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Débarquement surprise et tensions diplomatiques

Une crise qui ébranle le Chagos deal

21 février 2026

Une semaine sous haute tension marquée par un nouveau coup de théâtre dans un dossier déjà explosif. Le débarquement de quatre Chagossiens à Peros Banhos a jeté de l’huile sur le feu, faisant vaciller une fois de plus le Chagos deal et démontrant qu’à chaque pas en avant, l’accord semble faire un bon en arrière. Il y a 15 jours, les attaques frontales de Donald Trump avaient failli mettre en péril l’équilibre fragile entre Maurice et Londres, avant qu’il ne se ravise et ne soutienne finalement l’accord défendu par Keir Starmer. Sauf que cette semaine, le président américain a encore changé de position. Alors que les regards convergeaient vers la House of Lords pour la reprise des débats, ce nouvel épisode ravive les débats juridiques, les pressions géopolitiques et les divisions au sein de la communauté chagossienne. Aujourd’hui, les récents développements montrent à quel point l’avenir de l’archipel reste en suspens.

Peros Banhos : quatre visiteurs inattendus

Ce lundi 16 février, c’est la grosse surprise ici comme en Grande-Bretagne lorsqu’on apprend que quatre Chagossiens, installés en Angleterre, ont débarqué illégalement sur l’Archipel des Chagos, affirmant vouloir s’y installer et revendiquer leur droit au retour. Le petit groupe, installé sur l’atoll Peros Banhos, est mené par Misley Mandarin, fervent opposant au Chagos deal qui se présente comme le «First Minister» du gouvernement chagossien en exil. Ce retour, préparé en catimini, se veut symbolique d’abord, mais surtout une tentative pour saboter l’accord en défiant les autorités mauriciennes et britanniques. Et Misley Mandarin donne le ton dès le départ. «We are here to stay forever. Nous ne sommes pas des Mauriciens. Cette terre restera anglaise. I dare Keir Starmer to remove me, or the Mauritian government to remove me from my land.»

Misley Mandarin : «They will have to KILL me!»

À Maurice, l’Attorney General Gavin Glover a réagi immédiatement estimant qu’il s’agit d’un «publicity stunt» et soulignant que Maurice demeure «fermement ancré dans la préservation et le respect de l’état de droit». Il pointe également du doigt le Great British PAC, une organisation politique de droite, qui, selon lui, «subventionnerait clairement cette illégalité». Organisation qui n’a pas tardé à réagir : «It is not the business of the Mauritian Attorney General to declare criminality on soil he admits he does not control.» De son côté, le Royaume-Uni a réaffirmé son contrôle sur l’archipel et rappelé que l’accès est strictement réglementé. Le mercredi 18 février, le gouvernement anglais a fait servir à Misley Mandarin et son groupe un ordre d’éviction. Celui-ci mentionne que le non-respect de l’ordonnance constituerait une infraction pénale, passible d’une peine pouvant aller jusqu’à trois ans de prison, ou d’une amende de 3 000 livres sterling, ou des deux. Loin de se laisser décourager, Misley Mandarin persiste et signe : «Eviction order ou pas, je ne bougerai pas ! I’m ready to die for my island.»

La délégation américaine annule sa visite

Les propos de Donald Trump ne sont pas sans conséquences. Alors qu’une délégation de haut niveau des États-Unis était attendue à Maurice les 24 et 25 février pour des discussions, le gouvernement américain a fait savoir dans la matinée du vendredi 20 février qu’ils annulaient ce déplacement, demandant à ce que la rencontre soit renvoyée à une date ultérieure. Ces échanges devaient être axées sur la coopération bilatérale en matière de sécurité sur l’ archipel ainsi que sur l’application des mesures destinées à assurer un fonctionnement sûr et durable de la base de Diego Garcia à long terme. En Grande-Bretagne, le gouvernement a décidé de reporter l’examen du projet de loi du transfert de la souveraineté des Chagos à Maurice prévu initialement pour le 23 février. À Maurice, le gouvernement dit suivre la situation de très près.

La nouvelle volte-face de Trump

Alors que l’attention se concentrait sur l’opération de Misley Mandarin, un rebondissement inattendu est arrivé de Washington alors même que le département d’État américain avait deux jours plus tôt, officiellement annoncé son soutien au projet britannique. En effet, le jeudi 19 février, Donald Trump a, une fois de plus, changé de position et lancé sur son réseau Truth Social : «Do not give away Diego Garcia.» Le président américain a mis Londres en garde : un bail de 100 ans sur une île aussi stratégique serait, selon lui, «une grave erreur». Une déclaration qui embrouille une fois de plus les cartes avec Londres et qui vient semer le doute sur l’aboutissement de cet accord au cœur de plusieurs enjeux diplomatiques, stratégiques et géopolitiques importants. Dans son message, Trump fait aussi référence aux discussions en cours entre les États-Unis et l’Iran sur le programme nucléaire de Téhéran et lance le message suivant : «Si l’Iran décide de ne pas conclure d’ accord, les États-Unis pourraient être amenés à utiliser Diego Garcia.»

Une déportation bloquée

L’ordre d’éviction servi aux quatre Chagossiens qui ont élu domicile sur Peros Banhos a été suspendu par un juge de la Haute Cour du Territoire britannique de l’océan Indien, qui a accordé une injonction temporaire pour bloquer leur expulsion. Dans son jugement, il a estimé que leur présence ne constituait pas une menace pour la sécurité nationale, notamment en raison de l’éloignement avec la base militaire de Diego Garcia. La Cour a accordé un délai de sept jours au British Indian Ocean Territory (BIOT) pour venir s’expliquer sur sa décision de servir un ordre d’éviction. Une décision qui n’a pas manqué de faire sourire Misley Mandarin : *«Nous sommes sereins et contents. Nous sommes chez nous. Nous sommes ici en tant que British sur un territoire britannique.» *

Réactions…

*Olivier Bancoult, leader du Groupe Refugiés Chagos *

«Le retour aux Chagos est un droit légitime, mais…»

«Pour moi, ce qu’a fait Misley Mandarin est une véritable trahison envers le peuple chagossien et ses droits. À la GRC, nous avons toujours prôné la non-violence et le respect des institutions judiciaires reconnues mondialement. Nous avons toujours considéré que le retour aux Chagos est un droit légitime, mais qu’il doit se faire dans le respect des procédures et de l’État de droit. Nous avons respecté le droit et le choix de ceux qui souhaitent s’installer et vivre en Angleterre, mais il ne faut pas oublier les vrais natifs sont ceux qui ont subi l’injustice et la déportation. Il faut aussi respecter leur décision.»

*Suzelle Baptiste, native des Chagos *

«C’est chagrinant et décevant»

«C’est vraiment étonnant de voir que ces quatre personnes ont pu débarquer là-bas comme par un coup de baguette magique, alors qu’on sait que pour y aller, il y a beaucoup de procédures et que même sur place, on visite sous escorte policière. Je pense qu’il y a beaucoup de zones d’ombre derrière ce déplacement. C’est chagrinant et décevant car il y a beaucoup de personnes qui attendent de remettre les pieds sur leur terre depuis des années, qui sont dans la lutte depuis toujours, qui donnent un coup de main pour faire avancer les choses et qui attendent leur tour. Il y avait déjà des conflits au sein de la communauté, mais elle est encore plus divisée aujourd’hui.»

Richard Ally de Chagossian Voices

«Ils continuent de discuter de notre patrie sans nous inclure»

«Des gouvernements puissants continuent de discuter de notre patrie sans nous inclure. Les Chagos ne sont pas un enjeu géopolitique : c’est la patrie d’un peuple expulsé de force, qui conserve le droit fondamental d’y revenir. Les voix chagossiennes doivent être formellement et durablement intégrées dans toute décision. Nous appelons à une consultation réelle, à des garanties contraignantes de retour et à la reconnaissance de nos droits en droit international. Chagossian Voices continuera de soutenir les initiatives qui sensibilisent à la lutte du peuple. Les décisions sur notre patrie ne peuvent se faire sans notre consentement et notre participation.»

*Joseph Bertrand, natif de l’archipel *

«Le gouvernement mauricien a croisé les bras»

«J’ai soutenu le gouvernement de Maurice parce qu’il était question d’un retour sur notre terre. C’est l’engagement qui a été pris. Aujourd’hui, je ne comprends plus rien de ce qui se passe. Le gouvernement mauricien a croisé les bras et a trop attendu. Pour moi, ils ont trop tardé. Les Anglais ne font aucun effort et ne donnent pas toutes les informations. Tout cela donne à Misley l’occasion de se renforcer. Je me demande comment il a pu mettre les pieds là-bas alors que les Chagos sont une zone protégée et surveillée. Qui est derrière tout cela ? Il y a beaucoup de questions qui restent sans réponse.»

Allen Vencatassin, président du UK Native Chagossians Council

«Le peuple chagossien est profondément divisé»

«Le deal Chagos traverse des eaux difficiles depuis que Misley Mandarin s’est installé à Peros Banhos. Il y a des implications juridiques et politiques ici. Le peuple chagossien est profondément divisé et l’ambiance change de jour en jour. Mon organisation et les autres groupes soutenant le deal sont en contact permanent et suivent de près tous ces développements. Je crois qu’il est urgent que le gouvernement mauricien organise une réunion avec tous les leaders des groupes soutenant le deal Chagos, car je prévois une situation très délicate à l’horizon.»

Jean-François Nellan, Chagossian Activist

«Le président des États-Unis a repris ses esprits»

«Je ne suis pas un fan de Misley, mais je dois dire que c’est une bonne initiative, et j’espère que d’autres suivront bientôt. Pour moi, son action n’est pas illégale, car le traité mentionne que la réinstallation des Chagossiens se fera sur les îles extérieures. Ces quatre personnes sont retournées sur leur terre ancestrale. Olivier Bancoult avait prévu de faire la même chose en 2003. Donc, si cela avait été fait à l’époque, ç’aurait été illégal ? Le président des États-Unis a repris ses esprits. Les États-Unis ont été empêchés d’utiliser la base contre l’Iran. Si le traité avait pour but de sécuriser la base, pourquoi le gouvernement britannique a-t-il empêché les États-Unis d’utiliser cette base militaire ? Le président américain est également conscient des intérêts de la Chine et de l’Inde dans la région de l’océan Indien.»

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