C’est quoi ? «L’intelligence émotionnelle ne consiste pas seulement à nommer ses émotions, mais à reconnaître ce qui se passe en soi, à les accueillir sans honte, à comprendre leur message et à les exprimer de façon adaptée. Chez l’enfant, cela signifie pouvoir dire "je suis triste", "je suis frustré.e" ou "j’ai peur", tout en comprenant que ces émotions ne sont ni mauvaises ni dangereuses. Elles font partie de l’expérience humaine. Cette intelligence aide l’enfant à développer une relation saine avec lui-même et avec les autres, en donnant une place à toutes ses émotions, même les plus inconfortables.»
Un savoir-être essentiel. «Un enfant qui sait lire et compter possède des outils pour réussir à l’école. Un enfant qui comprend ses émotions possède des outils pour traverser la vie. L’intelligence émotionnelle aide l’enfant à développer l’empathie, la confiance en lui.elle, la capacité à poser des limites, à demander de l’aide lorsqu’il.elle en a besoin et à rebondir face aux difficultés. Elle constitue également un facteur de protection important pour la santé mentale.»
Dès la naissance. «Le développement émotionnel commence dès la naissance et se construit progressivement tout au long de l’enfance, puis de l’adolescence. Un enfant ne possède pas naturellement les capacités de régulation émotionnelle attendues chez l’adulte : son cerveau est encore en maturation et il dépend fortement des adultes pour comprendre et gérer ce qu’il.elle ressent.
De 0 à 3 ans, la co-régulation est essentielle : l’enfant ne peut pas se calmer seul.e et a besoin de la présence rassurante d’un adulte pour retrouver un sentiment de sécurité. C’est à travers des réponses répétées – présence, mots posés sur les émotions, réconfort – qu’il.elle construit ses premières bases de régulation.
De 3 à 6 ans, il.elle apprend à identifier et nommer ses émotions, même si les crises restent fréquentes, car le contrôle des impulsions est encore immature.
De 6 à 12 ans, il.elle développe progressivement l’empathie, la compréhension des causes de ses émotions et des stratégies pour mieux les gérer.
À l’adolescence, les capacités de réflexion augmentent, mais l’intensité émotionnelle reste forte, car le cerveau continue de se structurer, notamment dans les zones liées à l’autorégulation et à la prise de décision.»

Une attente réaliste. «Nous demandons parfois à de jeunes enfants des compétences qui correspondent davantage à un cerveau adulte : se calmer immédiatement ; gérer parfaitement leur frustration ; toujours utiliser les bons mots ; prendre du recul lorsqu’ils.elles sont bouleversés.es. Or, ces capacités s’acquièrent progressivement. L’objectif n’est pas d’obtenir un enfant qui contrôle parfaitement ses émotions, mais un enfant qui apprend, étape par étape, à les comprendre, à les exprimer et à les canaliser.»
Un message. «L’autorégulation est le résultat de milliers d’expériences de co-régulation. Avant de pouvoir gérer seul.e ses émotions, l’enfant a besoin de vivre de nombreuses situations où un.e adulte l’aide à comprendre ce qu’il.elle ressent, à se sentir en sécurité et à traverser ses expériences émotionnelles. C’est pourquoi l’intelligence émotionnelle ne se développe pas uniquement grâce à des conseils ou à des règles, mais surtout à travers la qualité des relations que l’enfant vit au quotidien avec les adultes qui prennent soin de lui.elle.»
Reconnaître l’importance de son rôle. «Les parents sont la principale base de sécurité émotionnelle de l’enfant. À l’école ou avec ses amis.es, l’enfant a souvent tendance à contenir ses émotions pour s’adapter, puis il.elle les relâche auprès de ses figures d’attachement. Cela peut être éprouvant pour les parents, mais c’est aussi un signe de confiance profond : l’enfant se sent suffisamment en sécurité pour montrer ce qu’il.elle ressent vraiment. L’éducation émotionnelle ne consiste pas à empêcher l’enfant de ressentir, mais à lui offrir un espace où il peut reconnaître, exprimer et apprendre à réguler ses émotions. Le message essentiel à lui transmettre est simple : toutes tes émotions sont les bienvenues ici, il.elle n’as pas besoin de les cacher pour être aimé.e. Concrètement, cela passe par le fait de nommer ses émotions, de les accueillir sans jugement, de distinguer l’émotion du comportement et d’utiliser le jeu ou le dessin pour les exprimer. C’est dans ce cadre sécurisant que se construisent la confiance, la résilience et des relations saines durables.»
Être des exemples. «Les enfants apprennent bien davantage par l’exemple que par les discours. Les parents sont leurs premiers modèles émotionnels et relationnels : ils.elles observent comment ils.elles gèrent les conflits, expriment leur colère ou leur tristesse, se parlent avec respect malgré leurs désaccords, posent des limites et se réconcilient après une dispute. La dynamique familiale devient ainsi une véritable école de l’intelligence émotionnelle. À travers les comportements de leurs parents, les enfants découvrent le respect mutuel, la confiance, la coopération et l’affirmation de soi. Ils.elles apprennent qu’il est possible d’exprimer une opinion différente, de faire valoir ses besoins ou de fixer des limites sans blesser ni rejeter l’autre. En voyant leurs parents communiquer avec bienveillance et prendre soin de leur propre équilibre émotionnel, ils.elles développent des compétences essentielles pour construire des relations saines et respectueuses tout au long de leur vie.»
Accueillir. «Un élément fondamental consiste à accueillir les émotions plutôt qu’à chercher à les supprimer. Lorsqu’un.e enfant est triste, en colère ou frustré.e, il.elle n’a pas toujours besoin qu’on lui trouve une solution ou qu’on le calme rapidement. Il.elle a souvent besoin qu’un.e adulte l’aide à comprendre ce qu’il.elle ressent et lui montre que ses émotions sont acceptables. Toutes les émotions ont leur place. Ce sont certains comportements qui doivent parfois être encadrés. Par exemple : "Je comprends que tu sois très en colère. Tu as le droit d’être en colère. Je vais t’aider à trouver une façon de l’exprimer sans te faire mal ni faire mal aux autres".»
Distinguer émotion et comportement. «Toutes les émotions sont légitimes, mais tous les comportements ne le sont pas. L’enfant apprend ainsi : "J’ai le droit de ressentir, mais j’apprends à m’exprimer de manière respectueuse." Il est conseillé d’utiliser le jeu, les histoires et le dessin pour aider l’enfant à symboliser ce qu’il.elle vit intérieurement.»
Jouer et passer du temps avec l’enfant. «Le jeu, la présence et les moments partagés sont essentiels. C’est à travers la connexion, la sécurité et l’attachement que l’enfant développe sa capacité à s’ouvrir émotionnellement. Le lien vient avant la régulation.»
Connection avant correction, connection avant régulation. «Un.e enfant ne peut intégrer une guidance émotionnelle que s’il.elle se sent d’abord compris et en sécurité. La co-régulation commence donc toujours par la relation. Elle consiste, pour le parent, à accompagner les tempêtes émotionnelles de l’enfant en restant présent, calme et connecté, plutôt que de chercher à faire disparaître rapidement l’émotion. Cela demande aussi que le parent prenne soin de sa propre santé mentale : un.e adulte capable de reconnaître et de réguler ses états internes devient un repère stable. Lorsqu’un.e enfant est débordé.e, la difficulté pour l’adulte ne vient pas seulement de son comportement, mais aussi de ce que cela réveille en lui.elle : stress, fatigue, peur du jugement ou besoin de contrôle. Certaines réactions instinctives, même bien intentionnées, peuvent alors freiner le développement émotionnel de l’enfant.»
Les erreurs les plus fréquentes : Minimiser ou invalider l’émotion. Dire par exemple : "Ce n’est rien", "Arrête de pleurer", "Tu exagères" peut transmettre à l’enfant que ce qu’il.elle ressent n’est pas acceptable. L’enfant apprend alors à réprimer plutôt qu’à comprendre.
Voir les émotions comme une faiblesse. Lorsque les émotions sont associées à une fragilité ou à un manque de force, l’enfant peut apprendre à cacher ce qu’il.elle ressent pour être accepté.e, au lieu de développer une expression émotionnelle saine.
Vouloir corriger avant de comprendre. Intervenir immédiatement sur le comportement ("calme-toi", "arrête ça", "va dans ta chambre') sans accueil émotionnel peut couper le lien et empêcher l’enfant de se sentir compris.e.»
Au travail ! «Lorsque les parents s’engagent dans leur propre travail émotionnel, qu’ils.elles jouent avec leurs enfants, qu’ils.elles créent du lien, qu’ils.elles reconnaissent leurs émotions et les régulent sainement, ils.elles offrent bien plus qu’un apprentissage : ils.elles offrent un modèle vivant de sécurité émotionnelle, d’attachement sécurisé et de maturité relationnelle. Il est essentiel de rappeler que les parents et les enseignants.es doivent aussi prendre soin de leur santé mentale. Un.e adulte épuisé.e, débordé.e ou émotionnellement non soutenu.e aura plus de difficultés à offrir une présence stable et régulée à l’enfant. Prendre soin de sa santé mentale n’est pas un luxe, mais une responsabilité éducative. Un adulte qui se régule, qui reconnaît ses émotions et qui cherche du soutien lorsque nécessaire devient un modèle vivant de maturité émotionnelle.»
Des signes encourageant. «Contrairement à une idée répandue, un.e enfant émotionnellement intelligent.e n’est pas forcément calme, obéissant.e ou exempt de crises. Il.elle peut pleurer, se mettre en colère ou être frustré.e tout en construisant une bonne intelligence émotionnelle. Les signes les plus fiables sont souvent plus subtils : il.elle commence à mettre des mots sur ce qu’il.elle ressent et à faire le lien entre ses émotions et ce qu’il.elle vit. Il.elle ose exprimer ce qu’il.elle ressent plutôt que de le refouler, et sait qu’il.elle peut se tourner vers un.e adulte de confiance en cas de difficulté. Il.elle développe progressivement sa capacité à reconnaître les émotions chez les autres et comprend que toutes les émotions sont acceptables, même si tous les comportements ne le sont pas. Avec le temps, il.elle parvient à traverser des émotions difficiles sans être submergé.e. Il.elle apprend aussi à faire face aux déceptions, conflits ou échecs en leur donnant du sens. Pour moi, l’un des plus beaux indicateurs d’une bonne intelligence émotionnelle est lorsqu’un enfant comprend qu’il.elle n’a pas besoin de cacher ce qu’il.elle ressent pour être aimé.e.»
Un conseil. Nous avons posé la question suivante à la psychologue : «Si vous ne deviez donner qu’un seul conseil aux parents pour renforcer l’intelligence émotionnelle de leur enfant, lequel serait-ce ?» Voici sa réponse : «Créer de la sécurité émotionnelle avant de chercher la correction. Autrement dit, avant d’enseigner, de raisonner ou de corriger un comportement, l’enfant a d’abord besoin de se sentir compris.e, accueilli.e et en sécurité dans ce qu’il.elle vit. Dans les moments de colère, de tristesse ou de frustration, son besoin premier n’est pas une solution immédiate, mais une présence stable qui lui transmet implicitement : “Ce que tu ressens a le droit d’exister ici. Tu n’es pas seul.e avec ça.“. Mais cette sécurité émotionnelle ne signifie pas surprotection. Il est essentiel de ne pas surprotéger l’enfant des difficultés normales de la vie. L’enfant a besoin d’expérimenter, de faire des erreurs, de ressentir de la frustration, de l’échec et de la déception. Ce sont ces expériences qui construisent la résilience, la tolérance à la frustration et la maturité émotionnelle. Le parent doit également comprendre que les compétences émotionnelles ne sont pas innées ni immédiates, mais qu’elles se construisent progressivement, étape par étape, à travers les expériences de vie, la relation et la maturation du cerveau.»
***Vous pouvez la contacter ***
Harsha Ramchurn est une Registered Psychologist auprès de l’Allied Health Professionals Council of Mauritius (AHPC). Vous pouvez la joindre à ce numéro : 54929223.