Nous ne savons que très bien faire briller notre carte postale, mais sous le vernis des plages de sable fin, des lagons bleus et des cocotiers, la réalité de nos quartiers est devenue invivable. Les derniers chiffres de Statistics Mauritius nous démontrent que notre société fait face à une épidémie de stupéfiants sans précédent : entre 2024 et 2025, les délits liés à la drogue ont grimpé de 12,3 %. À chaque coin de rue, les toxicomanes ne se cachent plus et font partie du paysage. Dans les médias, sur les réseaux, on parle beaucoup des victimes de l’addiction ; on analyse leur comportement, on filme leur déchéance, mais on oublie complètement leur famille. Derrière les chiffres et les vidéos de la honte, il y a des histoires à briser le cœur.
Cette semaine, sur les réseaux, une vidéo a cumulé une multitude de partages et de commentaires, suscitant l’attention de tous. On y voit un jeune homme cherchant à s’attacher une corde autour du cou sous les rires de ses proches. Ce que beaucoup d’internautes ignoraient, c’est que ce geste extrême était en fait un chantage à répétition auquel sa famille est tristement habituée. Une manipulation quotidienne qui a fini par vider ses proches de toute émotion. Il a fallu qu’ils sortent du silence et se confient pour que l’on comprenne enfin l’horreur. Âgé de 20 ans, cela ferait plus de cinq ans que ce jeune homme est dépendant de la drogue. Une tragédie qui se répète dans cette maison puisque son frère aîné, âgé de 23 ans, est lui aussi accro. Ensemble, ils font vivre un cauchemar de chaque instant à leurs proches. Vol, chantage, violences psychologiques... Pour leur sœur Anna*, une adolescente de 16 ans, et leur grand-mère Reema*, âgée de 73 ans, la maison est devenue un enfer au quotidien. «Nou tousel kone ki kosmar nou pe viv dan nou lakaz», lâchent-elles, à bout de forces.
Reema est épuisée. Sa santé se décline à vue d’œil, notamment sous le coup du stress, mais elle n’a pas la force, ni les moyens, de quitter sa maison pour aller consulter un médecin. La voix tremblante, ses mots sortent difficilement pour raconter son calvaire, tellement le poids de cette situation la fatigue. «Kouma bann zanfan-la pou viv korek kan zot paran mem amenn move lavi ?» s’interroge-t-elle. Pour cause, ses trois petits-enfants étaient tous très jeunes lorsqu’elle les a pris à sa charge après que leur mère et leur père, eux-mêmes toxicomanes, les ont délaissés. Avec ses maigres moyens, elle les a élevés, mais c’est à l’adolescente que tout a basculé pour les deux frères. Après avoir abandonné leurs études, ils ont cumulé plusieurs emplois ; des petits boulots que leur confiait un «contracteur» habitant leur localité. En voyant leurs collègues et amis consommer de la drogue pendant leurs pauses, ils se seraient laissé influencer, sans mesurer le danger. Ils n’ont pas tardé à devenir esclaves de ces substances. «Seki pli gran-la inn perdi latet akoz sa ladrog-la. Sak fwa li konsome, li koz tousel, li mars marse partou, li pa dormi. Il avait même été admis à l’hôpital psychiatrique. Seki pli zenn-la, li kontan kontan rod lager avek tou dimounn», nous confie la septuagénaire. Pour sa petite-fille et elle, chaque journée est une loterie de la terreur. Elles ne savent jamais à quoi s’attendre en ouvrant les yeux. «Boukou mizer mo granmer pase avek zot», lâche Anna, peinée.
«Santaz»
Avec sa pension, Reema peine à joindre les deux bouts. «Mo mem pey kouran, delo, fer komision», dit-elle. Comme si cela ne suffisait pas, elle se fait aussi voler ses provisions, comme le raconte sa petite-fille : «Kan li fer komision, li pa kapav ramas so bann zafer dan lakaz. Tou seki li aste, mo bann frer pran pou al vande pou zot droge.» Même l’argenterie y est passée. Cela, lorsqu’ils ne harcèlent pas la septuagénaire pour qu’elle leur remette de l’argent. «Kan li refiz pou donn zot kas, zot fer santaz avek li. Mo frer rod fer li krwar ki li pou swiside, li met lakord otour so likou, swa li mont lor lakaz ek dir li ki li pou sote», relate l’adolescente. Pour avoir la paix, Anna et Reema se retrouvent pa rfois dans l’obligation de verrouiller les portes et les fenêtres et de les laisser à l’extérieur. Cependant, cela ne les empêchent pas de briser les carreaux de vitre pour y accéder.
À plusieurs reprises, l’adolescente et sa grand-mère ont fait appel aux forces de l’ordre, ne supportant plus ce calvaire. «Malheureusement, nous avons l’impression d’être laissées pour compte. Sak fwa, zot ferm zot zis enn zour, lerla kan banla revini ek tou revinn parey», relate l’adolescente, excédée. Avec une immense émotion, elle nous confie qu’elle espérait une vie meilleure pour ses frères. C’est surtout après avoir vu ce que la drogue avait déjà fait à leurs parents qu’elle espérait de tout cœur qu’ils choisissent un autre chemin. «Monn koz ar zot, monn demann zot si zot pa ti pou kontan ena enn lavi korek, enn bon travay, enn dimounn dan zot lavi. Sak fwa zot dir mwa zot pou sanze, apre zot rekoumanse. Mo pli zenn frer finn mem reponn mwa "ladrog ki mo madam"», avoue-t-elle, désespérée.
Aujourd’hui, c’est aussi sa vie à elle qui a pris un tournant qu’elle ne souhait pas. Incapable de se concentrer en classe, elle a fini par abandonner ses études. «Je rêvais de devenir hôtesse de l’air, mais j’ai dû abandonner le collège. Kan mo dan klas, mo pa kapav konsantre, mo rest reflesi. Je suis là physiquement, mais j’ai la tête ailleurs. Mo rest demann mwa kifer mo bann paran finn abandonn mwa, mo remazinn kan mo ti tipti, kan mo finn trouv mo papa vann mo mama pou enn doz ladrog. Je n’ai pas non plus l’esprit tranquille, ne sachant pas ce que mes frères peuvent faire subir à ma grand-mère en mon absence», se désole-t-elle.
Anna et Reema avaient même cru qu’un séjour en centre de désintoxication aiderait les jeunes hommes, «me zour zot finn sorti lamem zot finn real droge». Aujourd’hui, cette grand-mère épuisée et cette adolescente de 16 ans ne savent plus à quel saint se vouer. Elles se sentent totalement abandonnées face à leur détresse. Si elles ont accepté de briser le silence et de témoigner, c’est pour envoyer un message fort : la drogue ne détruit pas seulement celui qui la consomme. Elle brise aussi, dans l’ombre, la vie de familles entières. Espérons que leur cri du cœur sera enfin entendu.
(*prénoms modifiés)