont laissé éclater leur colère, leur frustration et leur déception tout en réclamant des comptes au gouvernement. Certains sont venus en couple, d’autres en famille ou encore entre collègues, partageant la même inquiétude et les mêmes interrogations. Sur les pancartes brandies dans les rues de la capitale, on pouvait lire toute leur opposition à la transformation, quelle que soit sa forme, de la pension universelle à 60 ans. «Rann nou nou vot», «Pa pran nou pou mandian», «Rann nou nou pansion 60 an», «Gouvernman dominer», «Nou pa ti vot pou sa»… Ce sont autant de slogans qui ont résonné dans les artères de la capitale, du Centre sociale Marie-Reine-de-la-Paix jusqu’au Jardin de la Compagnie. D’ailleurs, la présence de plusieurs politiciens, notamment de l’ancien régime – dont le leader du MSM, Pravind Jugnauth –, mais aussi de l’opposition extraparlementaire, n’est pas passée inaperçue. Une présence qui n'a pas toujours été appréciée et qui a même été décriée par certains manifestants.

Vijay Saccaram était à la marche avec ses enfants.

Au milieu de la foule, Vijay Saccaram, qui n’a pas encore atteint 60 ans et qui s’interroge sur ce qui l’attend, est venu accompagné de sa famille. Muni du quadricolore, il a tenu à être présent pour exprimer son mécontentement : «Il faut qu’on se batte pour notre droit. Nous avons tous le droit d’avoir notre pension dans la dignité. J’étais obligé de venir.» À ses côtés, ses filles ont également fait le déplacement en signe soutien. «Nos parents travaillent dur pour nous. Ils souffrent, ils se sacrifient. La vie est difficile. On ne peut pas leur faire ça.»

Forte mobilisation

Aujourd’hui, ce sont des milliers de Mauriciens qui craignent pour leurs vieux jours. Parce qu’elle représente un droit obtenu après des années de sacrifices et qu'elle constitue le socle même de notre Welfare State, la pension universelle à 60 ans demeure pour beaucoup un acquis à préserver. C’est justement ce principe que sont venues défendre Roshni Bucktowar et Reshmi Akalu, deux sœurs mobilisées ensemble dans les rues de la capitale. «Une femme a trois travails : elle a son emploi, elle s’occupe de sa maison et de ses enfants, et elle doit aussi penser à sa sécurité financière. Elle passe 40 ans de sa vie à travailler dur et à se sacrifier. Et quand vient le moment pour elle de se reposer, de toucher sa pension et son lump sum, on lui dit non ? Elle ne connaît aucun répit, même lorsqu’elle est malade ou fatiguée. Elle a quand même droit à un soulagement et à un peu de bien-être une fois à la retraite. C’est injuste de la priver de ça», lance d’emblée Roshni.

Roshni Bucktowar et Reshmi Akalu sont venues dénoncer une injustice.

Reshmi, elle, s’interroge : «Quelle garantie avons-nous de pouvoir travailler jusqu’à 65 ans ? Est-ce que notre santé nous le permettra ? Est-ce que nous serons encore autonomes ? Certains vont même jusqu’à souscrire à une pension privée pour pouvoir vivre plus confortablement leurs vieux jours, tandis que d’autres doivent compter sur cette petite pension pour survivre. On ne peut pas leur enlever cela.» Aujourd’hui, ce qui alimente surtout la colère de la population, c’est la manière dont le gouvernement s'y est pris pour introduire cette réforme. Nicolas Achille et Alain Thomas regrettent qu’un changement aussi important et fondamental n’ait pas fait l’objet de consultations et de débats élargis avant son instauration. Les explications du gouvernement, qui affirme agir dans l’intérêt de la population et du pays, n’y changent rien.

Pour eux, le sentiment d’avoir été mis devant le fait accompli demeure. «Ils ne peuvent pas jouer avec notre pension ainsi. Ils viennent débiter des choses pareilles sans avoir consulté le peuple. Cela n’a jamais fait partie de leur programme. On n’a pas voté pour eux pour ça», lance Alain Thomas. Pour Nicolas Achille, il est difficile de voir clair dans tout ce qui a été annoncé jusqu’ici : «Il y a trop de flou, trop de questions qui restent sans réponse. J’aurai 60 ans demain, est-ce que je vais toucher ma pension ? Quand ils sont venus, ils ont parlé de rupture avec le passé, mais ça, ce n’est pas de la rupture. Ils continuent ce que faisaient leurs prédécesseurs.»

Nicolas Achille et Alain Thomas sont venus en famille.

C’était aussi très important pour Tony et Clivy d’être présents ce samedi. Si, l’année dernière, Tony avait prévu de prendre sa retraite après 37 ans de service, il a vite déchanté après l’annonce du gouvernement. «Ils m’ont coupé l’herbe sous le pied et j’ai dû faire face à un manque à gagner. Cette année, c’est mon épouse qui, après 37 ans de bons et loyaux services, souhaite prendre sa retraite, et maintenant ça ?» lance Tony. Pour Clivy, la colère est bien là : «Il y a eu trop de mensonges. On a travaillé dur, on a contribué, on a payé la taxe. On s’est serré la ceinture en prenant une pension privée. C’est une injustice après des années de travail et de sacrifices.»

Tony et Clivy s'interrogent sur leur avenir.

Du côté des syndicats, après cette mobilisation populaire qui a rassemblé une foule de Mauriciens, l’objectif est désormais de maintenir la pression sur le gouvernement. La Platform Komun Syndikal a d’ailleurs annoncé son intention de poursuivre son action avec la possibilité d’une grève nationale si ses revendications ne sont pas entendues.

Ce samedi, ce n’est donc pas seulement une réforme qui a été contestée, mais aussi une manière de décider et d’agir. Une colère qui, pour beaucoup, va au-delà de la seule question de la pension et traduit une inquiétude plus profonde.

Publicité