Nous connaissons bien Blue-Bay ! En 2022 déjà, nous arpentions ce joyau du Sud-Est, près de Mahébourg, à l’occasion de la mise en place de la Beach Arena. Une plage restée naturelle, un parc marin préservé, cette eau translucide et le ballet des avions au-dessus du lagon : l’image de carte postale est intacte. Pourtant, depuis plus d’un an, un détail trouble le décor : l’état dégradé du kiosque de la plage publique, qui est pourtant l'une des plus fréquentées du pays. En mars 2024, un habitant de Blue-Bay, amoureux de la nature, tire la sonnette d’alarme sur les réseaux sociaux. Une vidéo montrant une toiture rongée par le temps, devenue dangereuse, circule et fait réagir. En août, le kiosque est finalement délimité pour des raisons de sécurité. Puis, le silence. L’attente s’installe, longue, pesante. Ce n’est qu’en décembre 2025 que les choses commencent à évoluer. Lors de notre passage, les équipes de la Beach Authority sont à l’œuvre : les tôles ont été retirées, les murs repeints. Un premier pas, accueilli avec soulagement par certains, jugé tardif par d’autres. Sur le sable, les voix se croisent. Familles venues se détendre, plaisanciers, sportifs du matin et habitués des lieux racontent leur Blue-Bay. Contacté par téléphone, le Chairman de la Beach Authority évoque un plan national de réhabilitation des plages et rappelle que l’entretien durable passe aussi par une prise de conscience collective. À Blue-Bay, entre mer et ciel, chaque détail compte pour que la carte postale ne perde pas de son éclat. Immersion en images.

À 26 ans, Samuel Peres connaît Blue-Bay comme sa poche. Originaire de Mahébourg, il propose des sorties en bateau à fond de verre et du snorkeling dans le parc marin. «J’ai commencé à faire les activités ici avec mes parents en 2007, j’avais sept ans. Depuis, ça a énormément changé», observe-t-il. Selon lui, le parc marin s’est fragilisé, tandis que l’aménagement de la plage reste figé. «Certaines zones ne sont même pas nettoyées, on y retrouve des canettes, des bouteilles. Parfois, ce sont les touristes qui ramassent.» Il pointe aussi les difficultés liées à la restauration sur le site. «Sur les six roulottes autorisées, seules deux sont réellement opérationnelles. Avec les restrictions en vigueur, on ne peut pas utiliser de gaz, tout doit être préparé à l’avance. Résultat : en journée, il n’y a presque rien à manger ou à boire, à part le restaurant, toujours fermé alors qu’il est près de midi.» Autre problème récurrent :le stationnement. «Les doubles lignes jaunes sont à peine visibles. Les visiteurs se font verbaliser, sabotés, sans comprendre. C’est devenu un piège.» Samuel s’interroge également sur le projet de réhabilitation annoncé : «Un budget a été voté, mais on attend toujours. Pourquoi avoir laissé traîner les choses plus d’un an pour le kiosque ?» De son côté, Anaïs St-Mart, propriétaire de bateau opérant à Blue-Bay, évoque surtout le manque de personnel lors des périodes de forte affluence. «Certains jours, une ou deux personnes seulement nettoient toute la plage. Quand il y a beaucoup de monde, ce n’est pas suffisant.» Elle souligne toutefois le calme et la sécurité du site : «C’est une très belle plage, tranquille. Il faut juste mieux l’entretenir.»

À peine arrivés sur cette plage d’une propreté irréprochable, l’envie de s’arrêter s’impose. Sous un cocotier, Krishna et Geeta Shandanum profitent du moment. «Nous venons de 16e Mille et cela fait près de 40 ans que nous fréquentons Blue-Bay. Mo ankor ena foto mo bann zanfan kan ti tipti isi !», sourit Geeta. Retraités, le couple privilégie les jours de semaine. «Le week-end, on laisse la place à ceux qui travaillent», ajoute Krishna, évoquant aussi le confort du nouveau bypass de Beau-Vallon. Très utilisés par les familles nombreuses, les kiosques restent essentiels, mais le stationnement demeure le principal souci. «Parfois, on fait quatre ou cinq tours avant de trouver une place. Sinon, on repart à La Cambuse.» Ils saluent la remise en état d’un kiosque longtemps laissé à l’abandon, tout en appelant à un entretien régulier. «La plage, c’est le plus grand loisir des Mauriciens. Il faut en prendre soin.»

Marcel Lindsay Noé est celui qui a tiré la sonnette d’alarme. Habitant de Blue-Bay, adepte de footings matinaux et amoureux de ce littoral sauvage, il connaît chaque recoin de la plage. «La toiture du kiosque était dangereuse depuis longtemps. Avec le vent, surtout en période cyclonique, quelqu’un aurait pu être gravement blessé. Pourtant, les gens continuaient à s’y installer», raconte-t-il. Sa publication sur les réseaux sociaux a contribué à faire bouger les choses. S’il salue les travaux récemment entrepris, il insiste sur ce qui manque encore : «Il n’y a pas assez de poubelles et surtout pas de tri. Le plastique, les canettes, tout est mélangé. Le recyclage est essentiel.» Il pointe aussi certaines zones de la plage laissées à l’abandon, hors des périmètres couverts par les contrats de nettoyage. Engagé de longue date pour l’environnement, Marcel plaide pour des solutions durables : des partenariats avec des ONG locales, une présence régulière de beach rangers et une sensibilisation dès le plus jeune âge. «Il faut des gens sur place pour guider, rappeler les règles, expliquer. Si on veut savoir à quoi ressemblera Maurice en 2050, il faut commencer à former les citoyens dès aujourd’hui.»

Sous l’un des kiosques encore couverts, un petit groupe de femmes partage un moment de convivialité. Sur la table, des Tupperwares bien remplis, quelques boissons et des éclats de rire. «C’est l’anniversaire de notre amie Salonee, du groupe de natation», explique Roshnee Coothen, tout sourire. La plupart du temps, elles viennent en bus depuis Curepipe, un trajet de plus d’une heure via Mahébourg. «C’est long, mais une fois ici, on oublie tout. Nager ensemble, c’est notre plaisir de retraitées. Cette fois, on a pris un van.» À ses côtés, sa belle-sœur Devi Moothen, habitante de Pointe-d’Esny, est venue saluer le groupe le temps d’un cheers, son association du troisième âge étant installée un peu plus loin. «J’ai passé de très beaux moments ici. Le cadre est agréable et les toilettes sont propres. Pour beaucoup, c’est essentiel pour passer une bonne journée. Il faut préserver ces infrastructures.» Roshnee, elle, pointe la toiture abîmée du kiosque. «Rezma pena lapli !» Elle évoque aussi la présence de chiens errants. «Je les nourris parfois, mais les voir livrés à eux-mêmes fait mal. Il faudrait un grand refuge, un vrai projet humain.»

Ananda Rajoo, Chairman de la Beach Authority (BA), explique que le kiosque de Blue-Bay était bien identifié par les équipes, mais que l’intervention a pris du temps en raison de contraintes budgétaires et de la disponibilité des matériaux. «Nous avons la responsabilité de plus de 150 plages. Nos inspecteurs effectuent des contrôles réguliers et nous assurons le suivi de toutes les infrastructures : toilettes, douches, lampadaires, kiosques», précise-t-il. Pour la BA, la priorité reste la sécurité et les équipements essentiels, d’autant que des incidents survenus ailleurs peuvent bousculer le calendrier des travaux. Sur le fond, il défend une approche prudente : «Le meilleur développement, c’est parfois l’absence de développement.» Chaque nouvelle structure, souligne-t-il, réduit l’espace public. Il insiste surtout sur un changement de mentalité : «La plage est la deuxième maison des Mauriciens. Le nettoyage seul ne peut pas tout résoudre.» Selon lui, chacun doit adopter de meilleurs réflexes : limiter la pollution, prévoir des sacs pour ses déchets et respecter un espace partagé. Le Chairman indique, enfin, que le kiosque devrait pouvoir accueillir à nouveau les visiteurs dès la semaine prochaine. Les équipes profiteront d’être sur place pour finaliser d’autres travaux avant d’intervenir sur les plages de Le Bouchon et de La Cambuse. «La plage est un trésor national. Si on l’aime, on ne l’agresse pas.»