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Drogue : l’emprise invisible

13 mai 2026

L'une des récentes saisies effectuée par la FCC.

Réseaux, millions, dérives. Les récentes opérations menées par la Financial Crimes Commission (FCC) et aussi par l’Anti-Drug & Smuggling Unit (ADSU) sont choquantes. Plongée dans un système qui gangrène le pays depuis de nombreuses années.

Ils ne sont plus dans l’ombre. Ils sont partout. Longtemps perçu comme un fléau marginal, le trafic de drogue à Maurice a changé de visage. Aujourd’hui, il s’impose comme un système tentaculaire, structuré, organisé et profondément enraciné. Derrière chaque saisie, chaque arrestation, effectuée par la FCC ou l’ADSU, une réalité dérangeante se dessine : le trafic ne se contente plus de survivre, il prospère.

Des millions qui circulent en silence : cash, voitures de luxe, comptes bancaires via des prête-noms difficiles à vérifier. Les enquêtes récentes révèlent une mécanique bien huilée. Il s’agit du blanchiment d’argent à grande échelle. Des individus insoupçonnables, parfois intégrés dans le tissu économique, basculent dans un circuit parallèle où l’argent sale devient invisible. Les profits explosent. Les traces disparaissent.

Le trafic ne se voit pas toujours. Mais il se finance partout. Le réseau des trafiquants de drogue est devenu une véritable industrie. «Fini le temps du petit dealer de quartier. Place désormais à une organisation structurée : importation, distribution, gestion financière et protection avec toute une équipe comprenant les fameux zoke pour la livraison et les guetteurs équipés dorénavant de talkie-walkie et qui circulent en scooters et crient krapo avant de faire obstruction aux opérations policières lors des descentes», nous dit une source policière au sein de la brigade anti-drogue.

Ce qui complique davantage le travail des limiers sur le terrain. Chaque maillon a son rôle important à jouer dans chaque réseau. Chaque erreur coûte cher. Le trafic fonctionne désormais comme une entreprise criminelle alors que la justice, elle, vacille entre les arrestations contestées, les fameux planting avec des accusations de manipulation de preuves. Résultat : des dossiers qui s’effondrent bien avant les procès. Certaines affaires soulèvent une question explosive : le combat contre la drogue est-il miné de l’intérieur ?

«Pli gran obstak dan konba kont ladrog se la koripsion», martèle le travailleur social Ally Lazer, président de l’Association des travailleurs sociales de Maurice. Car au-delà des trafiquants, c’est la crédibilité même du système qui est mise à l’épreuve avec des zones d’ombre au sommet ou encore le cas de plusieurs policiers éclaboussés pour complicités avec les trafiquants quand ils ne trafiquent pas eux-mêmes. Ce ne sont pas les cas récents qui manquent. Les récentes enquêtes mettent en lumière plusieurs affaires sensibles impliquant des réseaux internationaux et des soupçons de complicités internes au sein de la police.

Saisies importantes

Entre 2025 et 2026, les opérations menées par l’ADSU ont permis de multiples saisies importantes, notamment à l’aéroport SSR et dans le circuit du fret aérien et postal, avec des cargaisons de cannabis, de haschich et de drogues synthétiques. Plusieurs dossiers ont conduit à l’arrestation de suspects, mais aussi à l’implication présumée de membres de la force policière, soupçonnés d’avoir facilité le passage de certaines cargaisons ou transmis des informations sensibles.

La récente affaire des 16,4 kg de drogue interceptés à l’aéroport SSR illustre particulièrement ces inquiétudes, avec des pistes menant à des complicités dans les zones de transit et aussi celles des policiers. Deux ont été arrêtés dans cette affaire. Ils sont au moins 10 à avoir ensuite été interrogés under warning par la FCC dans le cadre de cette enquête. Ils font également l’objet d’une notice d’arrest on departure. L’un d’eux aurait déjà vendu des biens lui appartenant via des prête-noms.

Dans d’autres enquêtes, des réseaux organisés reliant des expéditeurs étrangers, des passeurs et des relais locaux ont été découverts, montrant un mode de fonctionnement bien structuré. Ces affaires soulèvent aussi des questions sur d’éventuelles failles dans les systèmes de contrôle et sur une possible infiltration des réseaux de trafic dans certaines institutions.

Les investigations se poursuivent au niveau de la brigade anti-drogue et aussi à la FCC afin d’établir les responsabilités exactes et de déterminer l’ampleur réelle de ces connexions entre acteurs locaux et internationaux. Entre-temps, il y a un silence troublant au niveau du gouvernement depuis la mise en opération de la National Agency for Drug Control (NADC) qui n’a toujours pas à avoir une vitesse de croisière. La lenteur administrative est largement mise en cause par la nouvelle direction lors d’une récente rencontre avec la presse.

Constat brutal

Entre-temps : le constat est brutal. Le trafic prospère aussi dans les failles du système. Voire pire dans ses complicités avec une jeunesse en première ligne fan des nouvelles drogues de synthèses disponibles à des prix dérisoires. Pendant que des sommes importantes circulent, une autre réalité existe sur le terrain : des jeunes deviennent dépendants à la drogue, des mineurs sont utilisés comme outils et des familles se retrouvent détruites.

Les travailleurs sociaux tirent la sonnette d’alarme sans cesse depuis de nombreuses années : le pays est en train de perdre une génération. Une guerre qui change de terrain. La mer devient une autoroute. Les réseaux s’internationalisent. Les méthodes évoluent. Face à cela, les autorités tentent de suivre mais les trafiquants ont toujours plusieurs coups d’avance. C’est une véritable bombe à retardement.

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse le simple cadre criminel. C’est une économie parallèle, une crise sociale et une fragilisation des institutions. Le trafic de drogue n’est plus un problème. C’est un système. Et maintenant ? La question n’est plus de savoir si Maurice est touchée. «Nou fini perdi konba kont ladrog depi lontan», souligne Ally Lazer. Mais jusqu’où cela ira. Car une chose est certaine : tant que l’argent sale circule librement, le système tiendra.

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