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Rivière-des-Anguilles

Le barrage tant attendu redonne espoir !

25 avril 2026

Ah le Sud… Ce coin de Maurice où le temps semble ralentir, entre verdure apaisante et souvenirs d’une île plus tranquille. Ici, les routes respirent encore, loin de l’agitation constante, même si camions et autobus rythment toujours le quotidien. Direction Rivière-des-Anguilles, non loin de Tyack, un village que beaucoup décrivaient autrefois comme le «Flacq du Sud». Aujourd’hui, l’effervescence d’antan s’est atténuée. Le développement s’est fait plus discret, laissant place à une atmosphère plus posée, presque suspendue. Mais derrière ce calme apparent, un nouveau chapitre s’annonce. Le 3 mars dernier, la visite du ministre Patrick Assirvaden est venue confirmer le lancement d’un projet d’envergure : le barrage de Rivière-des-Anguilles. Un chantier ambitieux, dont les travaux devraient débuter en novembre prochain, pour répondre aux besoins en eau domestique et agricole dans le Sud, le Sud-Ouest et une partie du Sud-Est. Un projet qui ne date pas d’hier. Dans le village, on en parle depuis plus de 15 ans. Attendu, repoussé, évoqué à plusieurs reprises sans jamais réellement se concrétiser, il suscite aujourd’hui autant d’espoir que de prudence. Avec cette nouvelle annonce, les habitants veulent y croire… espérant que cette fois sera la bonne. Sur place, nous sommes allés à leur rencontre. Entre souvenirs, réalités du quotidien et regards tournés vers l’avenir, chacun raconte à sa manière son village. Immersion.

Après notre passage à La Vanille Nature Park, ce lieu qui a marqué tant de sorties d’enfance avec ses crocodiles et autres animaux, nous découvrons de visu ce bassin aux teintes sombres dont nous parlait Farook. En poursuivant notre route, un restaurant face à un champ verdoyant, avec en toile de fond une fine ligne bleue à l’horizon, nous invite à une halte gourmande. À Senneville Road, Saveur Otentik fait partie du paysage depuis déjà trois ans. Ici, on savoure des plats bien de chez nous, avec une touche authentique. Fruits de mer et poisson frais font d’ailleurs partie des incontournables. Un moment simple, dans un cadre apaisant, bercé par la chaleur du Sud. Maisie Govinthan nous accueille. «Nous sommes de Union Park, mais quand mon époux Selven et moi avons vu que cet espace était libre, ça a été le coup de foudre.» Au fil du temps, les propriétaires du restaurant ont appris à connaître le village. «Les voisins sont chaleureux. Nous avons découvert un endroit tranquille, avec des pépites. Tout est acheté ici même : les légumes, la viande… et il y a même des pêcheurs du village qui viennent proposer la pêche du jour. Tous nos produits sont locaux.» Derrière le restaurant, un petit jardin prend vie où fleurs, herbes aromatiques et piments se côtoient. Mais comme beaucoup dans la région, ils ont dû faire face aux difficultés liées à l’eau. «Au début, ça a été compliqué quand nous n’avions pas de tank. Ti bizin apel kamion delo.» Depuis, ils se sont adaptés. «Nous avons investi dans des réservoirs d’eau et nous venons d’en prendre un deuxième. Pour le moment, c’est mieux. Imaginez faire tourner un restaurant sans eau ! Un tel projet est très important, autant pour les commerces que pour les habitants. Nous avons bon espoir que cette fois, le barrage aboutira et ki minis pou tenir parol.» Aux fourneaux depuis les débuts du restaurant, Cynthia Ermite partage le même constat. Originaire de Chemin-Grenier, elle connaît bien ces difficultés. «Li bon ki ena enn proze koumsa ki pou fer nou viv mieu !»

Il est tourneur-ajusteur, soudeur… Des métiers que l’on voit de moins en moins. C’est à School Lane que nous rencontrons Mario Legrand, dans son atelier. «En 1972, je faisais mon apprentissage sur la propriété sucrière de Britannia. Ce métier, c’est mon papa qui m’a poussé dedans, étant le seul fils. Je n’avais que 17 ans quand j’ai été employé par la suite. J’ai tout appris là-bas. Mais avec l’arrêt des opérations du moulin en 2003, j’ai ouvert mon atelier dans la cour familiale. Monn met mwa a mo prop kont ek monn fer vinn bann masinn pli modernn.» Au fil des années, il a développé un savoir-faire pointu. «C’est un métier qui demande beaucoup de patience et de précision. Ou bizin kone ki ou pe fer. Il faut aller droit au but avec une main assurée.» Des pièces, il en a fabriqué des centaines. Pour les usines, les tracteurs, les machines de coupe de canne, mais aussi pour les voitures. «Souvan, bann pies pa existe lor marse. Nou bizin fabrike.» Aujourd’hui encore, il travaille avec la même rigueur. «Mo pe travay lor enn tiz ki apel vis san fin. Bann zen vinn get mwa pou fer bann boulon pou loto.» Mais la relève, elle, se fait rare. «Zenn zordi nepli interese. Lekol mem pe bizin rod zelev aster !» Il avait pourtant pris le temps de former des apprentis. À 70 ans, il tient toujours. «Mo bann kliyan dir mwa kontign bat bate !» Comme beaucoup ici, il évoque le projet de barrage. Et pour lui, l’urgence est bien réelle : «Le problème d’eau est réel, surtout lorsqu’il pleut. La pompe est souvent arrêtée à cause de la boue. Résultat : une eau souvent trouble pendant les grosses pluies. J’espère que les prochaines générations pourront en bénéficier et auront un meilleur accès à l’eau.»

Avant même d’arriver au cœur du village, notre regard est attiré par un lieu hors du commun. En bordure de route, une petite bâtisse en tôle bleue, figée dans le temps. Sur un panneau blanc : Bijouterie F Dowlut & Fils. Ici, pas de vitrine moderne ni d’enseignes tape-à-l’œil. Juste une histoire. À l’intérieur, Farook Dowlut, 67 ans de métier et une fierté intacte. «Mo sinkiem zenerasion bizoutie. Monn gard sa batima-la kouma li ti ete.» Mais le métier, lui, a changé. «Zordi, pena travay kouma avan. Lor inn vinn ser… bann zenn prefer aste plake.» Il continue, porté par ses fidèles clients, mais reconnaît que l’époque des créations sur mesure s’est estompée. Avec lui, c’est tout un pan du village qui ressurgit. «Rivière-des-Anguilles ti enn plas bien vivan. Ti pe kompar li ar Flacq.» Il se souvient des week-ends animés, du marché de légumes, des dimanches après la messe où «pa ti ena plas pou marse». Puis, tout a basculé. La fermeture du «tabisman» et de l’usine textile a marqué un tournant. «Bann ti komers pann resi releve.» Petit à petit, le village s’est vidé. «Bokou dimounn inn al res lezot plas.» Il a pourtant essayé de tenir. Il a formé ses deux fils, investi dans une nouvelle bijouterie plus moderne. Mais la réalité l’a rattrapé. «Zot inn bizin sanz metie… aster zot sofer.» Aujourd’hui encore, les difficultés persistent. L’eau, notamment. «Ena koupir dan lazourne. Rezman nou ena enn tank pou tini.» Alors forcément, le projet de barrage, il en a entendu parler. «Plizir fwa monn tann sa.» Mais cette fois, il veut y croire. «Mo espere ki pou abouti. Sa pou soulaz tou dimounn dan le Sud.» Derrière sa maison, un ruisseau coule encore. «Li al ziska basin kot Crocodile Park apre li fon.» Et avec lui, les souvenirs d’enfance remontent. «Nou ti pe al naze ladan… dilo ti prop.»

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