Il y a des événements qui laissent des traces et qui marquent tant ils réveillent les peurs en nous confrontant à une réalité que l’on aurait préféré ne jamais vivre... Les tristes incidents de ces derniers jours, durant lesquels notre île a retenu son souffle, ont provoqué cela. En effet, le pays vient de traverser une semaine sous haute tension, rythmée par la colère, la frayeur, l’incompréhension et de profondes perturbations qui ont bouleversé la vie des Mauriciens.
Il y a eu d’abord ce climat de mécontentement, notamment autour des coupures d’eau, puis les tensions ont pris une tournure plus dangereuse après qu'Élodie Thomas, une jeune maman qui rentrait simplement chez elle, a reçu une balle lors d’une intervention policière. Ce drame a vite suscité de vives réactions. Dans plusieurs régions de l’île, la situation s’est alors embrasée avec des émeutes, des actes de vandalisme, des scènes de pillage et des affrontements avec les forces de l’ordre qui ont vite installé un climat de tension rarement ressenti avec une telle intensité.
Au milieu de cette agitation, les autorités – le Premier ministre Navin Ramgoolam a mis en cause les réseaux de trafic de drogue – ont alors instauré un couvre-feu et les écoles ont fermé leurs portes. Les examens de fin d’année ont été reportés et renvoyés à une date ultérieure, tandis que le secteur du transport connaissait interruptions et chamboulements. Dans les entreprises, les habitudes ont également été bousculées, le télétravail ayant été privilégié lorsque cela était possible.
Mais derrière ces événements, il y a eu surtout des vies perturbées, des familles inquiètes, des parents confrontés à l’incertitude, des élèves désorientés et des travailleurs contraints de revoir leurs plans. Entre les moments de doute, la peur de ce qui pourrait arriver et le soulagement de retrouver un semblant de normalité, chacun a vécu ces journées à sa manière. Comment les Mauriciens ont-ils traversé cette semaine éprouvante ? Entre témoignages et ressentis : quelques citoyens reviennent sur ces heures de trouble qui ont secoué le pays et marqué les esprits.
Revenant sur les scènes de violence qui ont retenu l’attention ces derniers jours, le Dr Michael Pompeia, chargé de cours et originaire de Sainte-Croix, estime que toute forme de violence et tout acte illégal doivent être condamnés sans réserve. «C’est pourquoi j’appelle, depuis le début, chacun à la responsabilité. Toutefois, nous ne pouvons pas rester sourds aux cris du cœur qui viennent de la rue. Cette situation révèle un malaise profond car une partie de la population souffre et a le sentiment de ne pas être véritablement entendue. Ils n'arrivent plus à mettre les mots sur leur souffrance», nous confie Michael Pompeia. Pour lui, les événements de ces derniers jours doivent adresser un message clair à ceux qui gouvernent : «Les citoyens ont besoin d’être entendus, mais surtout de trouver des solutions concrètes pour améliorer leurs conditions de vie. Les mesures de façade, “pou bous lizie”, doivent céder la place à des actions qui s’attaquent aux causes profondes de cette souffrance. Il ne peut y avoir de paix durable sans justice sociale, ni de développement économique durable sans la paix.»
«Nous devons tirer des leçons»
Pour le chargé de cours, le 13 octobre 2026 doit marquer un tournant : «Nous devons tirer les leçons de cette crise pour engager des actions favorisant la paix sociale et un développement équitable. Que faire ? Il faut arrêter avec les boucs émissaires et aujourd’hui les beaux discours ne suffisent plus. Il est temps de prendre le taureau par les cornes. Je recommande fortement la création d’un collectif de professionnels chargé d’aller à la rencontre des citoyens pour écouter leurs préoccupations, les analyser et formuler des recommandations concrètes. Les responsables politiques de tous bords doivent s’engager à leur donner suite, dans l’intérêt de chaque citoyen mauricien, à l’implémentation de ses recommandations. Cette démarche permettrait de gouverner avec le peuple et pour le peuple, surtout ceux se sentant marginalisés.»
Linda Lam, militante engagée dans le social et fondatrice de plusieurs collectifs citoyens, se dit aussi attristée par les événements de ces derniers jours. «La tension dans le pays est née de difficultés du quotidien devenues insupportables, en particulier avec les graves problèmes d’accès à l’eau. J’espère sincèrement que cette crise de l’eau sera résolue le plus vite possible. Mais soyons clairs : ce problème est aussi la faute de l’ancien régime, qui a préféré investir massivement dans le métro léger, les routes et d’autres grands projets, au lieu de remplacer les tuyaux d’eau défectueux», souligne la militante engagée. L’affaire Élodie Thomas a bien évidemment retenu son attention. «En tant que mère de famille, ça me révolte. C’est une jeune maman qui rentrait chez elle après sa journée de travail pour pouvoir nourrir sa famille et s’occuper de sa fille de 2 ans. J’espère de tout cœur que la justice fera son travail sans complaisance contre ce policier qui a tiré sur elle», poursuit Linda qui, comme de nombreux Mauriciens, a été troublée par l’actualité autour des émeutes de ces derniers jours : «Malheureusement, au lieu de revendiquer calmement, il y a quelques têtes brûlées qui ont semé le chaos en saccageant des supermarchés, en envoyant des cocktails Molotov et en mettant le feu un peu partout. On est en droit de se demander qui est derrière tout ça. Il faut surtout penser à nos enfants qui sont actuellement en plein milieu de leurs examens et qui ont subi tout ce stress. La violence ne doit jamais être une solution. Au final, c’est nous, les citoyens, qui sommes perdants et qui devrons payer les pots cassés de tous ces désordres. Je prie pour que la paix et le calme règnent de nouveau dans notre pays.»
Incertitude
Pour un autre citoyen, Vishal Kawal, qui travaille dans le domaine de la santé, les tensions sociales qui ont secoué le pays ont en effet tenu toute la population en haleine. «Pour ceux qui devaient se déplacer, que ce soit pour le travail ou les études, l’inquiétude était bien réelle. J’ai moi-même dû prendre la route vers Cascavelle avec des collègues, et il était impossible de ne pas remarquer les épaisses fumées qui s’élevaient de Bambous. Désormais, on hésite à sortir, surtout après les heures de travail. Au-delà de l’insécurité, une autre inquiétude grandit : quelles seront les conséquences de ces émeutes sur l’économie locale ? Assisterons-nous à une nouvelle flambée des prix ? On ne peut qu’espérer que cette période de troubles sera vite du passé, afin que chacun puisse retrouver un quotidien serein, sans peur ni incertitude.»
L’inquiétude ces derniers jours a aussi animé Javed Carmally, jeune entrepreneur. «J’ai pensé à mes proches et à toutes les familles de notre pays. Le drame de Camp-Levieux m’a profondément touché. Mes pensées vont à Élodie et aux membres de sa famille. Ils méritent des réponses, la justice et un accompagnement à la hauteur de leur douleur. Cette tragédie nous impose d’agir dès maintenant, avec détermination, pour mieux protéger nos concitoyens. En tant qu’entrepreneur, je mesure les difficultés de celles et ceux qui ont continué à travailler dans ce climat tendu. Nous devons rester engagés, soutenir nos communautés et préserver la confiance ainsi que la stabilité», souligne Javed qui condamne aussi les actes de violence de ces derniers jours : «Je comprends l’émotion et la colère, mais la violence ne peut pas être notre réponse. Dans les moments difficiles, nous devons rester responsables, courageux et lucides. Vérifions les informations, rejetons les rumeurs et choisissons le dialogue plutôt que la division. Notre pays a besoin d’une direction claire, d’institutions qui agissent et d’une vision qui rassemble.»
D’un avis à un autre, les mêmes sentiments habitent les cœurs. Pour Axelle Gaillard, enseignante-documentaliste, le ras-le-bol de la population est bien réel. «Comment pourrait-il en être autrement ? Comment ne pas être révolté quand le coût de la vie ne cesse d’augmenter, que les factures s’alourdissent, que les produits essentiels deviennent toujours plus chers, tandis que les salaires stagnent ? Comment font ceux qui gagnent peu pour nourrir leur famille et vivre dignement jusqu’à la fin du mois ?» s’interroge-t-elle.
Pour l’enseignante, la crise de l’eau ou encore la vie chère nous concerne tous. «Nous ne pouvons fermer les yeux sur ce que vivent nos compatriotes les plus démunis, nous sommes tous liés par une même humanité et solidarité. Pendant ce temps, trop d’élus semblent davantage préoccupés par leurs intérêts, leurs privilèges et leurs querelles que par les difficultés de ceux qu’ils représentent», confie Axelle en commentant les émeutes qui ont secoué le pays : «Oui, la colère est légitime. Mais je ne cautionne ni les casseurs ni ceux qui profitent de la détresse collective pour servir d’autres intérêts. La violence ne résout rien. La population ne demande pas des discours, mais des actes. Pas des promesses, mais des résultats. Le calme ne se décrète pas, il se mérite par l’écoute, le respect et l’action. Maurice appartient à tous ses citoyens. Il est temps que ceux qui nous gouvernent s’en souviennent», conclut-elle en parlant de ces tristes événements qui ont, cette semaine, bouleversé la vie des Mauriciens et qui laisseront définitivement des traces...