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Par Elodie Dalloo
10 janvier 2026 17:58
Voilà déjà des années que nous nous répétons qu’il est temps de prendre des mesures concrètes pour mettre fin à cette vague de violence, particulièrement envers les femmes. Il y a à peine un mois, la cour suprême a voulu envoyer un signal fort en infligeant la prison à vie à Umaiir Nubbeebuccus, jugé coupable du meurtre prémédité de son ex-compagne, Sheena Buleeram. Hélas, notre société semble piégée dans un cercle vicieux de conflits qui se répètent, s’intensifient. L’actualité de ces derniers jours nous a démontré une version aggravée des mêmes crises avec le compteur des féminicides qui continue de s’affoler. La mort continue de frapper à huit clos, prouvant que la sévérité seule du judiciaire ne protège pas les femmes. Le mercredi 31 décembre 2025, Marie Anna Muthoora, 33 ans, a été retrouvée morte à son domicile à Batimarais, le corps recouvert de traces de violences. L’enquête a conduit à l’arrestation de son époux Vikash, 50 ans, et à son inculpation pour meurtre. A peine quelques jours plus tard, Sivanee Saminaden, 29 ans, a connu le même triste et tragique sort. Le dimanche 4 janvier 2026, les forces de l’ordre ont trouvé son corps sans vie dans la maison qu’elle louait avec son compagnon Kemayou Beltrami Bolzalo, un Camerounais de 24 ans, à Petit-Raffray. Ce dernier a été appréhendé, soupçonné de l’avoir étranglée à mort. Cette succession de drames n’est pas qu’un simple constat ; c’est un cri d’alarme qui démontre l’urgence de passer d’une justice qui punit à une société qui protège véritablement. Témoignages.
Il était presque 10 heures, le dimanche 4 janvier, lorsque la paisibilité du village de Petit-Raffray a été brutalement interrompue par le son perçant des sirènes de police. C’est aux abords de la route Saint-François, près d’un snack, que les forces de l’ordre sont venues retrouver l’individu les ayant sollicités. Ce dernier les a alors conduits au rez-de-chaussée de sa maison, située dans une ruelle ; un petit espace qu’il louait à un jeune couple depuis à peine un mois.
A l’intérieur, dans l’une des pièces, les officiers ont fait une découverte à glacer le sang : le corps de Sivanee Saminaden, la locataire, gisait inerte sur le sol, à moitié dénudé. La jeune femme avait le visage tuméfié et portait une blessure à la bouche. Des traces de lutte ont aussi été constatées dans l’une des pièces. En arrivant sur les lieux, quelques minutes plus tard, un médecin du Service d’Aide Médicale Urgente (SAMU) a confirmé qu’elle était décédée. S’ajoutant à l’horreur de cet homicide, le bébé du couple, âgé de seulement six mois, a été retrouvé vivant par d’autres occupants des lieux, abandonné dans un baril sur un terrain en friche à proximité. Les soupçons des enquêteurs se sont aussitôt orientés vers le compagnon de la victime – un ressortissant Camerounais, Kemayou Beltrami Bolzalo. Car selon les indications des autres occupants des lieux à la police, les violentes disputes étaient récurrentes dans le couple, particulièrement depuis le réveillon.
Les enquêteurs n’ont pas eu à lancer de traque pour retrouver Kemayou Beltrami Bolzalo puisque celui-ci était hospitalisé. La police n’a donc eu qu’à placer une sentinelle à ses côtés en attendant qu’il soit apte à quitter l’établissement pour être transféré vers un centre de détention. Il semblerait qu’après qu’il aurait étranglé sa compagne à mort, le Camerounais, qui est en situation irrégulière depuis mai 2023, aurait pris la direction de la plage d’Anse-La-Raie à pied aux petites heures du matin. Sur place, il aurait pointé un couteau en direction d’un adolescent de 16 ans qui campait avec sa famille et l’aurait jeté au sol. Puis, il aurait agressé la tante du jeune homme lorsqu’elle a tenté de s’interposer et l’aurait bousculée à son tour, suscitant la colère des membres de leur entourage. Roué de coups par les témoins pour sa violence inexpliquée, il avait été conduit à l’hôpital Sir Seewoosagur Ramgoolam (SSRN) par les secours après avoir perdu connaissance suite à son agression.
Les membres de cette famille ne seraient pas les seuls à avoir subi les frais de sa folie meurtrière. La police a aussi appris que quelques instants avant de le meurtre, à la jonction de la route Saint-François et de l’autoroute B13, il s’en serait également pris à une automobiliste – une ressortissante Française. Celle-ci s’était momentanément arrêtée à un feu de signalisation lorsque le Camerounais aurait surgi de derrière, aurait ouvert la portière de son véhicule, et l’aurait agressée et mordue jusqu’au sang au nez et à la lèvre avant de s’enfuir.D’abord conduite à la C-Care de Grand-Baie pour des soins, la Française a ensuite été transférée dans une clinique, où elle est admise. Dans les deux cas, des plaintes ont été consignées pour assault et serious assault respectivement contre Kemayou Beltrami Bolzalo. Outre les charges d’agressions et de meurtre qui pesaient déjà sur lui, le Camerounais aurait, de surcroît, donné du fil à retordre aux officiers chargés de sa surveillance pendant son hospitalisation. Dans la matinée du mardi 6 janvier, il se serait montré particulièrement agressif à l’égard des policiers, du personnel hospitalier et des patients et aurait tenté de s’enfuir, ce qui a conduit à une déposition contre lui pour obstructing a police enquiry.
Le mercredi 7 janvier, Kemayou Beltrami Bolzalo a été autorisé à quitter l’hôpital. Il a d’abord été emmené sur la scène de crime pour les besoins de l’enquête avant d’être livré aux limiers de la Major Crime Investigation Team (MCIT). Le lendemain, il a comparu devant le tribunal de Pamplemousses sous forte escorte policière, les menottes aux pieds et aux mains, pour son inculpation des crimes commis. Il a ensuite été reconduit en cellule, la police ayant objecté à sa remise en liberté.A ce stade, le Camerounais n’a pas encore donné sa version des faits. Selon son homme de loi, Me Nawaz Dookhee, son interrogatoire formel aura lieu le mardi 13 janvier, soit deux jours avant sa prochaine comparution. Par ailleurs, l’autopsie du Dr Ananda Sunnassee, médecin légiste de la police, a attribué le décès de Sivanee Saminaden à une strangulation. L’examen a aussi révélé qu’elle portait des traces des blessures aussi bien récentes que moins récentes, laissant supposer qu’elle était régulièrement battue.
Une perte douloureuse
Sivanee Saminaden était une jeune femme déterminée, connue aussi bien pour son engagement envers des causes humanitaires que pour sa contribution à la scène événementielle. La nouvelle de sa mort a provoqué une onde de choc auprès de tous ceux l’ayant connue. à l’instar du consultant légal Ken Sabapathee, qui l’a d’abord connue dans un cadre professionnel avant que naisse, entre eux, un véritable lien d’amitié. «L’annonce de sa mort a été, pour moi, un choc immense. Cette réalité est extrêmement difficile à accepter, d’autant plus au regard des circonstances. Elle suscite une profonde tristesse, de l’incompréhension et une colère légitime. Comme souvent dans ces drames, une question nous hante : Aurait-on pu faire plus ? Voir les signaux ? Agir plus tôt ?»
Leur dernière conversation remonte au 1er janvier 2026. «Si elle m’avait confié être en danger, je n’aurais pas hésité une seule seconde, j’aurais tout mis en œuvre pour l’aider et la protéger. Sa disparition laisse un vide immense. C’est une perte douloureuse pour ses proches, mais aussi pour la jeunesse mauricienne et pour l’ensemble de notre société.» Il relate avoir connu la jeune femme il y a plusieurs années, «d’abord dans un cadre professionnel, puis la relation est devenue sociale et amicale. Le contact a été immédiatement naturel. C’était une personne ouverte et accessible, avec qui l’échange se faisait facilement. Elle est venue vers moi la première et très rapidement une relation de confiance s’est installée. Une amitié très cordiale s’est ainsi développée, fondée sur le respect, la simplicité et des échanges sincères. Sivanee évoluait au contact de nombreux professionnels du milieu juridique. Elle nourrissait un vif intérêt pour le droit, avec une attirance particulière pour la finance.» Ce qu’il retient, avant tout, de Sivanee Saminaden,«c’est sa joie de vivre. Elle débordait d’énergie, affichait toujours un sourire sincère et se tournait naturellement vers les autres. Elle faisait preuve d’un réel engagement professionnel et social, avec un intérêt marqué pour les projets d’investissement, notamment en collaboration avec des partenaires étrangers. Elle aimait aider sans jamais rien attendre en retour. Les souvenirs que je garde d’elle sont ceux d’une personne lumineuse, profondément humaine, sincère avec une touchante naïveté et animée d’un esprit d’amitié rare».
Au-delà de son émotion, Ken Sabapathe cherche à transcender le drame qui le touche personnellement pour interroger les causes profondes du problème. «N’y a-t-il pas, dans ce drame, une part de responsabilité étatique ? Comment un meurtrier a-t-il pu rester aussi longtemps sur le sol mauricien ? À la rigueur, une présence irrégulière de quelques mois, voire six mois - étant déjà excessive - pourrait interroger. Mais trois années de clandestinité sur une petite île constituent une faillite grave des mécanismes de contrôle, tant au niveau de l’immigration que des forces de l’ordre. Cette défaillance a aujourd’hui des conséquences lourdes. L’image de l’île Maurice est gravement atteinte. Je condamne fermement cette négligence institutionnelle et je m’interroge sérieusement sur l’existence possible d’une responsabilité de l’État face à un dysfonctionnement manifeste des services chargés de la sécurité et du contrôle du territoire. La justice, la vérité et la responsabilité doivent prévaloir. Par respect pour Sivanee. Par respect pour les victimes. Et par devoir envers les femmes notre pays.»
Ancienne collègue et amie de la victime, Kurline Jean Pierre dresse un portrait tout aussi élogieux de la jeune femme, avec laquelle elle a travaillé il y a plus d’une dizaine d’années dans une compagnie d’assurance. Elle garde d’elle le souvenir d’une jeune femme «qui avait le contact facile ; elle parlait à tout le monde, voulait connaître tout le monde. Li pa ti gran nwar. Elle avait la joie de vivre, souriait tout le temps et débordait d’énergie. Elle était toujours très enthousiaste». Sivanee Saminaden, dit-elle, était quelqu’un de «solaire. Elle était peut-être petite de taille, mais on ne voyait qu’elle lorsqu’elle entrait dans une pièce. Tous les regards étaient toujours braqués sur elle. Elle savait occuper l’espace parce qu’elle dégageait une grande assurance ; c’était une femme qui osait». Et même lorsque les deux femmes avaient pris des horizons professionnels différents, «à chaque fois que nous nous croisions, elle affichait toujours le même sourire radieux».
C’est sur les réseaux sociaux que notre interlocutrice a appris sa mort tragique. «Au départ, lorsque j’ai vu une photo d’elle défiler à l’écran, j’ai pensé que c’était parce qu’une opportunité professionnelle avait propulsé sa carrière vu qu’elle était dans l’événementiel, mais je m’étais réjouie pour elle bien trop vite. En y prêtant un peu plus attention, j’ai compris ce qui lui était arrivé. Je suis tombée des nues ; je me suis dit ‘non, pa li !’. J’étais choquée, en colère ; ce qui lui arrivé est monstrueux.» Son message pour les femmes : «Il ne faut jamais penser qu’il n’y a pas d’issue. Si quelqu’un lève la main sur vous une fois, il ne faut pas rester, même si vous avec des enfants.» La consternation et la tristesse ont pris une dimension presque insurmontable pour Karina*, une proche amie et complice de Sivanee Saminaden. Les deux femmes se connaissaient depuis plusieurs années, mais il y a un an et demi elle se sont davantage rapprochées. Karina a été témoin de toutes les difficultés qu’a traversé la victime récemment, même si cette dernière refusait toujours de l’admettre.
Lorsque Sivanee Saminaden a mis au monde son bébé, relate notre interlocutrice, «je lui ai tendu la main ; elle avait besoin que je l’aide à s’en occuper car elle devait travailler. Je savais qu’elle rencontrait des soucis même si elle ne le disait pas. Elle changeait de logement constamment. Elle avait même dû quitter la précédente maison qu’elle louait pour aller s’installer dans une guest house. Elle avait voulu me le cacher car cela la mettait mal à l’aise, mais je ne lui ai jamais rien dit lorsque je m’en suis aperçue». C’était d’autant plus dur pour elle de trouver un logement adéquat car le passeport de son compagnon avait expiré en 2024. Il ne pouvait donc pas le présenter comme pièce d’identité aux propriétaires de maisons de location, ne souhaitant pas risquer d’avoir des démêlés avec la justice. «Manyer ki li ti pe trase, so missie pa ti pe trase kouma li. Depi bebe inn ne, li pann gagn enn poz ditou.»
Outre sa débrouillardise, Karina relate que son amie «avait un cœur en or. Tou mo bann fami ti kontan li. Kot li kapav konsey ou li fer li, kot li kapav ed so prosin, li reponn prezan. Mem si li pena nanye, si li pa korek, li pou fer an sort ki so prosin dan bien». Derrière son sourire, Karina a toujours su que Sivanee Saminaden cachait beaucoup de choses. «Elle ne m’a jamais fait part des problèmes qu’elle traversait dans son couple, mais je voyais que cela n’allait pas. Li ti paret trakasse, so latet ti paret fatige. Lorsqu’elle venait à la maison, je voyais qu’elle n’était jamais emballée par l’idée de rentrer chez elle, qu’elle n’était pas heureuse».
Ambitieuse, déterminée, la victime n’avait jamais voulu baisser les bras face à l’adversité. Pas plus tard que le 1er janvier 2026, elle avait fait part à sa complice de son intention de quitter l’île pour travailler à l’étranger cette année. «Li ti dir mwa ki li pou pran bebe, ki li pou al travay dehor ek pou kontign fer so travay moris marse an mem tan. Sete so pli gran proze. Malheureusement, le destin en a décidé autrement», se désole Karina. Anéantie, elle porte en elle une immense culpabilité. Elle ne cesse de se dire : «Mo ti pe al get li toultan, me se zis sa bann dernye zour-la ki nou pann tro zwenn. Mo res demann mwa si mo ti pou kapav fer kitsoz pou li si mo ti al get li dan sa ler-la». Son seul souhait, désormais, est que l’enfant qu’elle laisse derrière puisse trouver un foyer pouvant lui apporter tout l’amour dont il a besoin.
Les funérailles de Sivanee Saminaden ont eu lieu le lundi 5 janvier.
(*prénom modifié)

Arianne Navarre-Marie, ministre de l’Egalité des Genres et du Bien-être de la Famille : «La lutte contre la violence faite aux femmes est une urgence nationale»
Du 31 décembre 2025 au 5 janvier 2026, pas moins de 40 cas de violence domestique ont été rapporté sur la Hotline 139. C’est ce que déclare la ministre Arianne Navarre-Marie, ministre de l’Egalité des Genres et du Bien-être de la Famille. «La période des fêtes a été marquée par une augmentation significative de cas de violence signalés à mon ministère. L’année 2026 a malheureusement démarré dans le deuil avec deux féminicides ; des crimes d’une extrême violence perpétrés contre des femmes. Ce fléau est une réalité ; nous devons le combattre avec détermination, courage et responsabilité collective.»
Elle affirme que «la lutte contre la violence faite aux femmes est une urgence nationale. L’année 2026 doit être celle de l’action et de décisions concrètes avec le Domestic Abuse Bill. Sak fam ena drwa pou viv dan sekirite, dan dignite, dan respe ek san laper.» Elle se désole que beaucoup de femmes continuent de garder le silence, craignant de dénoncer des abus. Elle invite aussi bien les victimes que les témoins de violence conjugale à composer le 139 «avan ki li tro tar parski sa kapav sov lavi enn ou plizier dimounn». Par ailleurs, dans le cas de Sivanee Saminaden, un préposé du ministère nous indique que son bébé est toujours hospitalisé. Habitué à l’allaitement maternel, la petite fille refusait, dans un premier temps, de s’alimenter, mais a fini par accepter l’allaitement au biberon. Dès que son état de santé le permettra, elle sera placée en famille d’accueil. Une enquête sociale et psychologique devra être menée avant toute décision sur sa prise en charge.
L’Association des Camerounais à Maurice condamne ce crime
Après la tragédie, l’Association des Camerounais à Maurice a émis un communiqué dans lequel elle condamne fermement ce «criminal and barbaric act, which stands in total contradiction to fundamental human values, respect for life, and the the laws of the Republic of Mauritius». Elle a tenu à préciser que «this incident represents an isolated case, and in no way reflects the mentality, culture or values of the Cameroonian people. Cameroon is a nation known for its diversity, hospitality and commitment to peace and social harmony. We reaffirm our full commitment to cooperation with the Mauritian authorities, to the promotion of peace, mutual respect and social cohesion». Ses membres ont tenu à présenter leurs plus vives sympathies à tous ceux affligés par la disparition tragique de la jeune femme.
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