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Par Yvonne Stephen
4 janvier 2026 08:54
Elle a vu l’école devenir un lieu de peur pour l’une de ses filles. Démarches administratives, épuisement parental, résilience familiale : cette maman de cinq enfants témoigne aujourd’hui pour briser le silence.
Elle est là, dans son cœur de maman. Une inquiétude entière, bruyante. Même pendant les moments de fête, elle ne s’est pas complètement diluée. Mais à l’approche de la rentrée scolaire, cette anxiété se fait plus présente, plus nette. En 2025, Joanna Rateau a vécu une année difficile aux côtés de l’une de ses filles, victime de bullying dans une école primaire de l’est de l’île : «Cette année a été douloureuse, éprouvante et profondément marquante. Pendant les vacances, il y a eu un soulagement fragile. J’espère que les prochains mois seront différents.»
Durant l’année scolaire passée, son enfant, qui s’apprête à passer en Grade 5, a vécu un quotidien de violence et d’humiliation au sein de son école, un lieu où, pourtant, chaque enfant devrait se sentir en sécurité. Joanna Rateau en parlait déjà, sous couvert de l’anonymat, il y a quelques mois (retrouvez l’article sur 5plus.mu : https://shorturl.at/dX9z7). Depuis, elle a décidé de témoigner ouvertement – tout en protégeant l'identité de son enfant – pour alerter, aider et sensibiliser.
Car cette maman de cinq enfants a dû lutter, avec l’aide d’autres parents dont les enfants étaient également victimes, pour se faire entendre. Pétitions, courriers électroniques au ministère de l’Éducation et à l’Ombudsperson for Children, prises de contact avec les inspecteurs de la zone, mails aux députés de la circonscription… Elle n’a rien laissé au hasard. Des actions ont finalement été prises en fin d’année : «La situation s’est légèrement apaisée. Ma fille va mieux aujourd’hui, même si cela a demandé un accompagnement constant et beaucoup de soutien émotionnel.»
Désormais, Joanna Rateau ne demande qu’une chose : «Que la prochaine année scolaire soit différente : un meilleur encadrement, un climat plus sain ou, éventuellement, un transfert vers une autre école si une place se libère.» La maman revient sur ce parcours du combattant, plaide pour une prise en charge empathique des harceleurs.ses et évoque la résilience nécessaire pour affronter la grande rentrée. Car aucun enfant ne devrait apprendre dans la peur. Et aucun parent ne devrait se battre seul pour que l’école reste un lieu de protection.
«Des bêtises». «Depuis la rentrée 2025, ma fille se plaignait tous les jours d’un groupe de garçons qui la frappait. Au début, je pensais que c’étaient des bêtises d’enfants. Mais, il a ensuite été question de coups de poing, d’injures. Ils ont aiguisé leur crayon sur sa tête, l’insultaient, la traitaient de "rat", rayaient son carnet et volaient ses affaires scolaires. Ils ont même emmené un couteau à l’école avec lequel ils ont enlevé les lames de ses aiguisoirs ! Une fois, ma fille a été blessée au point de devoir recevoir des soins à la Mediclinic de la région. D’autres enfants de la classe ont également été harcelés et brutalisés.»
Le silence n’est jamais une solution. «2025 a été marquée par la peur, l’angoisse et une perte de confiance pour les enfants concernés, mais aussi par un combat constant pour les parents. Avec d’autres familles, nous avons frappé à toutes les portes : direction de l’école, inspecteurs de la zone, brigade des mineurs, députés, Ombudsperson for Children, ministère de l’Éducation. Souvent, la réponse était la même : “On ne peut pas faire grand-chose, les harceleurs sont des enfants eux aussi.” Pendant ce temps, ce sont les victimes qui continuaient à subir. Nous ne demandions pas des sanctions aveugles, mais un encadrement adapté et des mesures concrètes. Cette année nous a laissés fatigués, mais conscients que le silence n’est jamais une solution.»
Une année éprouvante. «Il y a eu des moments d’épuisement et de découragement. Ce qui m’a permis de tenir, c’est l’amour d’une mère et la certitude que ma fille ne devait pas affronter cela seule. Cette situation a été particulièrement difficile pour mon mari, qui était à l’étranger pour des raisons professionnelles. Ne pas pouvoir être présent physiquement quand son enfant souffre est un véritable déchirement. Cette épreuve nous a obligés à puiser dans nos forces pour soutenir notre fille, malgré la distance.»
Des matins difficiles. «Motiver son enfant à aller à l’école, un endroit où elle ne se sent pas à l’abri, est extrêmement lourd à vivre. Chaque matin devient une épreuve. Le téléphone est une source d’angoisse permanente. À cela s’ajoutent des difficultés pédagogiques : le professeur, confronté à des élèves harceleurs, peinait à maintenir un cadre et à avancer dans le programme. Le syllabus n’a pas pu être complété. À la maison, j’ai dû prendre le relais : révisions quotidiennes, accompagnement rapproché, soutien constant. On se retrouve à être à la fois parent, enseignant, soutien émotionnel et protecteur.»
De bonnes nouvelles… mais. «Malgré tout, il y a eu des raisons d’espérer. Sur le plan scolaire, mes enfants ont fait preuve de résilience. Ma fille aînée est montée en HSC. Deux autres ont obtenu quatre unités au PSAC. Ma plus jeune, en Grade 3, a terminé l’année avec uniquement des “1” , dont un sans-faute en mathématiques. En revanche, les résultats de ma fille qui a été victime de harcèlement ont chuté, passant de “1” à “2”. Cela illustre clairement l’impact de la peur sur la concentration et la confiance.»
Mon vœu. «Ce que je souhaite pour ma fille est simple : qu’elle puisse aller à l’école sans peur, apprendre dans un environnement serein et retrouver confiance en elle. Aucun enfant ne devrait apprendre dans l’angoisse.»
Conseils aux parents, attentes envers le ministère. «Il faut croire ses enfants et ne jamais minimiser leur parole. Être attentifs aux changements de comportement, aux résultats scolaires qui chutent, aux signes d’angoisse. Les parents des victimes comme ceux des harceleurs ont un rôle essentiel à jouer. Beaucoup de ces enfants vivent eux-mêmes des difficultés. J’aimerais voir des programmes constructifs, qui accompagnent à la fois victimes et harceleurs, afin de sortir de ce cercle de peur et de violence et apprendre à mieux vivre ensemble.»
Le ministère de l’Éducation se mobilise
De plus en plus de cas de harcèlement scolaire sont rapportés à Maurice… Du coup, le ministère de l’Éducation a intensifié ses initiatives pour protéger les élèves et prévenir le bullying, qu’il soit physique ou numérique. Le 6 novembre, à l’occasion de la Journée internationale contre la violence et le harcèlement en milieu scolaire organisée par l’UNESCO, le ministère a rappelé qu’aucun enfant ne devrait se sentir en danger, ni à l’école ni en ligne, soulignant l’importance de politiques claires, de formation du personnel et de systèmes de signalement efficaces.
Le 1er décembre 2025, le ministère a lancé la «Boîte à lettres La Colombe», un dispositif de signalement anonyme permettant aux élèves victimes de transmettre discrètement leurs inquiétudes et d’être pris en charge par les autorités. Cette initiative s’est accompagnée d’ateliers de sensibilisation et de formation mobilisant près de 10 000 enseignants, recteurs, parents et élèves, ainsi que la création d’espaces sécurisés dans certaines écoles.
Le ministère prévoit aussi l’introduction d’un module sur les valeurs citoyennes dans le curriculum et la mise en place d’une Anti-Bullying Policy. Le soutien psychologique, assuré par les équipes du National Education Counseling Service et des travailleurs sociaux, reste central. L’objectif est clair : instaurer des écoles sûres, inclusives et respectueuses, où chaque enfant peut apprendre et s’épanouir en toute confiance, à l’école comme en ligne.
Conseils d’une experte pour agir
Face au bullying scolaire, il est essentiel que les parents agissent rapidement et méthodiquement. La première étape consiste à ouvrir le dialogue avec l’école, en demandant une réunion impliquant enseignants et parents afin d’apaiser les tensions et de clarifier la situation. Pour Marjorie Ayen, Anti-Bullying Consultant, la communication est un levier clé : «Certains parents peuvent se montrer plus réceptifs lors d’un échange téléphonique ciblé sur le comportement de leur enfant.» La prévention passe aussi par une vigilance accrue dans les zones à risque (cour, couloirs, préau), via des rondes, des caméras ou une présence renforcée d’adultes. En classe, il est crucial de ne jamais laisser les élèves sans encadrement et, si nécessaire, d’apporter un soutien temporaire à l’enseignant. Des causeries de sensibilisation peuvent également être organisées avec des instances spécialisées. Enfin, si la situation persiste, il est recommandé de documenter précisément chaque incident et de saisir les autorités compétentes. Vous pouvez la contacter via son site web, sa page Facebook mais aussi à cette adresse mail : marjorieayen22@gmail.com. Et sur ce numéro de téléphone : +230 5973 6366.
Qu’en est-il de la situation ?
Ça a bougé ! Des réunions par l’inspectorat, l’intervention d’un psychologue, le départ temporaire (deux semaines) d’un des meneurs du groupe de «harceleurs»... Néanmoins, malgré ces interventions, plusieurs parents ont confié que leurs enfants continuaient d’être harcelés et parfois frappés à l’école, au point que certains ont choisi de les transférer vers des établissements privés. Au niveau de l’école, on assure aux parents suivre la situation de très prés. Néanmoins, les familles ne sont pas forcément rassurées. Car il a fallu plusieurs mois pour que des actions soient prises. Dès fin janvier-début février 2025, une réunion avait alerté sur la présence d’enfants «hors de contrôle» perturbant la classe. Il a fallu tout l’engagement et la détermination de certains parents pour faire bouger les choses.
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