Il y a des lieux qui marquent une enfance. Des endroits où l’on ne réalisait pas encore que l’on était en train de créer des souvenirs. Le Caudan Waterfront fait partie de ceux-là. Pour toute une génération, c’était les premières sorties en ville. Regarder Men in Black au cinéma Star en 1997, sursauter aux premières scènes, rire avec les amis, s’asseoir face à la mer sur les bancs du Waterfront… ou encore s’affronter dans les arcades, tambourinant sur les manettes pour décrocher quelques tickets et repartir avec un petit jouet. Et puis, il y avait ce casino en forme de bateau. On y entrait presque timidement, comme des pirates, juste pour entendre les machines à sous résonner. C’était the place to be. Il y a 30 ans, Le Caudan Waterfront s’imposait comme une nouveauté qui allait transformer les habitudes des Mauriciens. Inauguré en 1996, il était le premier grand complexe commercial moderne de l’île, bien plus qu’un simple centre commercial : un lieu de vie, de rencontres et de découvertes. On s’y retrouvait après le travail pour le fameux happy hour, ou en famille le week-end. Le Craft Market, avec ses odeurs de bois, de paille et d’épices, ajoutait une touche authentique, presque intemporelle, un véritable souk où l’on prenait le temps de s’émerveiller. Non loin, la librairie voyait défiler les générations, page après page. Au fil des années, Le Caudan Waterfront a évolué sans perdre son âme : les parasols colorés devenus emblématiques, les stands de manze lokal, les festivals, les événements culturels… et surtout le Caudan Arts Centre, aujourd’hui véritable cœur artistique de la capitale.Trente ans plus tard, le lieu continue de rassembler. Aujourd’hui, nous y revenons. Comme pour retrouver un endroit que l’on connaît par cœur… mais que l’on redécouvre autrement.

Pour Krishen Veerapen Chetty, Asset Manager du Caudan Waterfront depuis deux ans, le lien avec ce lieu remonte à bien avant sa prise de fonction. «Comme tout le monde, j’ai un attachement avec le Caudan. J’y venais déjà quand j’étais étudiant, puis avec mes amis… et même avec celle qui est aujourd’hui mon épouse», confie-t-il avec un sourire. «On venait s’asseoir sur les bancs, juste pour profiter du moment. C’est ça que le Caudan représente : des souvenirs simples mais marquants.» Au fil des années, le site a affirmé sa dimension culturelle, notamment avec l’ouverture du Blue Penny Museum en 2001, puis du Caudan Arts Centre en 2018. «Aujourd’hui, notre positionnement est clair promouvoir l’art et la culture sous toutes leurs formes.» Cette orientation se traduit par une programmation variée, mêlant spectacles, expositions, festivals et événements culinaires, mais aussi par une volonté de redynamiser la capitale. «Nous voulons contribuer à faire rayonner Port-Louis et lui insuffler une nouvelle énergie. Ce qui fait la différence, c’est son identité. Mauriciens et touristes continuent de venir et cela reste très encourageant.» Pour ses 30 ans, le lieu mise sur une année de célébrations articulée autour de l’histoire, de la jeunesse, de l’art et des expériences partagées. «L’idée est de raviver ce lien que chacun entretient avec le Caudan, tout en ouvrant de nouvelles perspectives.» Un fil conducteur résumé par un concept : Bridging Experiences, pour relier passé et présent… et surtout, rapprocher les personnes.

Derrière Namaste, devenu une adresse incontournable du Caudan, se cache le parcours singulier d’Atma Bumma. Promoteur et restaurateur, il célèbre cette année les 25 ans de son établissement, en parallèle des 30 ans du site. «Je ne venais pas du tout du monde de la restauration», confie-t-il. Ancien directeur de programmes à la télévision, il se lance presque par instinct. «Un jour, en prenant un café ici, j’ai vu un espace vide. J’ai proposé un projet à René Leclézio… et tout a commencé.» À l’époque, la cuisine indienne sous sa forme gastronomique restait peu connue. Il choisit de se spécialiser dans la cuisine nord-indienne et part se former en Inde. «Il fallait apprendre, comprendre et construire quelque chose de cohérent.» Aujourd’hui, Namaste s’impose par sa constance. «Le plus difficile, ce n’est pas de réussir, mais de durer. Un plat doit garder la même qualité au fil des années.» Avec le temps, il diversifie son offre, notamment avec l’ouverture récente de Riva, une brasserie & lounge aux influences européennes. «On propose une autre expérience, plus détendue. Un lieu où l'on prend le temps.» Mais au-delà de la restauration, il porte un regard plus large sur le Caudan. «C’est un espace vivant. Un lieu de rencontres, de culture et de partage.» Face aux nouveaux centres commerciaux, il rappelle ce qui rend le lieu unique : «Ici, il y a la mer. Cette promenade, cette ambiance… vous pouvez être seul sans jamais vous sentir seul.» Son souhait est clair : «Que les Mauriciens redécouvrent le Caudan.»

Sous son air discret, Neetasha Devi Ramdhany incarne une mémoire vivante du Craft Market. Une histoire familiale profondément enracinée dans le Caudan. «J’avais à peine 7 ans quand je venais ici avec mes parents. Après l’école, avec ma sœur Anusha, on passait au magasin. On faisait même nos devoirs sur place», raconte-t-elle. Ses parents, Jayesingh et Mowtee Ramdhany, comptaient parmi les premiers commerçants du Craft Market. Avant cela, ils vendaient déjà leurs produits dans les foires et les hôtels, notamment à Tamarin. «Venir au Caudan représentait une étape importante pour eux.» Très vite, ils se distinguent : produits artisanaux de Madagascar introduits par son père, créations locales réalisées par sa mère, dont les poupées mauriciennes et le célèbre «pantalon magique». Au fil du temps, ils deviennent aussi des figures familières du lieu, connus et appréciés des autres locataires qui les surnommaient affectueusement «Mamou» et «Mamie». Pour l’enfant qu’elle était, le Caudan devient une seconde maison. «Mon père était un travailleur acharné et avait à coeur le social. Pour lui, cet endroit était tout. On grandissait ici, au rythme des activités et des rencontres.» Aujourd’hui, l’entreprise familiale a pris de l’ampleur, avec plusieurs boutiques toujours fidèles à l’artisanat. Mais le parcours a aussi été marqué par une grande épreuve. «J’ai perdu mes parents l’année dernière», confie-t-elle. Formée en comptabilité, elle a repris progressivement les rênes de Neetasha & Anusha Handicrafts Boutique, déterminée à préserver cet héritage. «C’était essentiel pour nous de garder cette authenticité. On y découvre une vraie richesse, une autre facette de Maurice.» À l’occasion des 30 ans du Caudan, la boutique prévoit également des promotions pouvant aller jusqu’à 50 %. Et son message reste simple, mais sincère : «Le Caudan, c’est une grande famille. Il faut continuer à le faire vivre.»

Trente ans pour Le Caudan Waterfront… et trente ans aussi pour la librairie Bookcourt. Pour sa directrice, Ginny Lam, ce double anniversaire résonne comme un véritable symbole. «C’est une grande fierté pour nous, parce que Bookcourt a débuté ici. C’est le tout premier magasin, et aujourd’hui, nous en comptons six à travers l’île», souligne-t-elle avec émotion. «À l’époque, il n’y avait pas de librairie dans les centres commerciaux. Quand on a ouvert, les gens entraient, observaient les livres… c’était une vraie découverte.» Le Caudan s’imposait alors comme une nouveauté. «C’était LE mall. Il n’y avait rien de comparable. Le concept de Waterfront, avec la mer, le cadre, attirait énormément de jeunes. C’était un point de rencontre pour toutes les occasions.» Avec les années, la librairie a évolué en même temps que le site. Elle évoque notamment l’incendie du Craft Market en 2021, qui avait entraîné une fermeture temporaire. «Nous avons ensuite repensé l’espace, comme pour donner un nouveau souffle à la veille de nos 25 ans.» Aujourd’hui encore, elle insiste sur l’importance de faire revenir les Mauriciens. «Le Caudan ne doit pas être perçu uniquement comme un lieu touristique. Il faut continuer à faire vivre cet espace. J’espère voir encore plus d’activités pour attirer la nouvelle génération et lui faire découvrir ce lieu rassembleur.» Et au-delà du lieu, elle porte un message essentiel : «La lecture reste fondamentale. Il y a des livres pour tous, à tout âge. Bookcourt a toujours soutenu les auteurs mauriciens, notamment à travers la section Mauriciana.»