Une souveraineté qui s’éloigne
Le deal Chagos peut-il encore aboutir ? La réponse à cette question reste aussi floue et incertaine que le dossier des Chagos lui-même. Chaque rebondissement réduit un peu plus les chances de Maurice de retrouver sa souveraineté sur l’archipel. Le dernier épisode en date remonte au début de la semaine, lorsque Londres a avancé que l’accord signé en mai 2025 avec Maurice était désormais «game over at political level» après le retrait du soutien des États-Unis, indispensable en raison d’un traité militaire liant Washington et Londres sur Diego Garcia datant de 1966. Une information choc, relayée par la presse britannique, qui a eu l’effet d’un véritable coup de massue.
À cette équation déjà complexe s’ajoutent de nouveaux développements. Les Maldives persistent dans leur volonté de revendiquer les Chagos, une position face à laquelle Maurice a fermement réaffirmé sa souveraineté, tandis qu’une délégation britannique est attendue à Maurice le 22 avril, laissant entrevoir une possible reprise des discussions, dans un contexte plus incertain que jamais.
Londres piégée entre un traité et un accord
Il faut dire que les différentes volte-face de Donald Trump, qui a fini par se dresser clairement contre cet accord en invoquant notamment des enjeux stratégiques liés à la base militaire, ont profondément fragilisé la dynamique diplomatique autour du dossier et contribué à bloquer davantage sa mise en œuvre. La Grande-Bretagne, sous pression internationale mais aussi parlementaire, se retrouve désormais dans une position délicate, contrainte de composer avec des intérêts stratégiques divergents tout en tentant de préserver ses engagements diplomatiques.
En résumé, souligne l’observateur Jocelyn Chan Low, l’Angleterre est coincée. «Il y a eu un accord clair et net entre la Grande-Bretagne et les États-Unis, et le deal avec Maurice est en totale contradiction avec cet accord, ce qui fait que l’Angleterre ne peut pas avancer. Et puis, il y a le jugement du BIOT dans l’affaire Misley Mandarin, qui lui donne le droit de rester sur l’archipel, mais cela n’est pas pris en considération dans le deal avec Maurice. Ce jugement réaffirme le right of abode (droit de résidence permanente). D’un point de vue géopolitique, il est difficile de voir comment la Grande-Bretagne peut aller de l’avant. C’est une contradiction qu’elle ne peut pas résoudre. Si elle avance sans l’aval des États-Unis, elle va à l’encontre du droit international, puisque le traité a été déposé aux Nations unies. Et ce sera la même chose si elle ne met pas en œuvre l’accord visant à restituer les Chagos à Maurice.»
Un accord valide… mais à l’arrêt
Parvez Dookhy, observateur politique et avocat constitutionnaliste, abonde dans le même sens. L’accord, dit-il, demeure un fait en droit international. Et après l’avis de la Cour internationale de justice et l’accord signé avec Maurice, il sera difficile pour les Britanniques de nier la souveraineté mauricienne sur les Chagos. Mais, un obstacle de taille demeure. «En droit international, ce n’est pas seulement le droit qui compte, mais aussi son exécution. Et lorsqu’on parle d’exécution se pose la question de leur bonne volonté. Le droit international, en tant que tel, ne peut rien contre leur mauvaise volonté.» Son application, ajoute notre interlocuteur relève de la volonté des Britanniques. «Il faudrait une majorité au Parlement britannique pour incorporer l’accord en droit interne. C’est à cela que s’est heurté Keir Starmer. Au début, il disposait d’une majorité acquise et, au fil du temps, cette majorité est devenue hostile à l’accord, d’où le retrait du texte au Parlement et la suspension sine die annoncée par les autorités britanniques. Mais les Britanniques restent tenus par l’adage pacta sunt servanda, signifiant qu’ils ont l’obligation d’exécuter l’accord de bonne foi.»
Le droit international face à ses limites
Résultat des courses ? Tout le monde se retrouve aujourd’hui dans l’impasse. Pour Jocelyn Chan Low, la situation actuelle est très complexe, que ce soit sur le plan juridique, diplomatique ou géopolitique. «Il faut bien voir quel principe a sous-tendu cet accord : le respect du droit international, le respect de l’avis de la Cour internationale de Justice et du vote des Nations unies. L’Angleterre a suivi ces principes, surtout que Keir Starmer est connu comme un légiste dans ce genre d’affaire. Biden suivait plus ou moins le droit international, mais ce qu’il faut savoir c’est que le jugement de la Cour de La Haye n’a pas d’obligations. Il reste important sur le plan international, mais qui n’a pas de force d’application.»
Il en va de même, poursuit-il, des résolutions des Nations Unies. «Le problème, c’est que ces principes existent, mais leur application est une autre question. Les Nations unies, par exemple, adoptent des résolutions, mais elles ne disposent pas de force pour les appliquer. Alors, qui va les appliquer ? On l’a vu avec d’autres cas, comme la Palestine où il y a eu des dizaines de résolutions depuis les années 1960, qui n’ont jamais été appliquées. À ce moment-là, les États-Unis défendaient fortement le droit international, notamment sous Biden, surtout après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Mais aujourd’hui, avec Trump, la position change : le droit international est beaucoup moins respecté.»
Un rapport de force défavorable
Maintenant que les choses en sont là, Maurice dispose-t-elle encore de cartes en main pour faire évoluer ce dossier et aboutir à la finalisation de l’accord ? Jocelyn Chan Low ne voit pas d’avenues possibles. «Quand on négocie quelle est notre force à nous ? Dans ce rapport de force, nous sommes très faibles. Nous avons des résolutions en notre faveur oui, mais sans application, cela ne change rien. On n’a pas de gros problème avec la Grande-Bretagne, qu’est-ce qu’on va faire ? Mettre de la pression sur les États-Unis ? À moins qu’ils achètent Diego Garcia de Maurice ? Et ceux qui disent que les Américains doivent partir, ce n’est pas aussi simple.»
Faire pression pour débloquer la situation
Si Jocelyn Chan Low n’est pas très optimiste, Parvez Dookhy estime, lui, que Maurice dispose encore de leviers juridiques et diplomatiques en sa faveur. Cela devra désormais se jouer sur le plan politique, souligne-t-il. «Nous devons agir, faire pression. L’opposition britannique à l’accord a fait ce qu’on appelle feu de tout bois. Nous devons faire de même pour faire exécuter l’accord. Il faut rallier la communauté internationale, ou du moins le Sud global, à notre cause. Pour cela, nous devons avoir une diplomatie active sur le sujet, et non passive. Il faut tisser des liens et obtenir l’appui des uns et des autres.» Tout cela en faisant attention, dit-il, à Keir Starmer, qui a été jusqu’ici un atout pour Maurice et qui devra le rester en raison de sa volonté de parvenir à un accord et de son attachement au respect des décisions de la Cour internationale de justice. Mais, ajoute-t-il, le risque est que «si Keir Starmer tombe, rien ne garantit que nous aurons un autre Premier ministre britannique aussi favorable à l’exécution de la décision de la Cour internationale de justice».
L’option de la confrontation juridique
L’autre piste, estime Parvez Dookhy, consiste à agir auprès des instances et organisations internationales. «Elles doivent reconnaître officiellement Maurice comme étant l’autorité souveraine sur les Chagos. Enfin, nous avons une arme juridico-politique : faire porter plainte contre les autorités britanniques, notamment certains acteurs britanniques, pour “crime contre l’humanité” devant la Cour pénale internationale pour la déportation en masse des Chagossiens.» Un crime continu, dit-il, tant que les Chagossiens ne peuvent pas exercer leur droit au retour.
Une occasion manquée ?
«S’il y a bien une image extrêmement forte qui reste attachée à ce combat, c’est SAJ dans sa toge aux Nations unies. Certains disent que tout le travail de SAJ est tombé à l’eau. Ce n’est pas forcément la vérité, mais c’est perçu ainsi par de nombreux Mauriciens», lance Jocelyn Chan Low.
Aujourd’hui, beaucoup se demandent si les choses auraient pu être gérées autrement par le gouvernement mauricien. Pour l’observateur, elles auraient définitivement dû l’être. «Le vrai problème, selon moi, c’est que Maurice n’était pas suffisamment préparée à gérer toutes ces complications. On a pensé que le cadre du droit international suffirait, sans anticiper les blocages politiques réels. Or, en diplomatie, il faut anticiper ce type de situations. Là, ils ont surtout réagi au lieu d’anticiper.» L’autre erreur, estime-t-il, est d’avoir été trop optimiste au point d’inclure cela dans le Budget, sachant que la géopolitique peut basculer à tout moment.