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14 février 2026 18:00
Face à la hausse des recrutements de travailleurs malgaches par des entreprises mauriciennes et aux dérives constatées dans certaines procédures, Madagascar et Maurice finalisent un accord bilatéral destiné à mieux encadrer la migration professionnelle. Objectif : mettre fin aux abus liés aux recrutements irréguliers, garantir le respect des droits des travailleurs et instaurer un cadre légal plus strict afin de sécuriser leur départ, leur séjour et leur retour.
Salama (salut). Misaotra (merci). Veloma (au revoir). Ces mots de la langue malgache sont devenus familiers aujourd’hui pour certains Mauriciens. La main-d’œuvre malgache a considérablement augmenté ces dernières années, comme le montrent les chiffres. De ce fait, depuis quelque temps, les ressortissants de la Grande Île sont présents un peu partout dans le pays.
Le secteur de l’industrie textile et de l’habillement a accueilli un total de 2 545 travailleurs de 2022 à 2025. Celui de l’industrie de transformation est, lui, passé à 1 991 pour la même période. Le secteur de l’industrie automobile a également connu une hausse significative, atteignant 507 employés. Les chiffres concernant les secteurs de la construction, du commerce et du marketing, ainsi que des centres d’appels sont, quant à eux, passés respectivement à 387, 294 et 243 sur la période 2022-2025. Ces données proviennent du Bureau de la Migration professionnelle à Madagascar.
Le 30 septembre dernier, 1 790 autres ressortissants de la Grande Île sont arrivés à Maurice pour travailler. Si certains évoluent dans des cadres bien réglementés, d’autres vivent dans des conditions déplorables et sont victimes d’exploitation, voire de trafic humain. Les exemples sont nombreux. Les cas les plus connus concernent de jeunes filles recrutées comme thérapeutes, mais souvent contraintes à se livrer à la prostitution dans des salons de massages douteux, ce qui rend urgente une régularisation efficace.
La question de la main-d’œuvre malgache à Maurice est sur le point de connaître un tournant décisif. Alors que les départs à destination de Plaisance se multiplient et que les entreprises mauriciennes intensifient leurs recrutements à Madagascar, les autorités des deux pays finalisent un accord bilatéral destiné à encadrer plus strictement cette migration professionnelle. Objectif : mettre fin aux abus, sécuriser les travailleurs et régulariser un système devenu, au fil des années, source de vulnérabilités.
Aujourd’hui, la situation est paradoxale. D’un côté, de nombreuses sociétés mauriciennes recherchent activement des travailleurs malgaches. De l’autre, beaucoup de candidats à l’émigration voient en Maurice une opportunité économique attractive car Rs 1 vaut environ 100 Ariary, la monnaie malgache. Mais derrière cette dynamique se cachent des pratiques préoccupantes. Selon un haut cadre du Bureau de la Migration professionnelle à Madagascar, plusieurs employeurs ne respectent pas les procédures officielles mises en place avant le départ des travailleurs.
Certains recrutements se font via des visas touristiques, contournant ainsi les circuits légaux. Cette pratique expose ainsi les travailleurs à de graves risques. Arrivés sur le territoire mauricien sans statut professionnel clair, ils deviennent vulnérables à l’exploitation : manque d’informations, contrats imprécis et absence de permis de travail valide. Autant de failles qui ouvrent la porte aux abus. Des témoignages relayés dans les médias évoquent des conditions de travail difficiles et des atteintes aux droits fondamentaux. Face à cette situation, les autorités malgaches ont décidé de renforcer leur position.
Un accord bilatéral est actuellement en cours d’élaboration entre Antananarivo et Port-Louis. Cette régularisation imminente vise à structurer les recrutements, harmoniser les procédures et garantir une meilleure protection des travailleurs. La demande mauricienne concerne plusieurs secteurs stratégiques : l’industrie textile et de l’habillement, l’industrie de transformation (bois, métal, plastique), la construction et le BTP (maçonnerie, menuiserie, électricité, plomberie), l’industrie automobile ainsi que le commerce.
Cette forte sollicitation s’explique par plusieurs facteurs. Maurice fait face à un déficit de main-d’œuvre dans certains domaines essentiels à son développement économique. La proximité géographique entre les deux pays facilite les échanges, tandis que la main-d’œuvre malgache jeune et motivée, est compétente et adaptable. La similarité culturelle et linguistique constitue aussi un atout majeur pour une intégration rapide. À cela s’ajoutent des salaires attractifs lorsqu’ils sont respectés.
Face aux nombreux cas d’abus, Soatiana Bety Léonne Florent, ministre du Travail, de l’Emploi et de la Fonction publique malgache, tire la sonnette d’alarme. Elle insiste : le recrutement par agences n’est pas autorisé à Madagascar. Ce sont les employeurs eux-mêmes qui doivent se déplacer pour recruter s’ils souhaitent embaucher des travailleurs malgaches. Avant tout départ, les candidats doivent obligatoirement suivre une procédure stricte : validation de l’offre d’emploi, visa et contrat de travail, vérification des conditions d’embauche.
Les critères de sélection sont également précis. Le candidat ne doit pas être fonctionnaire, doit présenter une bonne moralité, être libre de tout engagement professionnel et disposer d’un contrat validé par le ministère du Travail malgache. Dans certains cas, il doit répondre à des objectifs de production au sein d’un même groupe implanté à Madagascar et à Maurice. Durant leur séjour à Maurice, le suivi est assuré en temps réel par l’ambassade de Madagascar à Maurice, en collaboration avec le ministère.
Le respect des droits
L’employeur doit garantir un Work Permit ou Occupation Permit, un Residence Permit ainsi que l’insertion de clauses obligatoires protégeant les droits du salarié. En cas de litige, les travailleurs sont invités à saisir immédiatement l’ambassade, qui se charge ensuite d’intervenir auprès des autorités mauriciennes compétentes. Ce mécanisme vise à offrir un recours institutionnel rapide et structuré. La future régularisation ne se limite pas à un simple accord administratif.
Elle s’inscrit dans une volonté politique plus large de moraliser la migration professionnelle. Lors de récents échanges entre Soatiana Bety Léonne Florent et les autorités mauriciennes, l’accent a été mis sur l’amélioration des conditions d’emploi, la lutte contre la précarité et la nécessité de mieux former les travailleurs afin qu’ils puissent occuper des postes qualifiés. L’accord en préparation devrait également faciliter les démarches d’admission et de séjour, tout en renforçant les mécanismes de contrôle.
Il s’agira notamment de lutter contre la migration illégale, de sensibiliser les candidats aux risques encourus et de structurer les flux migratoires. Dans la Grande Île, l’impact de cette migration professionnelle est ambivalent. Bien gérée, elle contribue à réduire le taux de chômage et à générer des transferts financiers bénéfiques pour l’économie locale, indique notre interlocuteur au Bureau de la Migration professionnelle à Madagascar. Toutefois, des départs massifs pourraient créer des déséquilibres dans certains secteurs.
Les autorités malgaches relativisent néanmoins ce risque. Le pays dispose d’une population active majoritairement jeune et, à ce stade, les offres internes ne semblent pas saturées par la demande étrangère. À moyen et long terme, les perspectives sont claires : finalisation de l’accord bilatéral avec Maurice, renforcement des mécanismes légaux et institutionnels de protection et poursuite des campagnes de sensibilisation contre la migration clandestine.
La régularisation imminente du cadre légal encadrant la main-d’œuvre malgache apparaît ainsi comme une étape cruciale. Elle pourrait marquer la fin d’une zone grise qui fragilise des milliers de travailleurs et poser les bases d’une coopération plus équitable entre les deux îles. Car au-delà des chiffres et des besoins économiques, c’est bien la dignité et la sécurité des travailleurs qui sont en jeu.
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