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22 novembre 2025 18:14
De l’eau à l’énergie, en passant par la sécurité maritime, l’économie bleue, l’intelligence artificielle et l’éducation bilingue, la visite diplomatique très dense d’Emmanuel Macron a débouché sur une série d’accords et de coopérations stratégiques entre la France et Maurice. Les experts mauriciens décryptent les enjeux, les opportunités et les limites de ce nouveau partenariat franco-mauricien.
Gestion durable de l’eau
Ce que dit l’accord
La France, avec le soutien de l’Union européenne, participera au renforcement des infrastructures hydrauliques à Maurice et à Rodrigues. Pour financer la réforme nationale de l’eau, Maurice bénéficiera d’un prêt de 200 millions d’euros de l’AFD et d’une subvention européenne de 2 millions d’euros déjà engagée, ainsi que d’un programme d’investissement de 120 millions d’euros (100 M€ AFD, 20 M€ UE).
Farook Mowlabucus, hydrologue : «On a toujours besoin d’argent pour construire des réservoirs de distribution»
Je ne crois pas que nous devons construire des grands réservoirs pour stocker de l’eau. Là où il faut s’attarder aujourd’hui, c’est dans le secteur de la distribution de l’eau. Ce dont nous avons d’abord besoin, ce sont des petits réservoirs pour distribuer de l’eau comme il faut. Par exemple, dans le Nord, notamment à Goodlands, et dans les parages où la distribution pose toujours problème. Maintenant, avec la construction de Rivière-des-Galets Dam, probablement qu’il en faut dans le Sud et Sud-Est. Une chose est sûre, on a toujours besoin d’argent pour construire des réservoirs de distribution.
Daksh Beeharry Panray, vice-président de l’Environmental Protection and Conservation Organisation : «J’espère que le soutien de la France nous aidera»
Le problème vient en grande partie du gaspillage excessif au niveau de la CWA. Pendant toute l’année, les fuites et les pertes s’accumulent, et lorsque la saison sèche arrive, tout le monde se retrouve sous pression. Une meilleure gestion de l’eau est indispensable et j’espère que le soutien de la France nous aidera en ce sens. Il faudrait mettre en place un dispositif national permettant à chaque foyer d’avoir un réservoir afin de stocker et d’économiser l’eau. Nos réservoirs doivent également être agrandis et de nouveaux doivent être construits pour répondre aux besoins futurs.
Économie bleue et sécurité maritime
Ce que dit l’accord
Il est question de campagnes en mer et d’études en biologie marine et en biotechnologies, ainsi que de l’application de la génomique marine à l’aquaculture, à la pharmacie et aux produits issus de la mer. L’accord prévoit aussi la détection de la pêche illégale, la recherche en océanographie physique et l’observation satellitaire. Sur le plan de la sécurité maritime, il inclut une mobilisation conjointe des forces navales françaises et des moyens aériens mauriciens, un soutien à la formation via l’Académie de l’océan Indien, ainsi qu’une consolidation de la lutte contre le trafic de drogues et la criminalité organisée.
Vassen Kauppaymuthoo, ingénieur en environnement et océanographe : «C’est gagnant-gagnant…»
C’est important les données scientifiques et la collaboration des acteurs internationaux pour progresser dans ce secteur. Comme il y a eu des accords qui ont été signés concernant des domaines stratégiques comme l’eau et l’énergie avec le gouvernement français, à travers l'ADF, je pense que cet accord-là vient renforcer la collaboration entre la France et Maurice dans le domaine de l’économie bleue. Et ça nous donne un partenaire supplémentaire, un support pour nous permettre d’atteindre nos objectifs en termes d’économie bleue. L’IRD est un institut de recherche très reconnu.
On sait qu’on veut aller vers du science to policy, soit des politiques basées sur les données scientifiques. C’est très important dans le contexte du changement climatique, de l’effondrement de la biodiversité marine, de l’acidification des océans, du niveau de la mer qui monte, donc des impacts climatiques. Et c’est important aussi d’aller dans le Governement Programme dans lequel il y a un terme que j’ai suggéré, qui est d’avoir une économie bleue inclusive et qui soit sustainable.
C’est-à-dire qu’il faut arriver à ce que ça bénéficie à toute la population ; pas simplement à quelques compagnies privées. Donc, je crois qu’à travers la recherche, on peut établir un petit peu une cartographie de nos recherches, on peut développer un plan stratégique. D’ailleurs, un consultant sera recruté par le ministère très prochainement.
Et avec l’appui du gouvernement français, ça renforce nos ambitions pour que l’économie bleue devienne ce pilier économique qu’on a besoin d’atteindre. On sait que notre économie est essoufflée, qu’on a besoin de nouveaux défis et de nouveaux secteurs de développement. Et par rapport à tout ça, il faut impérativement bouger dans cette direction-là. On n’a plus le choix aujourd’hui. Dans ce contexte, le support de la France est bienvenu. Au niveau de l’économie bleue, c’est une très bonne chose d’avoir cette collaboration. Et je tiens bien sur le terme collaboration parce que oui, on a beaucoup à apprendre et à gagner de ce partenariat, mais je pense que la France y voit aussi un intérêt par rapport à son positionnement stratégique dans l’océan Indien. Je pense donc que c’est gagnant-gagnant et que ça doit être naturellement équilibré dans l'approche.
Enseignement bilingue
Ce que dit l’accord :
Le projet pilote, entièrement financé par le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères, vise à développer un enseignement bilingue à Maurice et à accompagner la politique linguistique nationale. L’accord prévoit également la coopération universitaire, la reconnaissance mutuelle des diplômes et la poursuite de l’organisation des Brevets de technicien supérieur (BTS) français à Maurice.
Lindsey Collen, porte-parole de Lalit : «Ce projet va à l’encontre de l’Education Act»
Ce qui nous étonne, c’est que nous avions envoyé une lettre de trois pages, très argumentée, datée du 4 janvier, pour demander à ce que notre langue maternelle comme médium d’enseignement à l’école soit l’un des sujets principaux des Assises de l'Éducation, mais le ministère a totalement ignoré cette question sans aucune justification. Lorsque l’ambassadeur de France vient dire sur une radio que son pays propose d’introduire le français comme médium d’enseignement dans nos écoles, c’est une ingérence coloniale inacceptable. C’est un pouvoir colonial qui fait une occupation illégale de Tromelin, qui aide au génocide contre les Palestiniens et maintenant, il vient ici et commence à imposer des choses sur le gouvernement mauricien alors que nous sommes sensés avoir des débats démocratiques comme l’a affirmé l’Alliance du Changement. Tout cela est inquiétant.
C’est absolument rétrograde. Nous faisons déjà l’anglais à l’école. Le plus logique aurait été d’introduire le créole. Un récent recensement, en 2022, vient dire que 90% des Mauriciens parlent créole à la maison. Les 10% restants parlent soit l’anglais, le français ou le bhojpuri. Alors, comment on peut venir dire qu’on va enseigner les mathématiques en français. Ils ne sauront même pas comment dire minus. C’est absurde. C’est un grand problème d’autant plus que ce projet va à l’encontre de l’Education Act archaïque encore en vigueur. C’est une ancienne loi coloniale que nous ne soutenons pas à Lalit, mais ce n’est pas à l’ambassadeur et au président de la France de venir la changer, surtout pour la faire devenir encore plus coloniale. Le débat a été muselé.
Intelligence artificielle : un axe de coopération et d’innovation
Il ne s’agit pas d’un accord en tant que tel, mais d’un programme de coopération et d’échanges autour de l’intelligence artificielle et des nouvelles technologies alors que Maurice souhaite se positionner comme un hub numérique régional. Lors de sa visite, Emmanuel Macron a participé au Forum «Génération M.IA» au Caudan Arts Centre le jeudi 20 novembre, consacré aux nouvelles technologies et à l’intelligence artificielle. L’AFD y a présenté son expertise pour soutenir des projets visant à moderniser la gestion de l’eau et à optimiser le réseau énergétique. Le forum a également proposé des activités pour les jeunes dont AI4GOOD, un concours de création vidéo par IA et un tournoi régional d’e-sport, afin de stimuler l’innovation et la créativité. Au programme aussi :des tables rondes qui ont réuni des acteurs français et mauriciens pour discuter des opportunités, des défis et des applications concrètes de l’IA.
Loganaden Velvindron, spécialiste de l’informatique et membre de Cyberstorm.mu : «Maurice pourra bénéficier de financements pour une architecture IA»
La France a l’avantage de pouvoir convaincre NVIDIA de s’implanter en France. NVIDIA est un acteur majeur de l’IA. J’espère que le président Macron et sa délégation pourront faciliter une négociation entre Maurice et les gros acteurs de l’IA tels que NVIDIA. Une architecture IA souveraine devrait être sur la roadmap de l’île Maurice. NVIDIA a les puces électroniques pour nous permettre de bâtir notre architecture IA. Cyberstorm.mu a travaillé sur les protocoles IA, surtout la partie sécurité. Nous comprenons les enjeux de l’IA. Nous souhaitons un cadre légal plus permissif que l'EU AI Act pour attirer les investisseurs de la France. L’île Maurice pourra bénéficier de financements pour une architecture IA à travers l’accord.
Énergie et transition énergétique
Ce que dit l’accord :
Ce partenariat FEXTE (Fonds d’Expertise Technique et d’Échanges d’Expériences) vise à renforcer la coopération entre Maurice et la France dans les énergies renouvelables. Il prévoit la modernisation du réseau électrique avec EDF Réunion et la digitalisation du Central Electricity Board (CEB). Le projet bénéficie de financements divers : lignes de crédit vertes, prêt AFD de 40 millions d’euros, subvention européenne de 10 millions d’euros et un programme technique de 700 000 euros. EDF analysera le réseau pour proposer des solutions concrètes. Voir aussi interview ci-contre.
Professeur Kahlil Elahee, expert en énergie et président de la Mauritius Renewable Energy Agency (MARENA) : «Si l’accord FEXTE ne reste pas lettre morte, nous pourrons démocratiser la production des énergies renouvelables»
Quels changements concrets l’accord FEXTE pourrait-il apporter au réseau électrique mauricien ?
Intégrer des renouvelables qui sont variables comme le solaire a des limites dans un contexte insulaire comme à Maurice ou à La Réunion. Celle-ci peut toutefois avoir presque 100 MW connectées en pleine journée à partir de panneaux photovoltaïques sur une demande d’environ 400 MW sur le réseau. Imaginons si nous arrivons à faire de même ! Pour cela, il faut que le réseau soit stable, résilient et plus smart qu'actuellement. Ailleurs, on estime qu’il faut investir autant dans les réseaux que nous le faisons dans les installations de production. Le mix électrique de La Réunion est publié en temps réel et mis à jour toutes les cinq minutes grâce aux données issues de télémesures et d’estimations. Il nous faut apprendre d’eux. À cela, il faut ajouter l’autoconsommation off-grid ou en mode hybride décentralisée qui demande aussi que nous modernisions notre réseau. Le stockage est également un élément incontournable, particulièrement ici, chez nous, quand le pic en été est entre 6 heures et 9 heures les jours de semaine. Si l’accord FEXTE résulte en des recommandations qui seront mises en œuvre rapidement et ne restent pas lettre morte, alors nous arriverons peut-être a démocratiser la production des énergies renouvelables. Avoir un réseau moderne efficient et intelligent est une des conditions pour y arriver, mais pas la seule.
Quels sont les défis techniques pour intégrer davantage d’énergies renouvelables ?
Justement, les défis ne sont pas uniquement techniques. Il faut l’accès aux finances. Les accords comme ceux dans le cadre de la visite présidentielle proposent des solutions, par exemple, en impliquant l’AFD. Des fermes photovoltaïques avec des batteries et, si j’ai bien compris, des centrales a biomasse également seront ainsi financées. Pour une grande partie de la population qui espère avoir des photovoltaïques sur leur toiture, le défi n’est pas uniquement financier car ils auront besoin de subventions, mais aussi d’ordre institutionnel. Le cadre légal comme défini actuellement par les lois existantes est assez flou. Le régulateur doit s’impliquer davantage tout en demeurant indépendant. D’où l’urgence d’un Sustainable Energy Act, une loi cadre pour les énergies renouvelables. Nous notons que La Réunion a déjà une loi dite APER (Accélération de la Production d’Énergies Renouvelables). Un autre défi est la formation des installateurs et le respect des normes comme pour les panneaux, les batteries et les onduleurs. Le Plan Stratégique de la MARENA prévoit de créer un environnement ou un framework pour intégrer davantage des EnR, mais nous avons un problème de recrutement. Par exemple, pas moins de cinq candidats a qui nous avons offert le poste de CEO après un appel à candidature ont refusé. Nous avons besoin de ressources humaines compétentes dans le domaine. Sinon, nous ne ferons que rêver…
**Au final, ce partenariat avec la France peut-il renforcer la transition énergétique **?
Oui et non. Si nous regardons ce qui s’est passée avec le projet Maurice Ile Durable où la participation de la France était conséquente entre 2008 et 2014, nous remarquons qu’après une décennie, il ne reste presque rien comme réalisation concrète aujourd’hui. Sauf peut-être la centrale éolienne à Plaine-des-Roches. Pour ce qui est du Plan National d’Efficacité Énergétique, cela a surtout crée du travail pour les consultants français, y compris les Réunionnais. Il n’y a pas eu de transfert de savoir-faire, ni même de technologie significative vers Maurice. La pérennité du partenariat doit être assurée en impliquant les locaux. Nous avons estimé que 100 entreprises avaient fait alors Rs 400 millions d’économie d’énergie avec un financement de la France de Rs 800 millions grâce a la maitrise de la demande. Il faut faire un bilan pour vérifier si ces gains sont continus et toujours réels aujourd’hui. Il faut aussi savoir pourquoi les bénéfices n’ont pas été étendus aux autres entreprises. Je pense que nous devons nous assurer que chaque euro ou roupie rapporte davantage grâce au management fructueux de l’énergie et ne finisse pas par augmenter notre dette nationale.
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