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Un cancer emporte Sanedhip Bhimjee : Anna pleure son «roi»

1 juillet 2014

Une grande complicité liait Anna Patten et Sanedhip Bhimjee, dans une relation que la danseuse qualifie de «spéciale».

C'est ensemble qu’ils exécutaient leurs pas de deux. C’est ensemble qu’ils traversaient la vie en dansant en harmonie totale. Aujourd’hui, Sanedhip Bhimjee est parti et son alter ego féminin doit continuer la route toute seule. Pour ne pas sombrer, elle s’accroche aux souvenirs qu’il laisse et qui semblent plus que jamais vivants. «Je devais avoir 25 ans. Lui était tout jeune, il avait 18 ans et était un peu bête. Il ne voulait qu’une chose : danser.» Anna Patten sourit à l’évocation de cette première rencontre avec Sanedhip Bhimjee. Mais son visage s’assombrit brusquement lorsqu’elle pense qu’elle ne reverra plus celui qui était devenu son «roi».

 

Son cœur, lourd de chagrin, n’arrête pas de pleurer depuis que l’homme qui comptait tant pour elle s’en est allé après avoir combattu avec courage une longue maladie, un cancer du pancréas qui le minait depuis plus d’un an et demi. Sanedhip Bhimjee, le célèbre danseur et artiste, est décédé mardi à l’âge de 44 ans.

 

Depuis, c’est comme un feu qui s’est éteint en Anna Patten. Elle l’avoue : elle ne peut plus voir ses photos, ne peut plus entendre sa voix, notamment sur le titre Later de l’album Soilbeat (voir hors-texte). Anna vit au ralenti depuis quelques jours, comme dans un mauvais rêve. Car son inséparable compagnon, son autre n’est plus. Entre elle et lui, c’était, avoue la talentueuse danseuse, «une relation particulière». «Je ne peux vous l’expliquer, on était ensemble tout le temps, dans notre vie artistique, dans la vie de tous les jours. Non, je ne peux vous l’expliquer, c’était spirituel, cosmique, c’était spécial», confie-t-elle, très émue.

 

Toute l’énergie et la bonne humeur qui caractérisaient Anna Patten semblent l’avoir quittée. Mais, courageuse, celle qui a créé l’école de danse Art Academy avec son compagnon, en 1996, évoque la lutte que Sanedhip a mené jusqu’au bout : «Il y a un an et demi, on s’est rendu compte que Sanedhip avait les yeux jaunis et qu’il était parfois un peu fatigué. Il a alors subi des tests et c’est là qu’on a découvert qu’il avait un cancer du pancréas. Mais il faut avouer qu’il était déterminé à vaincre la maladie. Après quatre séances de chimio, les médecins lui ont même dit que son propre corps se battait tout seul et qu’il n’aurait donc pas besoin de médicaments.»

 

Mais, c’est connu, le cancer est coriace. Sanedhip, très amaigri (il disait dans une récente interview dans l’express qu’il ne pesait que 45 kg à un moment donné) mais toujours déterminé, devra finalement se rendre en France pour subir pas moins de trois interventions chirurgicales suivies d’un long traitement de sept mois.

 

Malgré l’épreuve de la maladie, sa passion de la danse demeure intacte. De retour à Maurice, le danseur mais aussi styliste, poète et peintre (voir hors-texte) se donne à fond dans l’art. Pour lui, c’est business as usual. «En plus, le fait d’avoir maigri lui faisait plaisir. Il disait à tout le monde qu’il allait bien. Il souriait. Et comme toujours, il bossait. Il voulait que son art évolue encore et encore, c’était quelqu’un d’à la fois passionné et très patient», raconte Anna Patten. Sanedhip Bhimjee monte même le spectacle Kshitij, encore un show avec une fusion de plusieurs cultures, qui est présenté à l’Indira Gandhi Centre for Indian Culture, le 21 février. Ce sera la dernière fois que le public le verra sur scène. Mais par la suite, on l’a vu dans la dernière édition de Ti Mambo où il faisait partie des jurés. Sauf qu’en raison de sa maladie, il ne sera pas présent lors des deux dernières émissions.

 

«Die like a king»

 

Car l’état de santé de l’artiste se détériore très vite. La gorge serrée, Anna revient sur ses derniers jours : «La jaunisse et les faiblesses sont revenues et je l’ai tout de suite ramené en France. Les médecins m’ont dit que son état s’aggravait de plus en plus. Ils lui ont prescrit les traitements qu’ils pouvaient et nous sommes rentrés. Dans l’avion, alors que nous étions presque arrivés à Maurice, il ne s’est pas senti bien du tout. À notre arrivée, l’ambulance a dû venir le prendre pour le conduire à l’hôpital le plus proche. On l’a ensuite transféré à la clinique Apollo Bramwell. Il ne pouvait plus parler, il était très faible et avait des problèmes respiratoires. Quelques jours plus tard, soit mardi matin, il s’en est allé. Quelque temps auparavant, il m’avait dit “I want to die like a king”…» 

 

Le jour de ses funérailles, son vœu sera exaucé. «Oui, il était comme un roi lorsqu’il était sur scène et il méritait de partir ainsi. Il ne voulait pas que quand on voit sa dépouille, on pense à quelqu’un de malade. Je l’ai revêtu d’un bel habit en soie, un des nombreux costumes dans lesquels il dansait, avec des bijoux. Il était si beau…» C’est ainsi que Sanedhip sera conduit au crématoire Gandhi, à Palma, accompagné d’un grand nombre de personnes : artistes, fans, élèves, anonymes touchés par ce départ. «Il avait ce pouvoir-là, de réunir tout le monde, quelles que soient leur religion ou leurs opinions. Je crois que c’est parce qu’il avait un bon cœur. Car il était toujours gentil et très posé», poursuit Anna Patten, en évitant de regarder la grande photo de Sanedhip Bhimjee qui tient une bonne place sur un pan de mur de son salon. Le dernier cliché du danseur sur scène, pris en février dernier.

 

Même si c’est difficile pour elle de le voir en photo, Anna portera pour toujours dans son coeur ce jeune homme de 18 ans venu frapper à la porte de son école de danse il y a bien des années. Ce jeune homme qui est devenu son roi mais avec qui elle ne pourra plus jamais danser.

 


 

Homme et artiste complet

 

L’artiste avait perdu pas mal de poids tout au long de sa maladie.

 

Quarante-quatre ans et une carrière qui atteignait des sommets. Un rêve qui était devenu réalité mais qui s’est arrêté il y a quelques jours. Le talentueux danseur Sanedhip Bhimjee s’en est allé danser ailleurs, parmi les étoiles. Retour sur un parcours prolifique.

 

Originaire de Tuléar, à Madagascar, Sanedhip Bhimjee pose ses valises à Maurice à la fin des années 70. Déterminé à devenir un grand danseur après avoir esquissé ses premiers pas de danse lors d’une cérémonie religieuse, il intègre l’école de danse d’Anna Patten vers l’âge de 18 ans. Son objectif : bâtir toute sa vie autour de l’art sous toutes ses formes.

 

Dès lors, le jeune homme fera l’apprentissage de différentes sortes de danses, mais en apprendra également davantage sur les cultures indienne, malgache et mauricienne, entre autres. Au fil du temps, une grande complicité naît entre lui et Anna Patten, au point que les deux deviennent inséparables dans la vie comme sur scène. Le duo crée Art Academy en 1996, une école de danse sise à Quatre-Bornes, qui compte actuellement près de 200 élèves. En 2011, Art Academy ouvre de nouveaux locaux à Mesnil et étend ses activités, avec des cours de yoga, d’arts martiaux, de méditation et de dance therapy, notamment. 

 

Les spectacles conçus par le duo de choc s’enchaînent : Navika en 2003, Shakti Yug en 2005, Ebony, en 2007 dans le cadre du Festival Kreol, Katha’zz (mélange de kathak et de jazz) en 2010. Sans oublier le grand opéra Le Pêcheur de perles au centre Swami Vivekananda, en 2009, où Sanedhip Bhimjee fait du kathak sur de la musique classique en plus d’avoir conçu plusieurs costumes pour le spectacle.

 

Le danseur a aussi été juré lors de plusieurs éditions de l’émission Ti Mambo et touchait aussi à la peinture et à la poésie. On peut d’ailleurs l’entendre avec un texte bien à lui sur le titre Later de l’album Soilbeat du tablaiste Shakti Ramchurn, sorti plus tôt dans l’année.

 

Il a livré sa dernière prestation le 21 février lors d’un énième spectacle fusion, Kshitij, présenté à l’Indira Gandhi Centre for Indian Culture. Malgré la maladie, il a dansé pendant près de 90 minutes. Danseur jusqu’à son dernier souffle…

 


 

Émouvants hommages d’artistes

 

Ils étaient nombreux à le côtoyer, à l’admirer, à l’aimer… Aujourd’hui, c’est avec beaucoup de tristesse qu’ils apprennent à accepter son départ. Plusieurs d’entre ceux qui connaissaient Sanedhip Bhimjee lui rendent un vibrant hommage…

 

Shakti Ramchurn, percussionniste

 

«Sanedhip était un océan. À chaque fois que quelqu’un le rencontrait, il apprenait quelque chose de lui. Enn extra bon dimoun, ek enn extra bon danser ! Et un passionné, qui est monté sur scène en février pour la dernière fois, alors même qu’il était très malade. Pour ça et pour bien d’autres raisons, je pense que l’île Maurice doit un profond respect à une si grande personne.» 

 

Eric Triton, bluesman

 

«Bien sûr, c’est très triste de perdre quelqu’un comme lui, surtout quelqu’un qui a autant participé à l’évolution culturelle du pays. De plus, Sanedhip était quelqu’un qui avait le cœur sur la main. Enn mari bon dimoun.» 

 

Paul Olsen, président fondateur d’Opera Mauritius

 

«Il y a environ 20 ans, j’étais allé à un spectacle de danse. C’était la première fois que je découvrais Sanedhip Bhimjee. Il m’avait beaucoup impressionné. Puis, plus tard, il y a eu le spectacle Le pêcheur de perles. Je l’ai contacté vu que je cherchais quelqu’un pour s’occuper de l’aspect oriental de la pièce. Et son tour de force a été de danser sur de la musique classique indienne. En plus, c’est lui-même qui a conçu les costumes pour le spectacle ! Chapeau !» 

 

Sandra Mayotte, chanteuse, membre du jury de Ti Mambo

 

«Pour moi, c’était quelqu’un qui avait beaucoup de talent, d’humilité et qui faisait preuve de professionnalisme. Nous avons partagé beaucoup de moments sur les différentes éditions de Ti Mambo, et je crois qu’il a apporté beaucoup à cette émission, d’autant qu’il se trouvait dans le monde qu’il adore : celui de l’art. On se croisait souvent car on n’habitait pas très loin l’un de l’autre. Je l’ai rencontré juste avant le début de la  nouvelle édition de Ti Mambo, il avait beaucoup maigri mais me disait que ça allait.»

 

Véronique Zuel Bhugaroo, chanteuse lyrique

 

«C’était quelqu’un de très talentueux. Sanedhip était à la fois danseur, styliste, peintre et poète. C’était un homme qui vivait son côté artistique pleinement, et il était un roi sur scène. J’admirais beaucoup la symbiose qu’il avait avec Anna Patten, c’était très beau, ils étaient indissociables. Sanedhip souhaitait réunir les artistes et voulait nous pousser à aller au-delà de nous-mêmes. Il était aussi très déterminé, à tel point qu’il n’a rien lâché jusqu’au bout. J’ai perdu un grand ami, et l’île Maurice a perdu un grand talent.»

 

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