Calodyne, ce coin du village de Grand-Gaube, tire son nom d’une barque échouée en 1872, le Kalodyne. Mais aujourd’hui, ce n’est pas l’histoire qui attire les regards vers cette région du Nord. C’est un malaise bien actuel. Sur place, ce sont les habitants qui nous guident. Leur inquiétude ne date pas d’hier. Depuis plusieurs années, ils dénoncent des travaux de dérochement, la poussière, le bruit des machines et un paysage qui se transforme peu à peu. À bord d’une voiture, nous sillonnons les lieux. Très vite, le décor interpelle : crevasses béantes, pans de roche à nu, terrains nivelés là où se dressaient autrefois des reliefs. Par endroits, ce qui ressemblait à des collines laisse place à des étendues presque plates. Pour certains, le quotidien est devenu difficile. «C’est un calvaire», lâche un habitant. Entre les marteaux-piqueurs, les camions et une végétation qui disparaît, ils parlent d’un environnement défiguré. Au cœur du débat, une question persiste : s’agit-il de simples travaux de «derocking» ou d’une exploitation de carrière déguisée ? Derrière ces termes, une différence essentielle : le «derocking» désigne un nettoyage de terrain à usage privé, tandis que le «quarrying» correspond à une extraction de roche à des fins commerciales, strictement encadrée par la loi. Pour tenter d’y voir clair, nous avons recueilli les témoignages du contracteur, du propriétaire, des autorités et d’habitants de la région, dont certains ont préféré s’exprimer anonymement.
«Des failles dans la loi»

Après une visite du site, Bruneau Laurette, habitant du village, pointe un flou dans l’application de la loi. «On ne sait pas clairement où commence le quarrying et où s’arrête le derocking.» Selon lui, la question tient surtout à la manière de faire. «Est-ce qu’on parle d’un travail en surface ou en profondeur ? Est-ce qu’on enlève quelques mètres… ou toute une colline ?» Ce manque de limite ouvre, selon lui, la porte aux dérives. «On peut aller très loin sous prétexte de préparer un terrain.» Il soulève aussi un point qui interpelle. «Normalement, les roches restent sur place pour être réutilisées, par exemple pour des aménagements ou des murs..» Or, il dit observer un autre schéma. «Là, des chargements quittent le site et cela pose question.» Face à la situation, il appelle à clarifier les règles. «Il faut définir des critères précis : profondeur, volume, méthode.» Il insiste enfin sur la nécessité d’apaisement. «Personne n’est contre le développement. Mais il faut un cadre clair et que tout le monde se mette autour d’une table.»
«On les arrête… puis ça recommence»

Une autre riveraine, attachée à Calodyne, où elle vit depuis plus de 20 ans, se décrit avant tout comme une amoureuse de sa région. «On s’est battus pour préserver cet endroit.» Très tôt, elle dit avoir compris ce qui se jouait. «On a vu que c’était un business de roche.» Depuis, elle évoque un cycle qui ne cesse de se répéter. «On les fait arrêter… puis ça recommence ailleurs.» Un combat de longue haleine, marqué par l’usure. «À chaque fois, il faut recommencer, refaire des démarches, alerter… et pendant ce temps, les travaux continuent.» Les conséquences, elle les vit au quotidien. «Les camions abîment les routes, les tuyaux, les câbles… et les contrôles ne suivent pas.» Elle évoque aussi un climat devenu pesant. «Certains habitants ont peur. Il y a eu des menaces.» Aujourd’hui, au-delà des nuisances, c’est surtout un système qu’elle remet en question. «Certains utilisent les failles dans la loi pour continuer.» Elle insiste toutefois sur un point : «On n’est pas contre le développement. Mais en tant que Mauriciens, on croit en la loi. Il faut qu’elle soit respectée.»
«Avant, c’était le calme»

Installée à Calodyne depuis 2002, une habitante se souvient d’un tout autre décor. «Quand on est arrivés, il n’y avait presque rien. Que des champs, des collines… et surtout du calme.» Avec les années, elle a vu son environnement changer. «Avant, on voyait souvent des pailles-en-queue dans le ciel. Il y avait de la vie.» Aujourd’hui, elle dit surtout remarquer ce qui a disparu. «Les espaces verts se font rares, et certains coins où on passait ne sont plus accessibles.» Les excavations incessantes influent aussi sur le quotidien. «On doit fermer les fenêtres plus souvent, nettoyer plus régulièrement… Même mettre le linge à sécher dehors devient compliqué.» À cela s’ajoute un va-et-vient constant qui a modifié l’ambiance du quartier. Un cadre de vie qui, selon elle, n’a plus rien à voir avec celui qu’elle a connu. «On a l’impression que certains opèrent en toute impunité, pour des profits importants.»
«Ce n’est pas une carrière»

Le propriétaire des lieux, Mohammed Raja, rejette toute idée d’exploitation illégale. «Ce n’est pas du quarrying. Nous faisons du derocking.» Il explique avoir entamé les travaux l’an dernier, après l’acquisition du terrain, afin de préparer le site à un projet futur. «J’ai besoin de dégager la zone pour placer mes repères et construire une clôture.» Il affirme s’être renseigné en amont et soutient que certains travaux ne nécessitent pas de permis spécifique. «Pour une clôture en dessous de 1,8 mètre, on m’a dit qu’il n’y avait pas besoin de Building and Land Use Permit.» Mais Mohammed Raja évoque surtout un climat devenu difficile autour du chantier. «Je ne peux pas travailler tranquillement. À chaque fois, on vient me questionner.» Il dit également se sentir injustement ciblé. «Il y a un amalgame. Ce qui s’est passé avant, ce n’est pas moi.» Concernant les accusations de menaces, il se défend. «À aucun moment je n’ai menacé qui que ce soit.» Il estime que ces faits pourraient être liés à d’autres personnes ayant opéré dans la région auparavant. Enfin, il déplore une situation qu’il juge injuste. «On ne peut pas bloquer quelqu’un qui veut développer son terrain. Moi, je veux simplement avancer.»
«Ces cas relèvent désormais de l’EIA»

Du côté du District Council de Rivière-du-Rempart, le Chairman Lenine Aukhajan confirme que plusieurs plaintes ont été enregistrées concernant des travaux de dérochement dans la région. «Nous avons reçu des doléances, effectué des visites et émis des stop notices lorsque nécessaire», explique-t-il. Il souligne toutefois un changement de cadre. «Aujourd’hui, dès qu’il s’agit de dérochement important, ces cas relèvent directement d’une Environmental Impact Assessment (EIA) auprès du ministère de l’Environnement.» Dans ce dossier, des mesures ont déjà été prises en coordination avec les autorités concernées. Il appelle enfin à la vigilance. «Avant d’acheter un terrain, il est essentiel de se renseigner auprès du District Council pour connaître les contraintes.»
«Mo pe zis fer mo travay !»

Pour Oumesh Sookun, directeur de SOS Pride, il n’y a pas d’ambiguïté : les travaux en cours ne relèvent pas d’une activité de carrière. «Il s’agit de nettoyage et de nivellement.» Habitué à intervenir dans la région depuis de nombreuses années, il souligne avoir déjà travaillé sur plusieurs parcelles aujourd’hui construites. «Nou’nn travay pou boukou proprieter isi. Asterla li'nn vinn enn problem? Quand quelqu’un veut construire, il faut d’abord préparer le terrain.» Face aux critiques, il évoque surtout une incompréhension. «Si pa netway terin, ena problem. Si netway li, ena problem ousi.»
Selon le ministère…

Pour sa part, le ministère de l’Environnement indique, dans un communiqué daté du 22 mai, que les travaux observés à Calodyne pourraient s’apparenter à une activité de carrière. Le dossier a été examiné à la suite de plusieurs plaintes et du non-respect de demandes d’arrêt formulées en janvier et mai 2026. Le State Law Office estime ainsi que l’extraction de roches du sol peut relever du «rock quarrying». Lors d’une inspection effectuée le 21 mai, les autorités ont constaté des excavations importantes, ainsi que des nuisances sonores, de la poussière et une modification du relief. En l’absence de licence EIA, ces travaux ne sont pas conformes à la législation en vigueur. Des stop orders ont été émis, affichés sur le site et transmis à la police, alors que des informations faisaient état de la poursuite des travaux.