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Les enfants dans l‘enfer de la violence conjugale 

8 mars 2020

Un regard à sa maman, d’abord. Avant de prononcer un mot. Avant d’oser raconter. À 8 ans, Théo* a déjà intériorisé la honte, le besoin de recroqueviller ses émotions. L’incapacité à faire d’un père, un monstre. En lui, l’envie primitive d’oublier. De ne plus se rappeler de la violence, des cris, des pleurs. De ce sentiment d’impuissance qui ralentit les gestes, paralyse les pieds, met du coton dans le cerveau. De cette impression de mourir de voir maman à terre, en sang, en larmes. «Il a vécu beaucoup de choses difficiles. Comme moi. Mais lui, c’est un enfant», confie Mathilde, 28 ans, séparée de son époux violent depuis plus d’un an, occupée à panser ses blessures et celles de son fils depuis bien plus longtemps.

 

Dans le cycle infernal de la violence conjugale, il y a les premières victimes ; les femmes. Mais dans ce tourbillon d’horreur, il y a aussi celles qui sont entraînées dans le sillage destructeur d’un adulte inconscient ; les petits, les enfants, les adolescents. Ceux pour qui les parents doivent être synonymes de protection et d’amour mais qui voient, dans leur construction personnelle, ces valeurs complètement bousillées. Pour la psychologue Veediasha Bekaroo, ces victimes-là portent en elles les séquelles de cette maltraitance, qu’elles reçoivent des coups ou sont des victimes-spectatrices : «Les victimes grandissent dans un environnement qui est imprévisible, rempli de tensions et d’angoisse, et dominé par la peur. Ça peut provoquer des traumatismes émotionnels et psychologiques.»

 

Voir sa mère être «menacée, rabaissée, abusée physiquement ou sexuellement» est d’une violence inouïe : «Ils vivront le conflit et la violence mais aussi ce qui suit, le contrecoup ; les blessures de la mère et sa réponse traumatique à la violence.» Dans la peur, dans le traumatisme, dans l’angoisse, naissent des troubles que la professionnelle explicite ci-contre. Pour Théo, le cauchemar est passé et son père lui manque. Dans son cœur d’enfant, les sentiments ne sont pas tranchés, ils vivotent ensemble dans une sorte de confusion émotionnelle. Il ne parlera pas des scènes d’horreur, évoquera brièvement les «punitions» quand «maman faisait des choses pas bien».

 

L’enfant qui évolue dans ce genre de foyer n’est pas en mesure de ne plus aimer le parent abusif. Alors, la colère finit par se retourner contre lui-même… Pour comprendre cela, il faut entendre la voix de Mathilde : «Il fait des cauchemars parfois. Se frappe quand je lui dis qu’il n’a pas fait quelque chose de bien. J’essaie de l’aider, de l’apaiser. Avec le temps, je pense que ça ira.» Cette prise en charge de l’enfant traumatisée par une mère traumatisée, c’est une lourde peine : «Surtout que je dois continuer à voir mon ex, pour notre fils. Afficher un sourire pour qu’il ait quand même son père. Quand il sera plus grand, il décidera s’il veut maintenir ou pas une relation avec lui.»

 

Anisha rêve d’un monde sans lui. Celle qu’elle appelle «the monster». Son père, quoi. Elle prend des coups pour protéger sa mère, parlemente pendant des heures pour éviter la violence, a oublié d’être enfant, est devenue protectrice, marcheuse en terrain minée, négociatrice de trêve. Et elle a la peur au corps, désormais. L’angoisse à l’âme. À 15 ans, elle est à bout de souffle, à bout de rêves. Mais l’espoir ne la quitte pas : «On essaie de s’en sortir, de profiter des moments de calme. Il y en a.» Heureusement, dit-elle, que tout n’est pas tout noir. Son père ne bat pas sa mère tous les soirs. Elle n’est pas réveillée par des cris toutes les nuits : «Ça arrive de temps en temps. Mais quand c’est le cas, j’ai envie de mourir.» Pour calmer la déprime qui rend chaque jour un peu plus difficile, elle pense à l’avenir : «Si au moins, elle voulait partir.» Mais maman s’accroche, refuse de se sauver, elle et ses enfants. De toute façon, papa menace, il a donné le ton : il faudra vivre sous son règne, un règne de terreur.

 

Les moments doux, il y en a, restent amers, néanmoins : «On ne sait jamais ce qui peut se passer.» Alors, dans la lenteur des jours et des nuits, elle se fait toute petite : «Pour ne rien provoquer.» Et pense à la mort, plus comme une absence de vie qu’une fin ultime. Elle aimerait pouvoir être aidée, dénoncer, se protéger. Mais sa mère lui répète : «Ki dimounn pou dir ?» Alors, la honte devient sienne. Elle rêve que sa maman prenne la décision de les sauver. Veediasha Bekaroo, psychologue, rappelle qu’il faut empower les femmes : «Comme ça, elles pourront être des role models pour leurs filles et leurs fils, pour leur apprendre que ces actions ne doivent pas être tolérées ou alors répétées.»

 

Alors Théo lance un regard à sa maman. Un jour, il la remerciera, peut-être, de l’avoir sauvé…

 

*Prénoms modifiés

 


 

Témoignage d’une enfant battue… devenue adulte

 

«Mon premier souvenir ? Mon père qui tabasse ma mère. J’ai 2 ans. Mon enfance et mon adolescence ? Celle des cris, du sang et de la honte. Des coups dans la tête, des coups dans le bide, des cols roulés pour aller à l’école afin de cacher les bleus, cacher l’enfer. Celle des terreurs nocturnes, des insomnies, des cauchemars, des cris de douleur de ma mère. Des envies de suicide, des scarifications. Mais aussi des éclairs de joie, parce que personne n’est complètement méchant. Dans cette complexité de sentiments (peut-on s’empêcher d’aimer son père ?), la peur, l’angoisse, la dépression. Aujourd’hui, à 30 ans et des poussières, je traine les mêmes casseroles. Malgré la thérapie, malgré la réussite. Malgré l’apparence d’une vie heureuse. Mais le bourreau ne se considère pas comme tel. Il ne doit répondre de rien. Il a toujours sa femme, il a toujours ses enfants, son statut, son masque. Alors, les blessures ne guérissent jamais totalement ; la douleur s’anesthésie et devient un marasme où on ne se trouve jamais assez bien, ce qui met en pointillé toutes les décisions, toutes les joies. Mais ça va mieux, il y a de bons moments, il y a des instants magiques où l’âme s’apaise. Au cœur de tout, l’envie de vivre, la peur de vivre. Il est là le drame familial : une douleur intime sans réparation. Mais si je pouvais dire quelque chose à la moi plus jeune, ce serait : manz ar li ! La violence d’un père ne dure pas toute une vie. Il faut avoir du courage. Il faut maintenir l’espoir. On devient grande, on brise nos chaînes. On vit d’autres choses. On vit d’autres vies. On se le doit bien !»

 


 

Pour en savoir plus

 

Cette grille d’information a été réalisée grâce aux informations fournies par la psychologue Veediasha Bekaroo.

 

Les enfants, tous égaux ? Pas forcément : «L’impact, plus ou moins important, qu’aura cette violence conjugale sur un enfant dépend de plusieurs facteurs», précise la psychologue. Il est d’abord question de la durée de l’exposition aux actes de violence mais aussi de l’âge de l’enfant quand les violences ont commencé. Mais aussi de savoir si l’enfant a été abusé, lui-même. Et s’il vit dans un environnement où existent d’autres facteurs de stress comme la pauvreté, la violence communautaire, la consommation de substance illicite de la part des parents ou la présence de problèmes mentaux. Le fait qu’un enfant ait un attachement sain avec un parent non-abusif ou un autre adulte peut, au contraire, réduire l’impact de
cette violence.

 

Ce que ça provoque ? La psychologue détaille : de la culpabilisation, un sentiment d’impuissance, de la douleur, de l’ambivalence, de la peur, de la crainte, de la terreur, de l’inquiétude, de la tristesse, de la honte, de la colère…

 

Quel est l’impact sur l’enfant ? Une faible concentration – De l’agressivité, de l’hyperactivité, une tendance à désobéir – Des insomnies, des cauchemars – De la dissociation, du manque d’estime de soi – L’incapacité à montrer ses émotions – Une impression d’être toujours sur le qui-vive – Le besoin de s’évader dans des fantasmes d’une vie normale – Le pessimisme concernant le futur – Des symptômes physiques.

 

Quel est l’impact sur le jeune ? La dépression, l’anxiété, la dissociation – Ce besoin de prendre un rôle de caretaker pour protéger la mère et, donc, recevoir des coups – Des impairs dans la capacité de communiquer, la difficulté de parler de ses émotions – Des conflits parents-enfants – La possibilité d’entrer dans un mariage ou une relation trop tôt pour échapper à la situation et le risque de se retrouver victime de violence conjugale – De la honte – Une mauvaise image de soi – Des troubles alimentaires – Des difficultés scolaires (et même des échecs) – Des crises de colère – Un sentiment d’isolation – La participation à des attitudes nocives, la prise d’alcool et d’autres substances illicites – Des cauchemars – Le suicide.

 

Que faut-il faire ? Les aider. Pour Veediasha Bekaroo, le point principal – après que ces enfants et ces jeunes soient en sécurité, bien sûr –, c’est de leur parler de la peur : «Ils ont tendance à créer une peur intérieure, paralysante. On doit les encourager à s’en sortir, tout en leur assurant que rien n’est de leur faute, que la violence domestique, qu’elles qu’en soient les raisons, est mauvaise. Il faut les encadrer pour leur permettre de s’épanouir sans violence et sans reproduire de la violence.» C’est une façon, explique-t-elle, de briser le cycle de la violence, les aider à «créer un positive home environment».

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