Arianne Navarre-Marie, avez-vous trahi Paul Bérenger ?
Je n’ai trahi ni camarade Paul, ni mon électorat, ni les militants, et encore moins le pays. Si je reste au gouvernement, c’est pour mener à bien une mission que le leader lui-même m’a confiée après novembre 2024. Ce n’est pas une décision prise à la légère. J’ai rejoint le MMM à 18 ans. J’ai été fidèle parmi les fidèles. Je suis la plus jeune élue d’une élection générale dans l’histoire du pays, et je le dis non pas avec arrogance, mais avec une profonde reconnaissance. J’aime mon parti. J’admire mon leader, ses combats, ses convictions. Cela ne change pas aujourd’hui. Ceux qui refusent de comprendre notre démarche disent que «nou ban pouri, nou aswafe de nou post de minis». C'est faux, et c'est blessant.
Ce combat n'est pas pour nous, il est pour le pays, pour ces régions, ces familles négligées depuis des années. C'est cela la justice sociale que le MMM m'a apprise. Ma loyauté envers ce parti est précisément ce qui m’a conduite ici. Trahir les électeurs qui ont voté pour nous avec espoir serait la vraie trahison. L’engagement politique ne s’arrête pas à la discipline de parti. Il va jusqu’aux Mauriciens que nous avons promis de servir.
Entre la loyauté envers votre leader et la stabilité du gouvernement, vous avez choisi. Vos actions et réalisations au sein de votre ministère justifient-elles, selon vous, que vous restiez à votre poste ?
Je récuse cette façon de poser le problème. On me demande de choisir entre mon leader et la stabilité du gouvernement, comme si les deux s’excluaient. Mais ma boussole ne change pas : ce sont les Mauriciens. Ce sont eux qui m’ont élue, ce sont eux que je sers chaque matin. Ce qui compte, c’est ce que ce gouvernement fait pour les gens. Tant que je peux peser, de l’intérieur, en faveur des populations oubliées trop longtemps, c’est mon devoir d’élue. Ma légitimité, je ne la mesure pas en chiffres. Je la mesure aux visages des femmes venues me voir, aux familles qui attendaient un changement, aux jeunes qui commencent à croire que quelqu’un pense à eux. Beaucoup reste à faire – le Domestic Abuse Bill et l’Adoption Bill doivent être présentés lors de cette session parlementaire. C’est pour tout cela que je reste.
Vous êtes considérée comme l’une des plus fidèles de Paul Bérenger. Cette décision a-t-elle été un dilemme personnel ?
Oui. Je ne vais pas vous mentir. Ce serait trop facile de faire comme si tout était simple, comme si j’avais pris cette décision sans nuits difficiles, sans questionnements profonds. Paul Bérenger n’est pas seulement mon leader, il est une part de mon identité politique. Rejoindre le MMM à 18 ans, c’est avoir choisi une famille, une vision du monde. Et lui, il en est l’âme. Me retrouver dans une position où mon choix s’éloigne du sien – ce n’est pas anodin. Ce n’est pas confortable.
Mais voilà ce que j’ai compris : la véritable fidélité, ce n’est pas l’obéissance. C’est rester fidèle aux valeurs que quelqu’un vous a transmises, même quand les chemins divergent. Paul m’a appris à défendre les plus faibles, à ne jamais sacrifier la justice sociale sur l’autel de la convenance politique. C’est exactement ce que je fais aujourd’hui. D’une certaine façon, je lui reste fidèle, vous voyez, même dans le désaccord. Ce dilemme, je l’ai vécu pleinement. Je l’ai partagé avec des camarades proches, au Bureau politique, au Comité central. Je n’ai pas fui la discussion. Et ma conscience m’a dit qu’une démission serait trahir non pas camarade Paul, mais les Mauriciens qui nous ont fait confiance. Et ça, je ne pouvais pas me le permettre.
À ceux qui estiment que les ministres du MMM qui restent au gouvernement sont surtout attachés à leur portefeuille et aux privilèges qui l’accompagnent, que répondez-vous ?
Cette accusation est blessante. Si j’avais voulu des privilèges, j’aurais choisi une trajectoire bien différente. Je suis entrée en politique à 18 ans, par conviction, dans un parti d’opposition qui n’offrait aucune garantie de victoire, encore moins de ministère. Personne ne fait ça pour les avantages.
On fait ça parce qu’on croit en quelque chose. Si le portefeuille était ma priorité, je n’aurais jamais milité plus de 40 ans dans un parti qui a passé plus de temps dans l’opposition qu’au gouvernement. En 1983, des émissaires du MSM étaient venus me voir pour me convaincre de quitter le MMM contre la promesse d’un maroquin ministériel. Je ne l’ai pas fait. Ce que je refuse, c’est qu’on réduise un choix politique sérieux, mûrement réfléchi, débattu au sein des instances du parti, à une simple question d’appât du gain.
Permettez-moi de poser une question en retour : si demain je démissionnais pour sauver mon image de militante loyale, qui en profiterait vraiment ? Pas les femmes de ma circonscription. Pas les familles qui attendent des avancées juridiques comme le Domestic Abuse Bill et l’Adoption Bill. La seule chose que je préserverais, c’est ma tranquillité personnelle. Et ça, pour moi, c’est exactement la définition de l’égoïsme politique. Qu’on me critique, soit. Mais qu’on me critique sur les actes, pas sur des procès d’intention.
Pourtant, sur le fond, les critiques de Paul Bérenger ne sont pas sans écho. Lorsqu’il dit «nou pe al kas lagel», ne met-il pas le doigt sur de vrais problèmes ? Vous-même, avez-vous constaté ces dérives ou ces blocages ?
Je ne vais pas vous dire que tout est parfait. Ce serait mentir aux Mauriciens qui espèrent des réponses sincères. Oui, il y a des frictions, des dossiers qui avancent moins vite qu’on le souhaiterait. C’est la réalité de tout gouvernement de coalition – celui-ci ne fait pas exception. Paul Bérenger a une sensibilité politique aiguisée par des décennies d’expérience. Mais la conclusion qu’il en tire, c’est qu’il faut partir. C’est là que nous divergeons. Les problèmes qu’il identifie sont précisément des raisons de rester et de se battre, pas de claquer la porte. Partir, c’est laisser le champ libre. Rester, c’est continuer à peser pour que les choses changent.
N’êtes-vous pas mal à l’aise face à un bilan jugé mitigé de l’Alliance du Changement et à la déception de la population après le 60-0 ?
Mal à l’aise ? Non. Impatiente ? Oui, profondément. Et je l’ai dit sans détour lors de la Journée internationale de la femme. Ce n’est pas une posture, c’est ce que je ressens chaque matin. Le 60-0, c’était un signal sans précédent. Les Mauriciens ne nous ont pas accordé une victoire, ils nous ont accordé une confiance totale. Je ne l’oublie pas un seul instant. La déception de la population reflète des attentes immenses que nous avons nous-mêmes alimentées pendant la campagne. C’est notre responsabilité, et je l’assume. Mais nous avons hérité d’un pays aux finances fragilisées, d’institutions abîmées, de dossiers laissés à l’abandon pendant des années. On ne redresse pas cela en quelques mois. Nous avons un mandat de cinq ans et nous le mènerons jusqu’au bout.
Depuis 1982, vous êtes aux côtés de ce parti. Pouvez-vous imaginer aujourd’hui un MMM sans Paul Bérenger ? Comment réagissez-vous à son intention de démissionner ?
Paul Bérenger a signifié son intention de partir avant la réunion du Bureau politique de ce lundi. C’est son choix et je le respecte. Le MMM n’est pas un homme. C’est une idée. Une idée de justice, d’égalité, de dignité pour tous les Mauriciens. Cette idée ne part pas avec une démission. Ce parti a traversé des crises que beaucoup pensaient fatales. Il a survécu à des scissions, à des défaites, à des moments où on le donnait pour mort. À chaque fois, il s’est relevé, parce que ses racines sont profondes, parce que ses militants sont sincères, parce que les valeurs qui l’ont fondé demeurent.
Êtes-vous prête à affronter le bras de fer qui s’annonce ? Et, concrètement, quelle sera la suite pour vous et vos camarades ?
Bras de fer ? Je n’utiliserais pas ce mot. Nous avons respecté le vœu de la population. Ce moment est difficile, certes, mais nous nous devons désormais de regarder devant, pas derrière. Et devant, il y a un pays à servir, un parti à renforcer et des Mauriciens à qui nous devons des résultats. C’est suffisant pour avancer. Les 16 députés du MMM au Parlement restent au sein du gouvernement. Le travail va continuer. C’est un engagement pris devant les Mauriciens qui nous ont élus et nous le tiendrons. En ce qui concerne le parti, nos camarades l’ont dit clairement lors de la conférence de presse de vendredi : nous allons procéder à une mobilisation des militants. Nous irons à la rencontre de cette base qui nous a demandé de rester pour expliquer notre démarche, pour écouter, pour reconstruire ensemble. Le MMM sera plus proche que jamais de la réalité des citoyens et leur voix sera entendue au sein du gouvernement.