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Pointe-aux-Sables

Entre mer et eaux usées : une pollution qui laisse des traces

24 juin 2026

Quand nous arrivons près du pont de la plage publique de Pointe-aux-Sables, non loin du poste de police, l’odeur semble avoir disparu. L’eau a baissé, aucun poisson n’est visible à la surface. Pourtant, sur place, des équipes de la Wastewater Management Authority (WMA) poursuivent les opérations de pompage des eaux refoulées. Ici et là, quelques débris flottent encore. Quelques jours plus tôt, soit le 10 juin 2026, la scène était tout autre. Lors de travaux de fouille à La Tour Koenig, un conduit d’eaux usées de la WMA a été accidentellement endommagé. Selon les autorités, ce tuyau transportait environ 80 % d’eaux issues d’activités de teinture industrielle et 20 % d’eaux usées domestiques. À la suite de cet incident, les effluents se sont déversés dans un canal menant vers la mer, donnant au cours d’eau une teinte sombre, presque noire par endroits, avec des reflets violacés sous la lumière. Les habitants rencontrés sur place décrivent un moment marquant. Le lendemain matin, au niveau du pont, des tilapias, ainsi que des anguilles, tentaient de survivre en sautant hors de la rivière Golden. L’odeur nauséabonde qui s’en dégageait laissait présager le pire pour cette côte, proche de la capitale, à laquelle ils sont profondément attachés. Si aujourd’hui la situation semble s’être améliorée, sur le terrain, les inquiétudes persistent. Nous sommes allés à la rencontre des habitants et des pêcheurs, encore marqués par la scène.

À Pointe-aux-Sables, Ketand Goddainaiko a grandi avec la mer. «La pêche, c’est dans la famille, depuis mon père.» Même sans carte officielle, il ne manque pas une occasion d’aller sur l’eau. «Li dan mo ADN.» Pour lui, ce coin du lagon est essentiel. «Isi, li kouma enn reserv. Bann ti pwason grandi-la avan zot al pli lwin.» Un équilibre naturel qui permet, explique-t-il, de continuer à pêcher au large des poissons tels que le berri ou le capitaine. Mais avec les années, la situation a changé. Il pointe notamment l’impact des activités portuaires. «Bann gro bato larg zot lank dan lamer… sa kas koray.» Les coraux, habitat naturel des poissons, sont ainsi détruits et se font de plus en plus rares. «Avant, ti ena boukou pwason isi. Aster, bizin al pli lwin pou gagn kitsoz.» C’est le lendemain de l’incident qu’il a réalisé l’ampleur de la situation. «Monn santi sa loder-la, monn desann pou gete… monn mem mont ziska kot lizinn pou konpran kot sa delo-la sorti. Ti ena tilapia pe sote, pe rod respire… fer sagrin.» Une scène d’autant plus difficile que ces poissons font partie du quotidien du quartier. «Toulezour, dimounn vinn donn zot manze.» Pour lui, ce n’est pas un cas isolé. «Fer trwaziem fwa… me sa fwa-la li pli grav.» Entre les rejets et les déchets déjà présents dans le canal, la situation s’est aggravée. «Si ena gro lapli, sa dilo-la pou desann dan la mer. Il faut agir vite… pas seulement nettoyer, mais s’attaquer au problème à la source.»

C’est près de l’embouchure, sur sa moto, que nous rencontrons Stéphane Thomas, qui a préféré ne pas apparaître en photo. Issu d’une famille de pêcheurs, il représente la troisième génération. «Monn grandi ladan depi mo granper. C’est un métier de passion, mais ce n’est pas facile pour gagner sa vie.» Entre le coût du matériel, la hausse du prix de l’essence et une allocation annuelle de Rs 3 000, jugée insuffisante, les dépenses s’accumulent. «Parfwa, nou sorti an mer ek nou retourne san nanye.» L’incident récent n’a fait qu’aggraver une situation déjà fragile. À cela s’ajoutent des contraintes importantes. L’an dernier, il a investi dans un nouveau moteur, sans réussir à couvrir ses dépenses. Aujourd’hui, l’un de ses moteurs est en panne. «La loi nous oblige à sortir en mer avec deux moteurs en état de marche. C’est pour notre sécurité, mais si on ne respecte pas, on est sanctionnés.» Des amendes qui viennent alourdir davantage son quotidien. Face à ces difficultés, il s’inquiète pour l’avenir du métier. «Les jeunes ne veulent plus se lancer.» Malgré tout, il garde espoir. «On espère que les autorités apporteront des solutions… parce qu’il y a beaucoup de choses à revoir.»

Il se décrit comme un zanfan landrwa. Siven Poinen connaît ce coin sur le bout des doigts depuis 75 ans. Le jour de l’incident, il est parmi les premiers à constater la situation. «Depi boner gramatin nou'nn trouv sa… me bann lotorite inn vini dan lapremidi.» Pour lui, l’intervention est arrivée trop tard. Il insiste : ce type de pollution n’est pas nouveau et se répète depuis des années, un problème qui, selon lui, dure depuis plus de 15 ans. Il se souvient d’un autre temps. «Avant, ce barachois était propre. Les gens venaient s’y promener, profiter de cet endroit.» Aujourd’hui, il décrit un lieu dégradé et négligé. L’éclairage est insuffisant et les structures de jeux pour enfants ont disparu, faute de maintenance. «Pa pe okip landrwa-la kouma bizin.» À ses côtés, son neveu Vishal, pêcheur, partage ce constat. Il évoque un environnement qui se détériore progressivement et une situation qui pèse aussi sur ceux qui vivent de la mer. Pour Siven, le problème dépasse largement cet incident. Il critique notamment le transfert des eaux usées vers d’autres sites, comme à Montagne Jacquot. «On nettoie ici… mais on envoie ailleurs. Be ou krwar kot tou sala pe ale ? Dan lanatir-mem ! Sa rezion-la pe fini net.»

Du côté de Calodyne… les inquiétudes persistent

Quelques semaines après notre reportage sur la transformation du paysage à Calodyne, les interrogations restent vives sur le terrain. Dans un communiqué publié le 10 juin, le collectif citoyen, désormais soutenu par l’ONG Eco-Sud, alerte sur l’ampleur des activités d’extraction de roches observées dans la région. Des images aériennes mettent en évidence la disparition progressive de reliefs naturels dans une zone pourtant identifiée comme écologiquement sensible dans l’ESA Study de 2009. Malgré un Stop Order émis par le ministère de l’Environnement le 29 mai pour des activités de «rock quarrying» sans licence EIA, des habitants affirment observer la poursuite de travaux et l’apparition de nouveaux sites. Sur place, les riverains évoquent toujours les mêmes nuisances : poussière, bruit, passages de camions et dégradation du cadre de vie. Ils demandent une vérification urgente des autorisations et une application stricte de la loi afin de préserver un environnement qu’ils jugent de plus en plus menacé.

Et... what next ?

La WMA, la police de l’Environnement, les ministères de l’Économie bleue et de l’Environnement, ainsi que les collectivités locales et la municipalité de Port-Louis, ont été mobilisés sur le site à la suite de l’incident. Selon les autorités, le conduit a été endommagé lors de travaux d’excavation menés par l’entreprise GECC Ltd, dans le cadre d’un projet de ferme solaire à La Tour Koenig. D’importantes opérations de pompage ont été menées dans la rivière Golden, avec des centaines de milliers de litres d’eaux polluées évacués vers la station de traitement de Montagne Jacquot. Tous les poissons morts ont également été retirés du cours d’eau. Une barrière naturelle de sable a permis de limiter la propagation des effluents vers le lagon. Les dernières analyses indiquent une amélioration de la qualité de l’eau en mer, désormais conforme aux normes, contrairement au canal Golden où l’eau reste encore polluée. Une enquête est en cours pour établir les responsabilités. Une amende de Rs 25 000 a été infligée à l’entrepreneur, qui a aussi reçu l’ordre de soumettre un plan de dépollution. Un consultant en environnement a été mandaté, avec des recommandations attendues le 24 juin. Des analyses se poursuivent afin d’évaluer l’impact sur l’environnement, tandis que le site reste sous surveillance jusqu’à son rétablissement complet.

Fabrice David, Junior Minister à la Pêche et à l’Économie bleue, lors d’une visite sur le site, où des travaux de réparation du conduit endommagé étaient en cours.

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