Quand nous arrivons sur la plage de Tamarin cet après-midi-là, nous sommes surpris de constater qu’elle n’est pas aussi déserte qu'on aurait pu l'imaginer. Mauriciens et touristes profitent du beau temps. D’ailleurs, malgré le soleil, les grands arbres que nous découvrons sur place, appelés en créole pie lakok lis, offrent un très bon ombrage, accompagné d’une douce brise qui ajoute à l’aspect paisible des lieux. Alors que nous venons justement constater les dégradations, ces mètres de plage grignotés par les vagues, nous les apercevons à peine de là où nous sommes. Pourtant, depuis la mi-avril, la plage subit une érosion fulgurante : en quelques jours, des dizaines de mètres de sable ont disparu sous l’effet combiné des fortes houles, des crues des rivières Tamarin et Rempart, et d’une modification humaine de l’embouchure intervenue en décembre dernier. Devant nous, la baie reste belle. Elle laisse apparaître ses plus belles vagues, attirant baigneurs et surfeurs. L’atmosphère a des airs de week-end. On ne dirait pas que nous sommes en pleine semaine. Pas le temps de se prélasser, même si l’envie est là. Ce n’est qu’en avançant que le contraste apparaît. Nous longeons la rive, et le paysage change brutalement. Un arbre déraciné laisse apparaître ses racines, des rochers ont été posés en urgence pour freiner les vagues devenues plus agressives. Plus loin, à l’embouchure des deux rivières, l’eau prend une teinte sombre, verdâtre, chargée de quelques débris malgré une plage globalement propre. Le regard se tourne alors vers la montagne du Rempart. Il y a quelques années encore, cet endroit avait des airs de carte postale. Un bijou pour ses habitants. Aujourd’hui, le décor est le même… mais en plus fragile. Nous avons parlé à des habitants, des commerçants, mais aussi à ces Mauriciens venus de plus loin pour profiter de cette plage. Et tous partagent une même tristesse face à ce qu’elle est en train de devenir.

Dès notre arrivée sur la plage de Tamarin, un détail ne trompe pas : chez Françoise, les bols de boulettes partent vite. Il faut patienter avant de pouvoir échanger avec elle. «Cela fait déjà 19 ans que je suis ici» dit-elle, habituée à ce va-et-vient. Pour Françoise Ricot, cette plage, ce n’est pas juste un lieu de travail. C’est un repère. «Aujourd’hui, il y a plus de monde… mais moins de plage. Petit à petit, ça a changé. Mais là, ça va trop vite.» Dans sa voix, pas de colère. Plutôt une forme de lassitude. Comme si elle s’y attendait… mais pas à ce point. À ses côtés, Simon, son époux, ne cache pas son inquiétude. Lui aussi connaît chaque recoin de la baie. «Là-bas, c’est lor dal, le spot qui attire les surfeurs. Avant, c’était plus tranquille. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de monde, de touristes aussi.» Pourtant, malgré cette popularité, l’esprit des lieux reste intact. «C’est une plage calme, sécurisée. Même sans les policiers ou les coast guards, ici, c’est une communauté solidaire.» Mais ce paysage, eux, ne le reconnaissent plus vraiment. «Avant, il y avait des rangées de filaos sur des mètres. Aujourd’hui, beaucoup ont disparu. Sa landrwa ki nou ti kone depi zanfan, li nepli parey.» Albert Silvio, leur ami, enchaîne, plus direct. «On en parle depuis longtemps. Tou dimounn krwar li konn plis ki dimounn dan landrwa-la.» Leur regard se durcit lorsqu’ils évoquent l’entretien des lieux : une poubelle en béton renversée depuis le cyclone Belal, des barrières cassées, une route abîmée. Ils pointent aussi un problème bien connu : un seul accès pour entrer et sortir. «Le week-end, c’est l’embouteillage. Une autre issue aurait pu être aménagée près du terrain de foot», disent-ils. Et puis il y a le quotidien des commerçants. «Nous nous sentons abandonnés. Nous n’avons pas d’eau courante, pas d’électricité malgré plusieurs demandes», confie Françoise. À cela s’ajoute la gestion des déchets. «Inn met bann sak blan kouma poubel, me kan pa ramas zot vit, li santi pi.» Entre la rivière, les aménagements et les interventions humaines, l’équilibre semble rompu. «Beach Authority bizin pli strik. Ena boukou lavi dan delo. Li fer mal-o-ker get sa katastrof-la. Mo krwar dan ankor 10 an bann zenn riske pa trouv sa laplaz-la», lance Silvio.

Tatiana Toulet ne se présente pas comme une militante. «Je suis simplement venue me promener avec mes enfants», explique-t-elle. Ce jour-là, pourtant, elle tombe sur Percy Yip Tong, presque seul face à l’urgence. «On lui a demandé s’il avait besoin d’aide… et tout est parti de là.» Avec son mari, elle s’implique à sa manière. «J’ai relayé ce qui se passait sur les réseaux sociaux. Si personne ne parle, rien ne bouge.» Très vite, les images circulent. La baie de son enfance apparaît sous un autre visage. Car cette plage, elle la connaît depuis toujours. «J’y venais déjà enfant. On jouait au volley, au football… il y avait énormément d’espace.» Aujourd’hui, elle peine à reconnaître les lieux. «Ce qui s’est passé ces derniers jours n’est pas normal. Tout a bougé.» Le canal s’est élargi, le courant s’est intensifié. «On ne peut plus traverser comme avant. C’est devenu dangereux.» Elle évoque des personnes emportées par le courant, des situations qui auraient pu mal tourner. Ce qui l’a le plus marquée, ce sont les arbres. «Voir leurs racines à nu, c’est bouleversant.» Pour elle, ils ne font pas que partie du décor. «Ils retenaient le sable. Ils protégeaient la plage.» Elle évoque aussi un manque de réaction. «Des alertes avaient été lancées depuis un moment, mais rien n’avait été fait.» Puis vient l’incompréhension. Après la rencontre avec le ministre de l’Environnement, Rajesh Bhagwan, elle pense que la situation va enfin évoluer. «Il est venu, il a salué l’initiative, il a dit qu’il soutenait.» Un moment d’espoir de courte durée. «Après son départ, d’autres sont venus… et tout a été stoppé.» Un épisode qui laisse un goût amer. «Il n’y avait pas de communication, chacun parlait un langage.» Pendant ce temps, sur la plage, la mer continue d’avancer. Aujourd’hui, elle continue de venir. D’observer. Et surtout de témoigner. «Il ne faut pas rester silencieux. Si personne ne dit rien, les choses ne changeront pas.» Son message est clair : il faut agir, et agir rapidement. Parce que, rappelle-t-elle, la nature, elle, n’attend pas.

Allongé sur le sable, entouré de sa femme Naigy et de leurs fils, Daren et Davisen, Dassen Venguedasalen profite simplement du moment. Le regard posé sur la mer, il lâche en souriant : «Aster-la nou kouma dir pie dan delo !» Habitués des lieux depuis une dizaine d’années, ils n’hésitent pas à faire la route depuis Quatre-Bornes pour venir ici. «On aime la tranquillité… la nature», confie-t-il. Mais cette fois, quelque chose a changé. «Nou'nn trouv sa dan televizion, me kan nou'nn vini, nou'nn trouv li pli sokan. Laplaz-la inn degrad net.» Il marque une pause, regarde autour. «La dernière fois qu’on est venus, il y a un mois, on pouvait marcher d’un bout à l’autre, aster, kouma dir linn koup an de.» Face à cette dégradation rapide, il reconnaît malgré tout certaines initiatives. «Met bann ros, li enn bon kitsoz pou ralanti lerosion. Me bizin fer plis. Mo krwar ena lezot fason osi.» Ses fils, eux, apportent un regard plus spontané, presque amusé, mais pas moins lucide. «Aster ena ChatGPT, ti kapav demann li enn solision !» lancent-ils en riant. Puis, plus sérieux : «Bizin gagn lezot metod pli modernn. Ena teknolozi aster, bizin servi li.» Pour cette famille, l’inquiétude est réelle. «Si nanye pa sanze… kapav dan detrwa lane, pa pou kone si ti ena sa laplaz-la.» Ils restent pourtant là, posés face à la mer. Comme pour profiter du lieu… tant qu’il est encore temps.
Selon le ministère…

Face à l’aggravation de l’érosion à la plage publique de Tamarin, les autorités ont, disent-elles, enclenché des mesures d’urgence dès la fin avril. Selon le ministère de l’Environnement, la situation résulte d’un déséquilibre entre des conditions naturelles comme les fortes houles, les pluies et l’absence de récif, et une intervention humaine non autorisée ayant modifié l’embouchure de la rivière. Un état des lieux a été effectué le 27 avril, suivi d’une réunion d’un comité technique le 29 avril regroupant plusieurs institutions concernées. Les travaux d’urgence ont débuté le 30 avril, incluant le désensablement de l’embouchure et l’installation de rochers pour stabiliser le littoral. Le ministre de l’Environnement, Rajesh Bhagwan, s’est rendu sur place le 2 mai. Les premières interventions ont permis une stabilisation partielle, avec un début de dépôt de sable observé sur certaines zones. Le site reste toutefois sous surveillance.