La mort de ce détenu, le 5 mai 2020, à la prison de haute sécurité de La Bastille, demeure l’une des affaires les plus troublantes de ces dernières années. Si l’autopsie a conclu à un choc hémorragique provoqué par de multiples blessures et que des poursuites pour meurtre ont été engagées contre plusieurs membres de l’unité d’intervention pénitentiaire, ce sont surtout les nombreuses zones d’ombres qui continuent d’alimenter le débat. Lors de la dernière audience, tenue le 22 juillet, présidée par le magistrat Bisnathsingh, celui-ci a entendu le témoignage du constable Rosanally affecté à la Cyber Crime Unit (CCU) relatif à l’analyse des enregistrements du système de vidéosurveillance (CCTV).
Huit gardes-chiourmes sont poursuivis dans cette affaire pour deux accusations de «conspiracy» : Mohun Kumar Bacchoo, Gowtam Ramtohul, Beerrajsingh Jankee, Yuvenesh Ramkissoon, Namojsingh Sanjaye Peerty, Devendra Kumar Ramlallah et Farhad Heetun. Le suspect no 1 est représenté par Me Sunil Bheeroo. Me Ashley Ramdass défend, lui, les suspects nos 2 et 3 alors que Me Arvin Luchmun représente le no 4. Son confrère Dick Ng Sui Wa défend, pour sa part, le suspect no 5 tandis que Mes Yatin Varma, Nushumi Balgobin-Kandhai et Ashwin Kandhai représentent les suspects nos 6, 7 et 8. La poursuite est représentée par Me Pareemala Devi Mauree du State Law Office.
Au cœur du dossier figure la question de savoir ce qui s’est réellement produit entre le transfert du détenu depuis la prison de Beau-Bassin et sa découverte inanimée quelques heures plus tard à La Bastille. Mais c’est l’analyse des images de vidéosurveillance, présentées en cour lors de la dernière audience qui relance les interrogations. Le spécialiste du CCU a décrit une succession d’événements pour le moins inhabituels au sein de la salle de contrôle du système de vidéosurveillance CCTV.
Manipulations répétées
Selon son rapport, juste avant l’arrivée du fourgon pénitentiaire transportant Caël Permes à La Bastille, des manipulations répétées auraient été effectuées par les gardes-chiourmes affectés à la salle de contrôle sur le système CCTV : ouverture du meuble contenant les enregistreurs numériques (NVR), interruption des enregistrements, déconnexion puis reconnexion de caméras, ainsi que mise hors service temporaire de plusieurs flux vidéo à La Bastille.
Il ressort également des éléments produits en cour que les agents pénitentiaires chargés du système de vidéosurveillance dans la salle de contrôle ce jour-là auraient reçu plusieurs appels téléphoniques, dont l’identité des appelants n’a été divulguée ni par l’enquête ni par la poursuite, donnant des instructions à cet effet. Ces manipulations, observées quelques instants avant l’arrivée du fourgon pénitentiaire à la prison de haute sécurité de La Bastille, soulèvent des interrogations quant à leur finalité.
Cela laisse présumer qu’elles auraient pu être effectuées sur des instructions émanant de la haute hiérarchie, sous réserve des explications que pourrait fournir la poursuite ou de nouveaux éléments qui pourraient émerger au cours de l’enquête et des débats devant la cour. Le rapport de la CCU souligne également que deux caméras essentielles étaient hors service ce jour-là et qu’une période critique de près de 65 minutes, entre 14h30 et 15h35, n’a fait l’objet d’aucun enregistrement, le système ayant été interrompu.
Ce silence vidéo, au cœur même de la séquence des événements, correspond précisément au laps de temps durant lequel Caël Permes se trouvait dans la cellule disciplinaire, une coïncidence qui ne manque pas de soulever de nouvelles interrogations. Autre élément relevé : avant son arrivée dans cette cellule, les autres détenus des cellules voisines auraient été retirés. Les images montrent également que le couloir, initialement sec, apparaît ensuite mouillé, tandis qu’un matelas est visible.
Gants en latex
Plus tard, plusieurs officiers se rendent à la cellule. Vers 18h27, la porte est ouverte et Caël Permes est découvert allongé au sol, immobile. Certains agents présents portent alors des gants en latex. Ces éléments viennent s’ajouter à d’autres questions déjà soulevées au fil des années : allégations de nettoyage de la cellule, manipulation présumée de la scène, disparition éventuelle de preuves et interrogations sur l’intégrité des images de vidéosurveillance. Ces allégations sont au cœur des débats judiciaires, mais demeurent contestées.
En décembre 2023, le Directeur des poursuites publiques a estimé que les éléments recueillis étaient suffisants pour qu’un procès sur le fond soit engagé contre certains des suspects arrêtés dans cette affaire. Depuis, les audiences se succèdent afin de déterminer les circonstances exactes du décès et les responsabilités éventuelles. Le témoignage du spécialiste en vidéosurveillance ne tranche pas, à lui seul, la question de la culpabilité.
Il met toutefois en lumière une série d’anomalies qui nourrissent les interrogations sur le déroulement des événements et sur la conservation des preuves. Au regard des éléments dévoilés au fil des audiences, une autre question demeure : pourquoi certains gardes-chiourmes ou autres personnes apparaissant dans la chronologie des faits, ou ayant joué un rôle dans les événements examinés par la cour, n’ont-ils, à ce stade, fait l’objet d’aucune poursuite ?
Cette interrogation demeure entière et il appartiendra à la poursuite d’y répondre, le cas échéant, au gré des développements du procès. Six ans après la mort de Caël Permes, la justice est appelée à déterminer si ces anomalies relèvent de simples dysfonctionnements techniques ou s’inscrivent dans une tentative de dissimulation. Il appartient désormais au magistrat Bisnathsingh de déterminer, à la lumière de l’ensemble des preuves produites, la réponse à cette question.
Chronologie de l’affaire…
Le 5 mai 2020, Caël Permes, 34 ans, est incarcéré à la prison de haute sécurité de La Bastille après avoir été arrêté dans une affaire de drogue. Quelques jours plus tard, dans la nuit du 5 au 6 mai, il est retrouvé grièvement blessé dans sa cellule. Transporté à l’hôpital, il succombe à ses blessures. Dès l’annonce de son décès, l’administration pénitentiaire évoque un incident survenu en détention.
Une autopsie est pratiquée et une enquête policière est ouverte afin de déterminer les circonstances exactes de la mort. Au fil des mois, la famille de Caël Permes conteste la version officielle et réclame qu’une enquête approfondie soit menée. Plusieurs codétenus affirment avoir entendu des cris ou été témoins d’actes de violence avant son décès. Ces déclarations alimentent les interrogations sur les circonstances réelles de sa mort.
L’avocat Rama Valayden, représentant la famille, rassemble divers témoignages et documents qu’il estime révélateurs de graves irrégularités. Il adresse également plusieurs demandes au Directeur des poursuites publiques afin qu’une enquête indépendante soit privilégiée. Il rend ensuite public un rapport détaillé dans lequel il soutient que Caël Permes aurait été victime de violences en détention et remet en cause plusieurs aspects de l’enquête initiale. L’affaire demeure d’un grand intérêt public.
Autopsie, témoignages, rapport : les pièces du puzzle
L’affaire Caël Permes repose aujourd’hui sur trois ensembles d’éléments qui ne convergent pas totalement. L’autopsie constitue la principale preuve médicale. Elle décrit les blessures constatées sur le corps et détermine la cause du décès. Toutefois, si elle établit les lésions subies, elle ne permet pas nécessairement d’identifier leurs auteurs ni de reconstituer avec certitude les circonstances exactes dans lesquelles elles ont été infligées.
Les témoignages des détenus apportent un éclairage différent. Plusieurs affirment avoir entendu des cris ou avoir eu connaissance d’une agression présumée à la Bastille. Ces récits soutiennent l’hypothèse de violences, mais leur valeur probante dépend de leur cohérence, de leur crédibilité et des vérifications menées par les enquêteurs.
Le rapport de Me Valayden cherche à rapprocher ces deux catégories d’éléments. Il soutient que les constatations médico-légales, combinées aux témoignages recueillis et aux incohérences relevées dans l’enquête, renforcent l’hypothèse d’un passage à tabac suivi d’une tentative de dissimulation.
À ce stade, ces trois sources ne conduisent toutefois pas automatiquement à la même conclusion. Seule une décision judiciaire ou les conclusions définitives d’une enquête pourront établir les responsabilités éventuelles. Le rapport de Me Valayden constitue une analyse argumentée de la partie civile, mais il ne remplace pas les conclusions officielles de la justice.
Tout laisse croire que le décès de Caël Permes n’était ni accidentel ni le résultat d’une agression spontanée. Selon cette thèse, son transfert à la prison de La Bastille aurait été prémédité et organisé avec la connaissance ou l’aval de hauts responsables pénitentiaires, dans le but de lui faire subir des violences, notamment en raison de différends antérieurs et de la possibilité qu’il obtienne prochainement sa libération sous caution.
Un rapport accablant de Rama Valayden
Le rapport de Me Rama Valayden repose sur plusieurs axes principaux. D’abord, il estime que la nature et la localisation des blessures observées sur le corps de Caël Permes sont difficilement compatibles avec une simple chute ou un accident. Selon lui, elles pourraient davantage correspondre à des violences répétées. Le rapport s’appuie ensuite sur les témoignages de plusieurs détenus, qui auraient entendu des cris ou affirmé avoir été témoins d’une agression à La Bastille.
Me Valayden considère que ces témoignages n’ont pas été suffisamment exploités par les enquêteurs. Autre point majeur : il relève ce qu’il décrit comme des incohérences dans le déroulement de l’enquête, notamment concernant la chronologie des événements, la collecte des preuves et certaines auditions. Le rapport critique également la responsabilité de l’administration pénitentiaire, estimant que des officiers auraient dû être davantage interrogés sur leur rôle ou leurs décisions avant et après le décès.
Enfin, Me Valayden appelle à une enquête totalement indépendante, estimant que seule une nouvelle investigation pourrait répondre aux nombreuses zones d’ombres. Il évoque aussi un problème plus large concernant les conditions de détention et les allégations de mauvais traitements dans certaines prisons mauriciennes. Ces conclusions représentent toutefois la position de l’auteur du rapport et ne constituent pas des conclusions judiciaires définitives.