Située au nord de Port-Louis, Roche-Bois reste l’une des régions les plus associées à la précarité et l’exclusion sociale malgré le développement économique de l’île. Dans ce faubourg de la capitale où coexistent certes diverses catégories sociales, plusieurs personnes vivent complètement en marge d'une société où ils ne trouvent pas leur place et dans un total dénuement. À quelques mètres de la rue Alfred Besnard, non loin de l’autoroute, il aura fallu qu’un véritable drame se produise pour qu’on découvre aujourd’hui la pauvreté absolue de plusieurs familles laissées pour compte ; une misère noire quotidienne qui écrase tout.
Dans ce coin de Roche-Bois totalement abandonné où même le service de voierie ne passe pas, des familles luttent chaque jour pour survivre. C’est là, dans une petite case en tôle étouffante et privée de tout, que le petit Adriano a passé sa courte existence. À seulement sept mois, ce bébé n’a connu que le manque et la détresse. Le dimanche 23 août, dans ce dénuement total où se mêlent la misère et l’enfer de la drogue, le pire est arrivé : Adriano a été tué par son père toxicomane. Devant cette tragédie qui a secoué toute l’île, on en vient à se demander si les autorités étaient véritablement aveugles à la détresse de ces lieux, ou si l’horreur du meurtre du nourrisson les oblige enfin à regarder en face la misère dans laquelle végètent ces familles depuis bien trop longtemps.
Les faits se sont déroulés il y a une semaine dans la case familiale, mais la tragédie continue d’alimenter un vif débat national en raison des dysfonctionnements sociétaux et institutionnels majeurs qu’il a mis en lumière. Cet après-midi-là, le petit Adriano s’est retrouvé seul avec son père Jean Daniel Perrine, 30 ans, pendant que sa mère s’occupait de la lessive. Mais en quelques minutes seulement, la situation a basculé dans la folie. «Mo ti pe met linz sek deor, apre mo'nn rantre mo'nn al gete si mo tibaba finn leve. Mo pa'nn trouv li. Ti ena enn ta linz lor matla ; ler mo'nn get dan enn dra, mo'nn trouv mo tibaba anroule ladan», relate Marie Anne Sophie Milazar, la mère du nourrisson, âgée de 20 ans. Elle s’exprime avec un détachement troublant qui laisse deviner que son esprit refuse encore de croire l’insoutenable vérité. En s’apercevant que son bébé était recouvert de sang et portait une vive blessure par arme blanche, elle a aussitôt alerté la police. Hélas, lorsque les secours sont arrivés, le petit Adriano avait déjà succombé à ses blessures. Une autopsie a attribué son décès à une stab wound to abdomen.
L’attitude de Jean Daniel Perrine après qu’il aurait commis le crime continue de laisser les membres de leur entourage sans voix. Sous l’effet de stupéfiants, l’air complètement déconnecté de la réalité, il aurait simplement réclamé une cigarette à ses proches avant de s’en aller, comme s’il ne mesurait pas la gravité de son geste. Appréhendé peu de temps après, il a expliqué aux enquêteurs que des «voix diaboliques» l’auraient incité à tuer son enfant. Il allègue que ces voix lui auraient dit que «ena enn vanpir dan lekor mo zanfan» et lui auraient ordonné de tuer le nourrisson en le persuadant que ce dernier attenterait à sa propre vie s’il n’agissait pas. Après avoir passé la nuit en détention au poste de police de Plaine-Verte, Jean Daniel Perrine a comparu devant le tribunal de Port-Louis le lundi 24 août sous une accusation provisoire de meurtre. Les forces de l’ordre se sont opposés à sa remise en liberté en évoquant notamment le risque d’interférence avec les témoins, de manipulation de preuves et de fuite. Il a ensuite été transféré à l’hôpital psychiatrique de Brown-Séquard, où il a été admis. La brigade criminelle de Roche-Bois, qui s’est saisie de l’affaire, attend les résultats de son évaluation psychologique pour décider de la suite des procédures. En attendant, le trentenaire reste sous surveillance policière.
En se confiant à la presse, Anne Sophie Milazar a alterné les versions. Lorsque nous l’avons rencontrée chez elle, elle nous a expliqué que Jean Daniel Perrine partage sa vie depuis deux ans et a concédé que le trentenaire était déjà accro à la drogue lorsqu’elle s’est mise en couple avec lui. Selon elle : «Li ti enn dimounn korek. Li pa ti pe lev lame lor mwa. Se zis kan li ti pe konsom ladrog ki li ti pe diskit ar mwa, li ti pe zalou pou nanye.» Elle précise : «Fer zis enn mwa depi so latitid inn sanze. Il a commencé à avoir des hallucinations. Linn koumans koz tousel, mem dan so somey. Zame mo ti atann ki ladrog-la pou fer li fer enn zafer koumsa enn zour.»
Lourd passé judiciaire
À d’autres médias, en revanche, la mère du nourrisson a dressé un tout autre portrait de cet homme, qu’elle a qualifié de violent. «Plizier fwa nou'nn gagn problem, gagn lager. Enn fwa li ti koup mwa», leur a-t-elle indiqué. Dans une déclaration faite à la presse à l’issue d’une rencontre avec les habitants de Grande-Rivière-Nord-Ouest, la Deputy Prime Minister et ministre de l’égalité des genres, Arianne Navarre-Marie, confirme même que «la maman d’Adriano avait déjà obtenu un Protection Order, qu’elle avait ensuite retiré. Li domaz, parski finn ariv seki finn arive. Si li pa ti retir li, kitfwa li ti pou kapav gagn enn proteksion». Elle a profité de l’occasion pour préciser qu’«avec la nouvelle législation, le retrait d’un Protection Order sera plus difficile». En ce qui concerne le décès du nourrisson, elle a avancé que les officiers de son ministère «se sont rendus sur place pour encadrer la famille et leur donner le soutien nécessaire». Réagissant à son tour à ce drame lors de la Passing Out Parade des nouvelles recrues de la force policière ce samedi 29 août, le Premier ministre Navin Ramgoolam a lâché :«C’est une tragédie ; chacun doit prendre ses responsabilités.»
Déjà papa d’une fillette de 10 ans issue d’une précédente union, Jean Daniel Perrine, apprend-t-on, n’en est pas à ses premiers démêlés avec la justice. Outre la violence domestique, le trentenaire traîne derrière lui un lourd passé judiciaire : il a déjà été condamné pour vols, recel, agression préméditée et pour avoir eu des relations sexuelles avec une mineure de moins de 16 ans, entre autres. Et si la misère était la vraie source du mal ? On en vient à se demander si la précarité extrême n’a pas été le point de départ de cet engrenage fatal. Est-ce la pauvreté économique qui l’a d’abord conduit à la délinquance, puis à l’addiction, jusqu’à briser complètement sa raison ce dimanche-là ?
L’enquête policière se focalise, certes, sur le père, mais qu’en est-il de la mère ? Pour Anne Sophie Milazar, prisonnière de cette misère noire qui ne l’a jamais quittée comme tant d’autres familles, le cauchemar continue derrière les mêmes murs, dans cette petite case en tôle dépourvue d’eau et d’électricité où elle est née et a grandi. Elle continue de vivre dans la précarité la plus absolue, condamnée à survivre dans les mêmes conditions de pauvreté qui ont entouré la vie et la mort de son petit Adriano. Mère de deux autres enfants de 5 et 3 ans, elle n’a pas les moyens de les envoyer à l’école.
Coincée à la maison pour veiller sur eux, elle ne peut pas non plus travailler, ce qui la condamne à subir cette précarité au jour le jour. Privée de tout, les membres de sa famille n’ont même pas d’adresse officielle ; une barrière invisible qui les bloque dans la moindre de leurs démarches administratives. Jusqu’ici, pour s’en sortir, Anne Sophie Milazar dépendait surtout du maigre salaire de son compagnon, qui travaillait au dépotoir ; un revenue déjà misérable dont il ne restait presque rien une fois qu’il s'était payé ses doses de drogue.
Pour maintenir la tête hors de l’eau, elle pouvait compter sur l’allocation de la Mauritius Revenue Authority (MRA) ; une aide financière qui, nous le savons, va bientôt disparaître. «Mo pa gagn okenn led ek L’Eta. Personn pann fer nanye zame pou ed nou», lâche-t-elle, désespérée. La pauvreté, en ces lieux, se loge dans les moindres détails. Quand l'accès à l'eau est un problème quotidien, même de simples gestes comme se doucher deviennent un luxe hors de portée. «Nou oblize al anba kot lezot dimounn pou sarye delo pou kapav fer kitsoz kouma begne, kwi manze.» Faute de moyens et d’opportunités, beaucoup n’ont d’autre choix que de travailler à la décharge publique de la région. C’est là, au milieu des déchets, qu’ils ramassent des produits périmés pour les partager entre eux afin de nourrir leurs enfants.
Pour organiser les funérailles du petit Adriano, qui se sont tenus ce mardi 25 août, un appel à la solidarité avait été lancé pour couvrir les frais des obsèques. Dans l’attente d’une prise en charge ou d’une solution durable de la part des autorités, la famille réitère son appel à la générosité et à la solidarité nationale. Elle est joignable sur le 5510 0075. «Mo espere pou trouv enn solisyon pou nou pou ki pa reariv enn zafer koumsa ankor», conclut la jeune femme.