Il est des réformes qui corrigent un système, et d’autres qui donnent surtout l’impression de corriger les comptes en fragilisant l’avenir. Le nouveau barème de cotisations annoncé à Maurice semble relever de cette seconde catégorie. Présenté comme un ajustement nécessaire à la soutenabilité du régime de pensions, il risque surtout de frapper de plein fouet ceux qui disposent déjà de très peu de marge de manœuvre : les jeunes, les indépendants, les micro-entrepreneurs et les petites structures.
La contradiction est saisissante. D’un côté, on nous parle de Vision 2050, de planification à long terme, d’inclusion, de prospérité partagée et d’un avenir pour les générations à venir. De l’autre, on impose aujourd’hui des mesures qui risquent d’appauvrir, d’user et de décourager précisément cette jeunesse censée porter le pays jusqu’en 2050. Autrement dit, on demande aux jeunes de financer un futur qu’on est en train de leur rendre de plus en plus inaccessible.
Le cœur du problème est simple : une cotisation n’a pas le même effet selon qu’elle pèse sur une multinationale ou sur un jeune travailleur qui démarre sa vie professionnelle. Une grande entreprise peut absorber une hausse, l’intégrer à ses coûts, la répartir, la négocier, la lisser. Un jeune indépendant, lui, ne dispose d’aucun amortisseur. Son revenu est souvent irrégulier, son activité dépend de contrats discontinus, et sa trésorerie suffit déjà à couvrir l’essentiel : loyer, transport, matériel, internet, alimentation, charges administratives. Pour lui, chaque point de cotisation supplémentaire n’est pas une abstraction budgétaire ; c’est du revenu net en moins.
Prenons des exemples concrets. Un graphiste freelance qui facture Rs 40 000 par mois ne vit pas dans le même univers qu’une entreprise qui réalise des millions de chiffre d’affaires. Un jeune consultant, un coach, un vendeur ambulant, un modiste, un artisan, un développeur indépendant ou un micro-entrepreneur qui travaille seul n’a ni service RH, ni département financier, ni réserve de trésorerie confortable. Quand la cotisation augmente, ce n’est pas une ligne comptable qui se contracte : c’est sa capacité à tenir le mois. C’est sa possibilité d’investir dans un ordinateur, de financer une formation, de solliciter une aide ponctuelle ou tout simplement de continuer.
Il faut aussi dire la vérité sur l’asymétrie du choc. Les grandes entreprises peuvent répercuter une partie du coût sur leurs prix, optimiser leur organisation ou ajuster leur masse salariale. Les jeunes, eux, n’ont pas ce pouvoir de négociation. Ils subissent. Et lorsqu’un pays multiplie les obligations sans créer en parallèle des conditions favorables à l’entrepreneuriat, il envoie un message limpide : opérez à vos risques et périls. C’est précisément ce genre de signal qui finit par décourager l’initiative, affaiblir l’audace et pousser les plus talentueux vers la sortie.
Après dix ans de souffrance sous l’ancien régime gouvernemental, beaucoup espéraient un changement de méthode, sinon de cap. On attendait davantage d’écoute, davantage d’équité, davantage de sens politique. Or, ce qui se dessine aujourd’hui ressemble moins à une rupture qu’à une continuité de la dureté sociale, avec un habillage institutionnel plus soigné. Le discours officiel insiste sur la retraite, la stabilité et l’avenir ; mais l’avenir, justement, ne se construit pas en comprimant la jeunesse qui essaie de s’insérer, d’entreprendre et de rester au pays.
Il y a, dans cette réforme, une erreur de priorité. On parle d’un système de pension, mais on oublie qu’aucun système ne tient durablement sans une jeunesse productive, mobile et confiante. Un pays qui taxe trop tôt et trop fort ses jeunes actifs ne prépare pas la retraite de demain ; il prépare la fuite, l’épuisement et la résignation. À force de demander toujours plus à ceux qui ont déjà peu, on finit par transformer l’espoir en fuite de cerveaux et l’ambition en départ silencieux.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut financer la solidarité. Bien sûr que oui. La vraie question est de savoir qui paie, quand, et à quel prix social. Une réforme juste protège les plus vulnérables sans étouffer ceux qui construisent l’économie de demain. Celle-ci, telle qu’elle est perçue par de nombreux jeunes Mauriciens, risque, au contraire, de leur apparaître comme un coup de massue supplémentaire. Et quand une génération commence à sentir qu’on la taxe plus vite qu’on ne lui ouvre des portes, le contrat social se fissure.
On nous parle de Vision 2050 comme d’un horizon de prospérité, d’inclusion et de responsabilité intergénérationnelle. Mais quelle valeur a une vision à 30 ans si, dès maintenant, elle laisse derrière elle une jeunesse appauvrie, découragée et progressivement épuisée ? En réalité, on demande aux jeunes de survivre à une décennie de contraintes pour atteindre un futur qu’ils auront contribué à bâtir sans jamais en récolter pleinement les fruits.
En 2050, la génération actuelle de jeunes ne sera plus «jeune». Elle sera vieillie, usée, appauvrie par des années de pression économique, de précarité et de promesses différées. Pendant ce temps, les décideurs d’aujourd’hui auront quitté la scène politique, et beaucoup ne seront plus de ce monde, alors que les conséquences, elles, resteront. C’est pourquoi cette réforme ne doit pas être vue isolément, mais comme une pièce d’un puzzle plus large où l’on exige du présent un sacrifice sans garantie de justice future.
Maurice ne peut pas se permettre de traiter sa jeunesse comme une variable d’ajustement. Elle est son capital le plus précieux. La fragiliser, c’est affaiblir le pays lui-même. Voilà pourquoi ce barème, au lieu d’être applaudi comme une modernisation, doit être examiné avec rigueur, corrigé avec courage et repensé avec un vrai sens de justice intergénérationnelle.
PAR CHETAN GUKHOOL