Publicité
Par Yvonne Stephen
25 janvier 2026 08:17
Après avoir fui les violences du Sud-Kivu, perdu une fille et survécu à sept ans dans un camp de réfugiés, Freddy Lunganyu et les siens pensaient enfin toucher au but. Mais depuis près de deux ans, cette famille congolaise est bloquée à Maurice, réfugiée sans ressources…
Les jours s’étirent. Ils amenuisent l’espoir et la patience, fissurent la joie, enlisent l’avenir. Cela fait presque deux ans que Freddy Lunganyu et les siens sont bloqués à Maurice. Sans possibilité de travailler, explique-t-il, sans scolarité pour leurs trois enfants en âge d’aller à l’école : Bendi, 14 ans, Defi, 12 ans et Noah, 7 ans. Les deux plus jeunes, nés sur le sol mauricien s’appellent Tabiri, 18 mois, et Zion, 6 mois. Cette famille congolaise a fui la guerre civile qui ravage le pays et brise des vies depuis plusieurs années. Au bout d’un long périple, elle a atterri à Maurice, alors qu’elle souhaitait rallier les îles Cook. Faute de visa, leur voyage s’est arrêté là.
Depuis février 2025, Freddy Lunganya, son épouse, Nancy Nkulu Osaka, et leurs cinq enfants ont obtenu le statut de réfugiés politiques et ne sont plus sous la menace d’une expulsion. Néanmoins, malgré cette protection internationale, les parents ne peuvent pas travailler. Sans ressource, Freddy Lunganya se dit «abandonné par les autorités mauriciennes» : «Mon épouse, mes enfants et moi, nous avons été sacrifiés à Maurice. Ce pays nous fait souffrir. Nous n’en pouvons plus. Nous devons vraiment aller de l’avant…» Il rêve de rejoindre Singapour pour commencer une nouvelle vie. Mais lui et sa famille ont besoin d’aide pour faire face au quotidien et entamer un nouveau chapitre.
Pour saisir pleinement l’ampleur de leur situation, il faut remonter le fil de la vie des Lunganyu. Un véritable voyage entre guerre, souffrance, perte, fuite et espoirs déçus, qui les a menés jusqu’à Maurice…
Des nuits d’horreur. Lohata Freddy Lunganyu et son épouse viennent du Sud-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo. Une région où la guerre civile ronge les vies depuis des décennies. C’est lors d’une montée en violence du conflit armé que les Lunganyu ont perdu leur fille aînée : «Elle a été assassinée dans une école», raconte Freddy Lunganyu. Nous sommes en 2017.
Cette mort, cette perte, embrase le cœur du père et il décide de tout quitter. De partir loin : «J’ai dû fuir le pays. Mon papa était dans la politique. Il a aussi été assassiné.» Mais les moyens sont limités, alors avec sa famille, son épouse et ses deux enfants, ils marchent sans s’arrêter toutes les nuits suivantes, priant pour la couverture protectrice relative de la nuit. Ils marchent des kilomètres à pied, franchissent des rivières en bateaux, sans nourriture, avec la peur au ventre. Ils arrivent en Zambie dans un camp de réfugiés. Ils y passeront sept ans. Les conditions sont rudes, le quotidien, incertain. Mais au milieu de cette lutte pour survivre, la vie reprend timidement ses droits : Noah, leur quatrième enfant, vient au monde dans ce camp, fragile symbole d’espoir au cœur des épreuves.
L’espoir. Le bruit court dans le camp : il est enfin possible de rêver d’une autre vie. Que les enfants puissent aller à l’école, que Freddy puisse travailler pour subvenir aux besoins des siens... Alors il demande à ses proches restés au pays de vendre la maison familiale : «Nous avons obtenu notre part.» Son rêve ? Les îles Cook, un archipel polynésien en libre association avec la Nouvelle-Zélande. Il rallie, avec les siens, le Zimbabwe dans l’angoisse. Sur cette route, raconte-t-il, la moindre erreur peut avoir de lourdes conséquences. A Harare, l’argent sert à prendre les billets. Le voyage sera long. Afrique du Sud, Maurice, Australie et, enfin, cette terre d’accueil qui leur tend les bras…
La désillusion. Le 6 juillet 2024, la famille Lunganyu débarque dans notre île. Le voyage a été long, mais les cœurs et les corps sont poussés par ce rêve qui va devenir réalité. Plus que deux transits, plus que quelques heures en avion et la vie pourra reprendre ses couleurs. Nancy Nkulu Osaka est enceinte de sept mois. La nouvelle tombe, la famille est bloquée sur le sol mauricien. Pas de visa de transit pour l’Australie, pas de départ. Freddy Lunganyu ne comprend pas : «Air Mauritius ne m’avait jamais demandé ce document. Nous avions voyagé sans problème jusque là…» C’est le choc. Son épouse fait un malaise : «Ma femme est tombée sans connaissance.» Elle est conduite à l’hôpital où elle va accoucher le 10 juillet de la petite Tabiri. Les autorités proposent à Freddy Lunganyu, un retour au Zimbabwe, il refuse, abasourdi : «Je ne comprenais rien. Je ne comprends toujours pas. Pourquoi nous bloquer ici à Maurice pour le visa de transit? Il fallait nous laisser partir. Si l’Australie nous bloquait, là, il y avait une logique…»
La réalité. Incapable de payer l’hôtel, la famille se retrouve sans toit. L’ONG Caritas intervient et la place dans un autre établissement pendant deux semaines, puis au couvent des religieuses de Grand-Gaube pendant deux mois, avant de lui trouver une maison à Pointe-aux-Piments : «Nous y sommes restés un mois.» L’organisation alerte le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés qui se trouve à Pretoria. Les Lunganyu bénéficient, d’abord, d’un permis de séjour temporaire avant d’obtenir le statut de réfugiés politiques qui prendra fin le 26 février 2026. Un soulagement précaire. Douloureux, même. Les enfants ne sont pas scolarisés et les parents ne peuvent travailler. La famille Lunganyu incarne le destin de milliers de réfugiés politiques : protégés sur le papier, mais abandonnés dans la réalité.
L’argent vient à manquer, et assurer les besoins quotidiens devient un combat : « Nous vivons des moments vraiment difficiles. Il ne me reste rien. Il nous manque parfois même de la nourriture. Je suis stressé chaque jour.» Aujourd’hui, la famille vit dans une maison à Grand-Gaube, dont le loyer est pris en charge par Caritas. Heureusement, dit-il, il peut compter sur le «peuple mauricien» : «Merci, merci pour tout.» L’organisation aide la famille de plusieurs façons, notamment du côté de l’alimentaire, assure Cursley Goindoorajoo, qui accompagne la famille.
Le silence des autorités. «Comment vivre avec cinq enfants et ma femme ici à Maurice sans travail, sans aucune assistance du gouvernement mauricien ? » Lui qui était ingénieur en électricité dans son pays, ne peut s’empêcher d’être amer. Freddy est à bout et ne le cache pas : «Pendant ces deux ans où nous avons été bloqués inutilement à Maurice, j’ai dépensé tout l’argent que j’avais. Je n’ai plus rien. Je souffre énormément.» Nous avons contacté le ministère de l’Éducation qui n’a pas donné suite à nos interrogations. Du côté de l’Égalité des genres et du Bien-être de la famille, on dit ne pas être au courant du dossier des Lunganyu. Ce qui a étonné le père de famille : «J’ai été à plusieurs reprises à la Family Support Services de Goodlands pour demander de l’assistance, surtout quelque chose à manger pour les enfants. La police est au courant de ma situation, j’ai fait plusieurs dépositions. Il n’y a jamais eu d’aide, que des promesses.» Un contact a été établi entre les Lunganyu et le Ministry of Gender Equality and Family Welfare.
L’avenir. Désormais, la famille veut rallier Singapour. Elle est en attente des passeports des enfants qui sont nés à Maurice. Les autorités locales n’appliquent le droit du sol simple (voir hors-texte), donc Tabiri et Zion n’ont pas la nationalité mauricienne, malgré les demandes du père. Pour que ces papiers leur parviennent du Congo, il faut avoir les moyens de payer une société de transport de documents. Caritas s’est engagée à continuer à leur venir en aide, explique Cursley Goindoorajoo : «Nous tentons d’accompagner la famille dans toutes ses démarches.» Ensuite, il faudra entamer les démarches, y mettre de l’énergie et de l’espoir. Mais aussi des fonds : «Pour pouvoir bouger, il faudra bien que je prouve que j’ai assez d’argent sur mon compte. C’est ce qu’on appelle des preuves des moyens de subsistance»
Vous souhaitez aider ? Contacter Freddy Lunganyu sur le 5474-3658. Ou prenez contact avec Cursley Goindoorajoo de Caritas (5259-7123).
**Pourquoi Tabiri et Zion ne sont pas Mauriciens ? **
Naître à Maurice ne signifie pas automatiquement devenir Mauricien. Aurélien Oudin, juriste, explique : «Le pays n’applique pas le droit du sol simple, mais privilégie le droit du sang. Concrètement, un enfant obtient la nationalité mauricienne uniquement si au moins l’un de ses parents est Mauricien.» Lorsque les deux parents sont étrangers - qu’ils soient touristes, travailleurs ou demandeurs d’asile - l’enfant, même né sur le sol mauricien, conserve la nationalité de ses parents. Il existe toutefois des exceptions, notamment pour certaines naissances antérieures à 1995 ou dans des situations particulières nécessitant l’approbation du bureau du Premier ministre. À Maurice, la citoyenneté dépend donc avant tout de la filiation, et non du lieu de naissance.
Un conflit qui dure
Le conflit dans l’est de la République démocratique du Congo oppose l’armée congolaise à plusieurs groupes armés, dont le principal est le Mouvement du 23 mars (M23. Ce groupe, né en 2012 d’une mutinerie de soldats tutsis de l’armée congolaise insatisfaits de l’application d’un accord de paix de 2009, dit défendre les minorités contre d’autres milices et protéger ses intérêts. La région est riche en minerais, ce qui alimente les rivalités. Les tensions historiques entre communautés, les conséquences du génocide rwandais et les accusations de soutien de pays voisins, notamment le Rwanda, compliquent encore davantage la crise.
Publicité
Publicité
Publicité