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Maurice sous tension : comment rassurer nos enfants ?

19 octobre 2026

Ils entendent les conversations des adultes, voient défiler des images inquiétantes sur les écrans et ressentent parfois une tension qu’ils ne savent pas comment expliquer. Même lorsqu’on pense les préserver, les enfants ne sont pas imperméables à ce qui se passe autour d’eux. Mais comment répondre à leurs questions sans les alarmer davantage ? Et comment les aider à traverser cette période sans leur transmettre nos propres peurs? Brenda Thanacoody, ancienne directrice du Mauritius Examinations Syndicate (MES), coach en leadership, facilitatrice en pleine conscience et en méditation, et auteure, s’intéresse au bien-être émotionnel, notamment à travers des initiatives de méditation en milieu scolaire. Hondoline Collet-Guillaume, fondatrice des Ondes de Line, crée quant à elle des espaces d’écoute, de partage et de soutien autour des expériences et des défis vécus par les femmes. Dans leurs interventions intégrales, elles livrent des pistes concrètes pour mieux écouter les enfants, accueillir leurs émotions et leur offrir un cadre sécurisant, sans leur cacher la réalité ni leur faire porter les inquiétudes des adultes. Vous pouvez également retrouver leur partage synthétisé dans la version papier de votre hebdomadaire.

Doit-on expliquer aux enfants ce qui se passe actuellement dans l’île ?

BRENDA THANACOODY : Oui, absolument, mais avec une immense guidance et sans transfert de nos propres peurs.En tant qu'anciennedirectrice d'école et enseignante, je sais qu'un enfant ressent tout. Les enfants ne sont pas insensibles :ils entendent les conversations sur les coupures d'eau, ressentent la tension des émeutes, vivent de plein fouet le choc de l'annulation de leurs examens et absorbent la lourdeur des actualités dramatiques, comme ce terrible incident impliquant ce policier. Ne rienleur dire, c'est les laisser face à un vide textuel qu’ils vont remplir avec leurs propres scénarios, souvent bien plus terrifiants que la réalité. Les enfants sont de véritables éponges énergétiques. Si nous faisons semblant que tout va bien alors que l'ambiance à la maison ou dans le pays est électrique, nous créons une dissonance cognitive chez eux.

HONDOLINE COLLET-GUILLAUME : Oui, je pense qu’il est important d’expliquer aux enfants ce qui se passe, avec des mots adaptés à leur âge. Les enfants ressentent nos émotions, entendent nos conversations et peuvent être exposés à des images qui leur font peur. Mais il faut surtout leur rappeler qu’ils ne sont pas seuls, qu’ils ont le droit d’avoir peur et de poser des questions. Notre rôle, en tant qu’adultes, est de les écouter, de les rassurer et de leur montrer qu’on peut ressentir de la colère sans devenir violent. Nous ne pouvons pas toujours contrôler ce qui se passe autour de nous, mais nous pouvons apprendre à comprendre nos émotions plutôt que de les laisser nous contrôler.

Comment expliquer à un enfant ce qui se passe actuellement à Maurice, notamment les manifestations, les tensions et les incidents violents, sans l’effrayer ni lui cacher la réalité ?

BRENDA THANACOODY : Pour leur expliquer la situation de manière juste, je recommande d'adopter une approche en trois étapes :

• L'écoute somatique et émotionnelle : Avant de parler, demandez-leur ce qu’il ssavent déjà et ce qu’ils ressentent dans leur corps. Ont-ils la boule au ventre face aux examens annulés ? Ont-ils peur? Validez leursémotions sans les juger.

• Des faits simples et imagés, sans drama :Expliquons les faits sans haine ni colère. Pour les examens annulés, rassurons-les en leur disant que leur valeur ne dépend pas de ce calendrier bousculé et que les adultes travaillent à trouver des solutions. Pour les tensions et la violence, expliquons-leur que le pays traverse une crise de colère, comme un gros orage, mais que la violence n'est jamais la solution pour régler un problème.

• Le retour à l'ancrage (Mindfulness) :Finissons toujours par une note de sécurité. C'est le moment idéal pour leur apprendre à respirer, à s'ancrer dans le moment présent, là où ils sont en sécurité à la maison. Rappelons-leur que même si le monde extérieur est agité, ils possèdent en eux un espace de calme.

En ne fuyant pas leurs questions, nous transformons cette crise mauricienne en une opportunité de leur enseigner la résilience, l'empathie et la gestion de leurs propres tempêtes intérieures.

HONDOLINE COLLET-GUILLAUME: Je pense qu’il faut commencer par écouter l’enfant et comprendre ce qu’il a entendu ou compris. Il faut leur expliquer qu’en ce moment, beaucoup de personnes peuvent ressentir de la colère, de la frustration ou de la peur. Et lorsque les émotions deviennent trop fortes, certaines personnes peuvent agir sans réfléchir aux conséquences de leurs actes. On peut lui expliquer que certaines personnes sont en colère et expriment leur mécontentement. Face à cette colère, certains choisissent la violence, tandis que d’autres choisissent de rester chez eux, auprès de leur famille. Il est important de lui faire comprendre que la colère est une émotion normale, mais que nos actes ont des conséquences.

Et surtout, je pense qu’il faut lui rappeler une chose essentielle : peu importe ce qui se passe à l’extérieur, l’amour, la famille et le soutien inconditionnel doivent rester des repères à la maison. La maison doit être cet espace où l’enfant peut déposer ses peurs, poser ses questions et se sentir écouté et aimé. Dans un monde qui peut parfois sembler incertain, nous devons faire de notre foyer un lieu de sécurité émotionnelle, un endroit où l’enfant sait qu’il n’est pas seul.

Comment savoir ce qu’un enfant a compris de la situation et identifier les peurs que les images, les conversations d’adultes ou les réseaux sociaux peuvent susciter chez lui ?

BRENDA THANACOODY : Pour savoir ce qu'un enfant traverse, il faut cesser de chercher des réponses uniquement dans ses mots et apprendre à lire ses comportements et son énergie. Avec la surexposition aux réseaux sociaux (TikTok, WhatsApp) et les images brutales qui circulent en ce moment à l'Île Maurice, les enfants accumulent des traumatismes visuels et auditifs qu'ils n'arrivent pas toujours à verbaliser. En combinant mon expérience en milieu scolaire et mes pratiques holistiques, voici les clés pour sonder leur cœur et leur esprit :

• Pratiquer l'enquête douce : Ne lui posez pas de questions frontales comme «As-tu peur du policier ?» ou «Qu'as-tu vu sur TikTok ?». Utilisez plutôt le détour et le jeu. Demandez-lui : «Qu'est-ce que les copains racontent sur ce qui se passe à Maurice en ce moment ?» ou «Si tu devais dessiner l'ambiance du pays ou de l'école ces jours-ci, elle ressemblerait à quoi ?». Le dessin et l'histoire projetée sur les autres libèrent la parole de l'enfant sans qu'il se sente interrogé.

• Repérer les somatisations et les blocages: La peur et l'anxiété induites par les conversations d'adultes se logent immédiatement dans le corps de l'enfant. Soyez attentive aux changements soudains : un sommeil perturbé, des cauchemars, des maux de ventre inexpliqués (le plexus solaire qui se noue), ou un enfant qui redevient très collant. Énergétiquement, un enfant stressé va soit se recroqueviller (repli sur soi, mutisme), soit exploser (colère, hyperactivité, irritabilité). Ce sont ses façons de crier qu'il est saturé par ce qu'il a capté.

• Créer un rituel de «Météo Intérieure» : instaurer un moment calme en fin de journée. Demandez-lui : «Quelle est ta météo intérieure aujourd'hui ? Un grand soleil, de la pluie, ou un orage comme dans les rues ?». S'il y a un orage, invitez-le à poser ses mains sur son cœur ou son ventre, et à respirer profondément pour faire sortir cette peur. Apprenez-lui à dire : «J'ai vu ou entendu des choses qui font peur, mais ici, maintenant, je suis en sécurité.»

En résumé, pour identifier leurs peurs, il faut observer leurs silences, écouter leur corps et leur offrir un espace de présence totale (mindfulness) où ils se sentent assez en sécurité pour déposer leur fardeau émotionnel.

HONDELINE COLLET-GUILLAUME : Avant, nous attendions souvent les informations devant la radio ou à travers le journal télévisé, à des moments précis. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux et les médias numériques, les enfants peuvent accéder à presque tout, à n’importe quelle heure, parfois même à des images violentes ou sorties de leur contexte. C’est pourquoi nous devons être particulièrement vigilants. Il faut prendre le temps de leur demander ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont compris et ce que cela leur fait ressentir. Un enfant peut voir une image en quelques secondes, mais garder la peur qu’elle a provoquée pendant longtemps. Je pense que les parents doivent surveiller leur exposition aux informations, sans pour autant les couper de la réalité. L’objectif est de les aider à faire la différence entre ce qu’ils voient à l’écran et ce qui se passe réellement autour d’eux, tout en leur offrant un espace où ils peuvent exprimer leurs inquiétudes librement.

Que répondre à un enfant qui demande s’il est en sécurité, si des événements violents peuvent se produire près de chez lui ou si sa famille risque quelque chose ?

BRENDA THANACOODY : À cette question, la réponse doit être immédiate, ferme et corporelle : « Ici et maintenant, avec moi, tu es en totale sécurité. » Face à la peur de la violence, l'enfant n'a pas besoin d'une analyse politique ou sociologique de la situation. Il a besoin d'un ancrage immédiat pour calmer son système nerveux en alerte.

En tant qu'ancienne directrice d'école, j'ai souvent vu des enfants paniquer face à des crises. En tant que coach en mindfulness et énergéticienne, je sais que la peur est une énergie hautement contagieuse. Si vous répondez avec une voix tremblante ou hésitante, l'enfant captera votre vibration d'insécurité, peu importe les mots utilisés.

Voici la méthode en trois temps pour répondre à cette angoisse légitime :

• Le bouclier physique et le contact: Avant même de parler, descendez à sa hauteur, regardez-le dans les yeux et, s'il y consent, prenez-lui les mains ou serrez-le dans vos bras. Le contact physique enveloppant baisse instantanément le taux de cortisol (l'hormone du stress) et réaligne son énergie.

• La vérité rassurante sans fausse promesse: Ne lui dites pas «Il ne se passera jamais rien nulle part», car son intuition sait que le risque existe. Dites-lui plutôt la vérité sur le rôle des adultes : «Il y a de la colère dans certains endroits de l'île en ce moment, c'est vrai. Mais notre maison est notre espace protégé. Papa, Maman (ou les adultes qui t'entourent), nous sommes là pour te protéger. C'est notre travail d'adulte de veiller sur toi, et nous le faisons très bien.»

• L'exercice des «Racines»: S'il a peur que la violence arrive près de chez lui, ramenez son esprit volatile dans le moment présent. Faites cet exercice rapide avec lui : «Pose tes pieds bien à plat sur le sol. Sens comme la terre sous notre maison est solide. Respire profondément. Est-ce qu'il y a du danger dans cette pièce en ce moment ? Non. Tu es en sécurité.» Apprenez-lui à visualiser une bulle de lumière protectrice autour de votre maison.

En rassurant l'enfant sur la capacité des adultes à le protéger, vous lui permettez de relâcher la pression et de redevenir un enfant, au lieu de porter le poids de la sécurité de toute sa famille.

HONDOLINE COLLET-GUILLAUME : Je pense qu’il faut répondre avec honnêteté et surtout avec du recul. N’oublions pas que les parents sont humains eux aussi : ils ressentent de la peur, de la colère et de l’incertitude face à ce qui se passe. Il est donc difficile de rassurer un enfant lorsque l’on cherche soi-même ses repères. L’important est de prendre conscience de nos propres émotions avant de répondre, afin de ne pas transmettre nos angoisses à l’enfant. Nous n’avons pas besoin de prétendre que tout va bien ni de promettre que rien ne se passera. On peut lui expliquer que nous ne contrôlons pas tout ce qui se passe à l’extérieur, mais que nous pouvons rester vigilants et prendre des décisions responsables. La maison doit rester un espace de sécurité émotionnelle, où l’amour, la famille et le soutien restent présents, même dans l’incertitude. Les enfants n’ont pas besoin de parents qui n’ont jamais peur, mais d’adultes capables de reconnaître leurs émotions sans leur faire porter le poids de leurs inquiétudes.

Quels sont les bons réflexes à adopter en tant que parent pour rassurer son enfant, accueillir ses émotions et préserver son sentiment de sécurité, même lorsque nous sommes nous-mêmes inquiets ou que nous n’avons pas toutes les réponses ?

BRENDA THANACOODY : Le premier réflexe à adopter n'est pas de masquer notre inquiétude, mais de réguler notre propre énergie avant d'interagir avec notre enfant. En tant que parents, nous pensons souvent, à tort, que nous devons être des super-héros invulnérables. Mais en tant qu'énergéticienne et coach en mindfulness, je répète souvent cette métaphore : dans un avion, en cas de dépressurisation, on doit d'abord mettre son propre masque à oxygène avant d'aider son enfant. Si votre niveau de stress est à 10/10, vous ne pourrez pas descendre celui de votre enfant à 2/10.

Face au climat actuel à l'Île Maurice, voici les réflexes essentiels à cultiver à la maison :

• Pratiquer la co-régulation par la respiration :Quand vous sentez la panique monter en vous (après avoir lu une info), prenez trois grandes respirations abdominales avant de parler à votre enfant. Votre calme cardiaque et vibratoire va, par résonance, apaiser le sien. C’est cela, la puissance de la pleine conscience partagée.

• Le droit de ne pas savoir : Si votre enfant vous pose une question complexe sur les coupures d'eau ou la politique et que vous n'avez pas la réponse, soyez honnête. Dites-lui : «Je ne sais pas exactement pour quoi cela se passe ainsi, mais je te promets que je cherche à comprendre et que dès que j'aurai du nouveau, je t'expliquerai.» Cela lui montre qu'on peut être dans l'incertitude sans pour autant être en danger.

• Normaliser l'inquiétude mutuelle : Si votre enfant capte votre stress, ne lui mentez pas en disant «Tout va bien». Dites plutôt : «C'est vrai, je suis un peu soucieuse en ce moment parce que la situation dans l'île est particulière. Mais c'est une inquiétude d'adulte, je m'en occupe. Tu n'as pas à t'en faire, nous sommes ensemble et nous gérons la situation.» Vous validez ainsi son intuition sans faire peser le poids de votre angoisse sur ses épaules.

• Instaurer un couvre-feu médiatique: Je conseille vivement de couper les radios locales en boucle et les partages de vidéos WhatsApp en présence des enfants. Protégez l'espace sonore de votre maison. Remplacez le bruit des actualités par de la musique douce, des moments de parole ou des rituels de gratitude le soir, pour réélever le taux vibratoire du foyer.

En adoptant ces réflexes, vous apprenez à votre enfant une leçon de vie inestimable : on peut traverser une tempête extérieure, ressentir de l'inquiétude, et pourtant rester debout, ancré et uni.

Notre île traverse une tempête, mais n'oublions pas que nous sommes les gardiens du phare pour nos enfants. En ce moment, l’atmosphère est lourde, chargée d'incertitudes et de frustrations légitimes entre les coupures d'eau, le stress des examens et les tensions sociales. Il est normal de se sentir secoué. Mais le plus beau cadeau que nous pouvons faire à la génération future, c'est de leur montrer que notre paix intérieure ne dépend pas du chaos extérieur.

En tant qu'éducatrice et thérapeute, mon message à tous les parents et enseignants mauriciens est un appel au retour à soi et à la solidarité. Ne laissons pas la colère ambiante ou la peur saturer le cœur de nos enfants. Faisons de nos maisons et de nos classes des sanctuaires de calme, d'écoute et de bienveillance. C’est en apprenant à nos enfants à s'ancrer dans le moment présent, à respirer au cœur de la crise et à faire preuve d'empathie que nous surmonterons cette épreuve.

Prenons soin de notre propre énergie, car c'est en diffusant notre lumière et notre stabilité que nous aiderons nos enfants à grandir en toute sécurité, alignés et résilients. Prenez soin de vous, et prenons soin d'eux.

HONDOLINE COLLET-GUILLAUME : Je pense qu’il faut aussi parler de solutions aux enfants, et pas seulement de ce qui ne va pas. Leur rappeler la beauté de notre île Maurice, notre diversité culturelle et tout ce qui nous rassemble malgré nos différences. Oui, nous traversons une période difficile, et les adultes eux-mêmes ont leurs peurs et leurs inquiétudes. Mais nous devons aussi montrer aux enfants qu’il existe d’autres façons de réagir que la colère et la violence, et que le dialogue, le respect et la solidarité restent possibles. On peut leur proposer des activités simples, comme dessiner ou colorier Maurice aujourd’hui, puis l’île dont ils rêvent : une île unie, où toutes les communautés vivent ensemble dans le respect et l’harmonie. Pour les familles qui le souhaitent, la prière peut aussi être un moment de rassemblement et d’apaisement. L’essentiel est de créer des moments où l’on se retrouve, où l’on échange et où l’on se rappelle l’importance d’être ensemble.

Maurice, ce n’est pas uniquement ce que nous vivons aujourd’hui. C’est aussi tout ce que nous partageons et tout ce que nous pouvons reconstruire ensemble. Nous ne pouvons pas toujours contrôler ce qui se passe à l’extérieur, mais nous pouvons aider nos enfants à garder espoir, à imaginer des solutions et à comprendre que l’unité commence aussi dans nos propres foyers. Et j’espère qu’un jour, nous pourrons raconter à nos enfants comment, malgré cette période difficile, nous avons su retrouver nos repères et avancer ensemble.

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