Cela fait plusieurs jours que la rumeur circule. Arianne Navarre-Marie serait la prochaine Deputy Prime Minister. Depuis le départ de Paul Bérenger, ce poste est resté vacant, attisant les convoitises et alimentant les spéculations. Le jeudi 30 avril, un média est venu affirmer que le Premier ministre avait fait son choix et que la ministre de l’Égalité des genres et du Bien-être de la famille ne devrait pas tarder à prêter serment. Ce qui ferait d’elle la toute première femme à occuper le poste de no 2 du gouvernement. Lorsque la presse lui a posé la question le vendredi 1er mai, lors d’une cérémonie de dépôt de gerbes dans le cadre de la fête du Travail, Navin Ramgoolam n’a ni confirmé ni démenti cette rumeur, se contentant de déclarer : «Chaque chose en son temps.»
Si certains voient en l’éventuelle nomination d’Arianne Navarre-Marie une évidence, voire une avancée majeure puisqu’elle serait la première femme à ce poste, pour d’autres ce choix s’inscrit simplement dans une stratégie purement politique et la nécessité de maintenir certains équilibres au sein de l’Alliance du Changement. La démission de Paul Bérenger et la scission du MMM qui ont conduit la «bande des 15» à rester au sein du gouvernement ont quelque peu entaché l'image de celui-ci. Une image déjà durement éprouvée par un bilan jugé plus que jamais mitigé et des critiques persistantes qui peinent à s’estomper.
Pour l’observateur Jocelyn Chan Low, si l’on veut analyser en profondeur ce choix, il faut dépasser le fait qu’il représente une forme de stabilité et de continuité qui viendrait dire que malgré les secousses causées par le départ de Paul Bérenger, l’Alliance du Changement tient toujours debout. Il faudrait aussi aller, dit-il, au-delà de ce que cette probable nomination peut représenter comme symbole.
Si elle n’est pas moins compétente que d’autres personnes et qu’elle a derrière elle une longue carrière politique, estime notre interlocuteur, Arianne Navarre-Marie n’a pas non plus, dit-il, «un bilan extraordinaire». «Le gros problème de Maurice, c’est que nous travaillons sur la base de ce qu’on appelle la représentation symbolique. On est en train de faire croire aux gens que lorsqu’une personne issue de leur groupe est à la tête, elle va défendre et garantir ses intérêts. Ce n’est jamais le cas et ça ne peut pas l’être parce que cette personne est supposée être un élu du peuple, de l’ensemble de ses électeurs et n’est pas censée protéger une personne au détriment de l’autre. C’est contre la loi. Mais, dans la perception des gens, c’est ça. Il faut se débarrasser de cette idée.»
Pour lui, cette représentation symbolique fait du tort à notre démocratie et reste quelque chose qu’on ne peut plus accepter au 21e siècle. «On ne choisit pas le plus compétent, mais quelqu'un pour représenter un groupe.» L’autre aspect, ajoute-t-il, est la question des genres. Bien plus que le fait qu’elle est une femme, le critère déterminant devrait avant tout être ses compétences et son bilan. Au-delà de tout ça, estime Jocelyn Chan Low, il y a deux bémols. «D’abord, elle est restée au MMM malgré le départ de Paul Bérenger, ce qui est mal perçu par certains. Puis, elle a toujours été considérée comme très proche de Bérenger, et le fait qu’elle lui succède au poste de DPM accentuera le sentiment d’ingratitude.» Par ailleurs, il se demande si elle saura faire le poids face au PM. «Un DPM venant du MMM doit pouvoir faire face au Premier ministre et mettre les propositions du MMM sur la table, surtout que celui-ci n’a pas accepté les pressions de Bérenger. Est-ce que vous croyez qu’Arianne Navarre-Marie pourra faire pression sur Ramgoolam ? Ne sera-t-elle pas quelqu'un qui dira oui à tout ? Quel contre-pouvoir sera-t-elle par rapport à Ramgoolam ? Quel est son poids, sa personnalité pour lui faire face ? C’est ça qu’il faut voir.»
Stratégie politique
S’il ne prétend pas être en mesure de porter un jugement définitif sur la capacité d’Ariane Navarre-Marie à remplir les fonctions de DPM, Faizal Jeeroburkhan estime, lui, qu’il est important de rappeler que ce poste constitutionnel stratégique, défini par l’article 59(1) de la Constitution, constitue l’un des piliers du fonctionnement de l’État et exige des qualités exceptionnelles. Selon lui, la candidate probable semble posséder certains atouts pour remplir de telles fonctions. «En l’absence du Premier ministre, le vice-Premier ministre doit disposer de l’autorité et des compétences nécessaires pour prendre des décisions majeures, tant sur le plan national qu’international, tout en assumant pleinement ses responsabilités. L’expérience d’Arianne Navarre-Marie en tant que députée depuis 1982, ainsi que ses fonctions de ministre témoignent d’une solide maîtrise des politiques sociales.»
L’image qu’elle renvoie, précise-t-il, joue aussi en sa faveur : «Elle semble incarner l’engagement, la résilience, la proximité et l’accessibilité, et apparaît indéniablement comme une figure politique expérimentée. Néanmoins, les enjeux actuels, à l’échelle nationale, régionale et internationale, requièrent des compétences encore plus pointues, notamment dans les domaines diplomatique, économique et géopolitique. Face à des défis tels que la transformation numérique, le changement climatique, la durabilité environnementale, le vieillissement de la population, la baisse de la natalité, la fuite des cerveaux ou encore la résilience économique, l’exigence d’un leadership de très haut niveau s’impose.»
Cependant, poursuit l’observateur politique, au-delà des profils individuels, cette nomination s’inscrirait aussi dans une logique politique plus large. «Arianne Navarre Marie a vraisemblablement été choisie en raison de sa longue carrière, de son expérience et de sa loyauté envers le MMM, mais possiblement aussi pour rassurer les Anglais et les Américains, vu sa descendance chagossienne. Cette décision traduit également une volonté de promouvoir des valeurs telles que la compétence, l’expérience, la diversité, l’inclusion, la représentation des minorités et le leadership féminin. Elle s’inscrit enfin dans une logique de maintien de la stabilité politique, en tenant compte des équilibres internes de la coalition PTr–MMM dans un contexte de remaniement gouvernemental.»
Dans une perspective plus institutionnelle, une telle nomination devrait toutefois, selon l’observateur Faizal Jeeroburkhan, relever d’un processus clair et rigoureux. «Une telle nomination constitue un acte hautement stratégique pour le développement d’un pays. Idéalement, elle devrait reposer sur un processus structuré et transparent, fondé sur des critères tels que le leadership stratégique, les compétences géopolitiques, économiques et sociales, l’esprit de collaboration et une vision à long terme.» Pour lui, il est donc regrettable que le choix repose uniquement sur le Premier ministre. «Cette décision relève essentiellement d’un choix unilatéral du Premier ministre, influencé par des considérations de politique interne. À travers cette nomination, le chef du gouvernement semble chercher à préserver la stabilité de la coalition en maintenant les équilibres politiques et en évitant les tensions entre partenaires, notamment à la suite de la démission de Paul Bérenger.»
40 ans d’engagement politique
Ariane Navarre-Marie est née le 3 mars 1961 de parents chagossiens. D’origine modeste – son père était stevedore et sa mère couturière –, elle a grandi à Port-Louis, notamment dans les Dockers Flats où elle était très active auprès des jeunes en difficulté scolaire. En avril 1983, elle épouse Yvon Marie. De cette union naitront deux enfants, Jean-David et Magalie.
Son engagement politique débute très tôt, soit dès l’âge de 18 ans au sein du MMM. En 1982, à seulement 21 ans, elle devient l’une des plus jeunes élues de l’Assemblée nationale sous la bannière de l’alliance MMM-PSM. Elle fait ses premières armes dans un contexte politique marqué par le premier 60-0 que le pays ait connu, avant de siéger comme députée de l’Assemblée nationale. Elle poursuit son ascension politique en 1985 comme conseillère municipale, puis accède, en 1995, au poste de Junior Minister aux Affaires étrangères auprès de Paul Bérenger, alors titulaire de ce portefeuille. Entre 2000 et 2005, sous la bannière de l’alliance MMM-MSM, elle franchit un cap important de sa carrière en devenant, pour la première fois, ministre de la Femme.
Candidate régulière aux différentes élections générales du pays, Ariane Navarre-Marie est réélue en 2005 et en 2010, avant de connaître un revers en 2014. Elle revient toutefois sur la scène politique en 2019, repêchée par le Best Loser System, une première dans sa carrière. En novembre 2024, à la suite d’un troisième 60-0, sous la bannière de l’Alliance du Changement, elle retrouve un portefeuille ministériel en tant que ministre de l’Égalité des genres et du Bien-être de la famille.
Figure de la vieille garde du MMM, longtemps proche de Paul Bérenger, Ariane Navarre-Marie marque un tournant en prenant ses distances du leader emblématique après la décision de celui-ci de démissionner comme Deputy Prime Minister après des mois de menaces. Entre la loyauté envers son leader et la stabilité du gouvernement, elle fait son choix.
Alors que le MMM vit sa plus grande crise, elle choisit de rester au sein du gouvernement et, donc, de conserver son poste de ministre. Une décision qu’elle justifie par son engagement envers son électorat et sa mission parlementaire pour le bien du pays. Face à ceux qui traitent la bande des 15 de «judas», elle persiste et signe : «Trahir les électeurs qui ont voté pour nous avec espoir serait la vraie trahison», nous disait-elle dans une récente interview. Interrogée la semaine dernière sur une éventuelle nomination au poste de DPM, Arianne Navarre-Marie avait déclaré : «Quelle que soit la responsabilité que le Premier ministre me confiera, je pense pouvoir être à la hauteur et je le ferai par devoir envers le peuple.»