Un temps presque suspendu. Celui qui s’étend dans l’incertitude. Celui que vit, Savitree, 35 ans et fonctionnaire. Elle qui attendait la formule «work from home» avec impatience, depuis qu’elle avait été suggérée, est passée du soulagement à la déception en quelques heures cette semaine. Le télétravail dans la Fonction publique, annoncé dans une circulaire émise le 5 mai et qui devait entrer en vigueur le 11 mai, a été annulé par ordre du ministre de la Fonction publique Raj Pentiah. Il a affirmé n’avoir jamais été consulté avant la diffusion du document. Une situation qu’il juge grave. Selon lui, une décision touchant les conditions de travail de milliers de fonctionnaires ne peut être prise sans validation politique préalable ni passage devant le Conseil des ministres.
Derrière cette annulation express, c’est toute la question de la frontière entre pouvoir administratif et pouvoir politique qui ressurgit. Les syndicalistes l’ont bien fait comprendre. Certains estiment que le ministre a outrepassé ses prérogatives en intervenant dans une décision administrative. D’autres dénoncent surtout une gestion improvisée et un manque de concertation. Quelques jours après la vive controverse, le Dr Dhanandjay Kawol, signataire de la circulaire, aurait été poussé vers une retraite anticipée, trois ans avant la fin prévue de son mandat au poste de Secretary for Public Service. Ce départ a ouvert la voie à la nomination de Shakuntala Devi Gujadhur-Nowbuth à la tête de l’administration publique. Une situation jugée intenable par les syndicalistes (voir hors-texte).
Savitree suit ces ramifications avec intérêt. Mais la question est ailleurs pour elle, plus intime, plus ancrée dans son quotidien : «Je me disais que c’était une bonne chose ; moins de temps perdu dans les embouteillages, moins de stress tous les jours. J’avais pensé aux économies aussi ; mon mari et moi dépensons beaucoup en essence, surtout depuis la hausse des prix.» Pour cette maman de trois enfants, la proposition avait du sens : «C’est ce que d’autres pays font, pourquoi pas nous ?» Les autorités ont évoqué, à plusieurs reprises, le télétravail afin d’atténuer les effets économiques du conflit au Moyen-Orient, notamment sur la consommation de carburant et d’énergie.
Ne pas se rendre tous les jours au bureau est pour elle tout à fait possible, elle évolue dans l’administratif. Et puis, comme les enfants sont à l’école, elle n’aurait pas été retardée dans ses tâches : «Pour moi, cela aurait été la meilleure des solutions.» Mais cette vision ultra-positive du work from home n’est pas partagée par tous. Veenesh n’est pas fan, dit-il. Ce fonctionnaire a des doutes sur son efficacité. Dans le service public depuis plus de 15 ans, il s’interroge sur la capacité de quantifier la productivité de chacun. Mais doute aussi de la capacité individuelle à pouvoir travailler de la maison : «Selon moi, ça doit être au cas par cas. Les supérieurs doivent être ouverts à la question, mais on ne peut pas l’imposer. Je ne me vois pas travailler de la maison, par exemple. Il faut un cadre, des infrastructures…»
D’ailleurs, le ministre Pentiah a précisé que ce genre de décision ne pouvait se prendre sans consultation avec les employés.es de la Fonction publique. Qu’adviendra-t-il du work from home, désormais ? Au niveau des autorités, on assure que l’idée n’est pas enterrée, mais qu’elle doit suivre les canaux officiels, avec des études de faisabilité, des consultations et une prise de décision raisonnée et politique.
Le Dr Dhananjay Kawol quitte la fonction publique : les syndicalistes s’insurgent

C’était dans l’air. Le ministre Raj Pentiah l’avait laissé entendre : il réclamerait des explications sur le rôle du Secretary for Public Service (SPS). Sans évoquer de sanction immédiate, il parlait néanmoins de «responsabilités» et d’«actions correctives», tout en précisant que la décision revenait au Premier ministre Navin Ramgoolam. Alors, que le «Dr soit poussé vers la porte de sortie», ce n’est pas normal, «c’est inacceptable», fustige Atma Shanto, porte-parole de la Fédération des travailleurs unis (FTU). Il y a quelque chose qui cloche, selon lui. Il revient sur l’enchaînement des événements : «Quand la circulaire est sortie, il y a eu un tollé de la part des syndicalistes. Le ministre a dit qu’il n’était pas au courant. La circulaire a été annulée. Mais pensez-vous que le SPS aurait pris sur lui sans instruction préalable ?»
Il va plus loin dans sa réflexion : «Encore une fois, on cherche un bouc émissaire. On agit d’une certaine façon pour que le gouvernement ne soit pas à blâmer. Nous exprimons toute notre solidarité au Dr Dhananjay Kawol. C’est une victime.» Atma Shanto lance un appel à l’ancien SPS: «Qu’il dise la vérité, qu’il explique comment cela s’est passé. Comme ça, nous pourrons prendre des actions et la population sera mise au courant.» Pour Radakrishna Sadien, président de la State Employees and Other Unions, depuis 1982, les hauts fonctionnaires doivent œuvrer «avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête» : «Une loi est venue les affaiblir. Bann fonksioner ena enn move menas lor zot latet». À la suite des élections cette année-là, le gouvernement a modifié la Constitution pour permettre, entre autres, le licenciement de fonctionnaires, remettant en question le principe de l'emploi garanti.
Pour le syndicaliste, le télétravail n’est pas «nouveau». Il parle d’une circulaire existante et d’une réunion avec le ministre Pentiah à ce sujet, il y a quelques semaines : «Quand le ministre parle de policy, j’ai du mal à comprendre. C’était déjà annoncé. Je pense que c'est seulement un prétexte qui a été utilisé pour faire partir le SPS.» Pour lui, il est impératif de venir de l’avant avec un Public Service Bill avant de définir les rôles de tout un chacun : «Le fonctionnaire a le pouvoir administratif et le ministre doit se charger du general direction policy.» Atma Shanto pense également qu'il faut un changement : «Nous déplorons toujours qu’il n’y ait pas de dialogue social. Bann travayer touzour bizin sibir bann desizion. Il faut instaurer un tripartisme qui n’ait pas lieu seulement une fois par an.»