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15 février 2026 08:39
Alors que des milliers de Mauriciens convergent vers le lac sacré de Grand-Bassin dans la ferveur du Maha Shivaratri, l’insécurité routière a de nouveau frappé. À Belle-Rive, deux pèlerins, Gary Payenmootoo et Pravesh Beegoo, ont été fauchés par un conducteur sans permis, positif à l’alcool et à la drogue, ce mardi 10 février. Si le gouvernement promet désormais une fermeté sans précédent et le durcissement de la loi, le traumatisme des victimes reste immense. Ils témoignent.
Comme chaque année, avant la Grande nuit de Shiva, des milliers de fidèles se rendent à Ganga Talao, à Grand-Bassin. Vêtus symboliquement de blanc, les Mauriciens de foi hindoue, venus des quatre coins de l’île, entament un long pèlerinage vers le lac sacré où ils prient sur les berges et recueillent l’eau sacrée avant de repartir vers leur localité pour la verser sur le shivling de leur temple. Face à l’ampleur de ce rassemblement religieux, un important dispositif est mis en place durant cette période, mobilisant la police et les services de santé pour assurer la sécurité des pèlerins. En dépit d’un déploiement sécuritaire sans précédent et de la mobilisation constante des forces de l’ordre, la route vers le lac sacré reste le théâtre de tragédies inévitables. En mars 2024, rappelons-le, sept jeunes pèlerins, venus de Triolet, ont succombé à de graves brûlures après que leur kanwar a heurté des câbles à haute tension, provoquant un incendie. L’année précédente, deux autres pèlerins, habitant Albion, avaient perdu la vie dans des circonstances similaires. Face à ces drames, les autorités ont mis en place des règlements stricts pour limiter la hauteur et la largeur des kanwars afin d’éviter que de tels drames se produisent à niveau. Hélas, cette année, la vigilance a été rattrapée par l’insécurité routière.
Avec leurs amis, Gary Payenmootoo et Pravesh Beegoo, domiciliés dans l’est de l’île, effectuent le pèlerinage depuis environ 10 ans. Au fil des années, cette marche symbolique est devenue une affaire de famille puisque leurs enfants ont fini par les rejoindre pour perpétuer la tradition. Jusqu’ici, les deux amis n’avaient jamais rencontré le moindre incident en route. «Nous avons toujours pris toutes les précautions nécessaires. Nous n’avons jamais construit de kawal pouvant encombrer les autres usagers de la route. Tout s’est toujours bien passé», relate Gary Payenmootoo. Mais pour la première fois depuis des années, il a eu, dit-il, un mauvais pressentiment. «Apre ki monn anbras mo mama pou mo ale, mo ti pe santi ki ti ena enn zafer ki pa ti parey. Pa ti ena mem lanbians, ni mem lenerzi kouma toule lane, me nou finn prefer res pozitif. Ti ena enn bann sign ki kitsoz pou arive. En 10 ans de pèlerinage, nous n’avons jamais eu de panne, mais ce jour-là, nous avons eu trois crevaisons. Nou pa kone kouma pou explik sa me nou finn repar nou larou ek kontign nou larout.»
Vers 3 heures du matin, le mardi 10 février, leur petit groupe est arrivé à hauteur de Belle-Rive. «Mon fils de 12 ans et celui de mon ami, qui est âgé de 6 ans, se trouvaient à l’avant et dirigeaient le kawal pendant que nous le poussions de derrière. Lorsqu’une pluie fine a commencé à tomber, nous avons préféré mettre nos enfants à l’abri. Nous leur avons demandé de prendre place dans la voiture qui se trouvait devant nous et nous nous sommes placés à l’avant pour tirer le kanwar.» À un moment, poursuit notre interlocuteur : «Nou'nn ralenti, nou'nn asiz dan rebor box pou partaz rezin avek bann zanfan, lerla nou finn tann enn kout frenaz anviron sinkant met deryer. An enn fraksion sekon, nou finn tann enn linpak. Nou finn konpran ki se enn veykil ki finn tap avek nou kawal deryer. Letan nou'nn pran kont ki pe pase, nou'nn realize ki nou lipie finn res kwinse ant nou kawal ek nou box deryer.» Le premier réflexe des deux hommes a été de s’assurer que les enfants n’avaient pas été touchés, mais une fois que l’adrénaline les a quittés, ils se sont brusquement rendus compte qu’ils avaient été blessés. Quant au conducteur du 4x4 impliqué, il a démarré en trombe et pris la fuite immédiatement après la collision.
Fractures
Des témoins de la scène sont venus porter secours au petit groupe. Ils ont alerté la police, qui est rapidement arrivée sur les lieux. «Nous leur sommes vraiment reconnaissants. Les officiers nous ont conduits à l’hôpital de Flacq pour que notre famille puisse nous y rejoindre plus rapidement.» Après des examens, les fractures qu’a subies Gary Payenmootoo a nécessité la pose d’un plâtre, tandis que son ami Pravesh Beegoo, qui a eu une plaie profonde, a dû se faire poser des points de suture. Hospitalisés, les deux hommes ont reçu la visite du ministre du Transport, Osman Mahomed, dès l’aube. Celui-ci leur a, par la même occasion, annoncé que les forces de l’ordre avaient déjà pu procéder à l’arrestation du conducteur impliqué. Effectivement, des informations crédibles avaient permis à la Division Crime Intelligence Unit (DCIU) du sud de remonter jusqu’à cet habitant de Bois-des-Amourettes âgé de 39 ans, qui ne détient même pas de permis de conduire. Soumis à des examens, il a été testé positif aussi bien à l’alcool qu’à la drogue. Il a comparu devant le tribunal pour son inculpation provisoire. Ce triste incident n’a pas non plus manqué de faire réagir le Premier ministre Navin Ramgoolam. En prenant la parole lors d’une cérémonie organisée par le Hindu Sabha à Grand-Bassin dans la soirée du mardi 10 février, il a déclaré : «Finn ena neglizans. Se enn dimounn ki pena permi, sou lefe lalkol ek ladrog, ki finn fer sa aksidan-la. Il avait 29 microgrammes d’alcool dans le souffle au moment de son arrestation. Li inakseptab. La loi est déjà sévère, mais nous devons être intransigeants. Il nous faut renforcir les lois davantage. Bizin pa sape depi dan prizon sa.»
Chose promise, chose due. Comme annoncé, suite à cet accident, le gouvernement n’a pas tardé à agir. Le Conseil des ministres a tenu sa promesse de fermeté en donnant son aval, ce vendredi 13 février, pour le durcissement de la loi en matière de sécurité routière. La législation sera amendée pour prévoir la saisie des véhicules en cas de conduite sous influence de drogue ou d’alcool et pour permettre au commissaire de police de présenter une requête à un juge pour la suspension immédiate du permis du conducteur. Bien qu’il salue ces initiatives, Gary Payenmootoo estime que «le problème majeur de notre société est la drogue». Il s’interroge : «Est-ce que cela découragera vraiment les conducteurs à prendre le volant sous influence ? Il y a déjà tellement de personnes qui prennent le volant sans détenir de permis de conduire. De plus, qu’est-ce qui les empêchera de conduire une autre voiture si leur véhicule est saisi ?» Il relate que «zour sa aksidan-la, lapolis ti fini pran boukou dispozision lor larout pou asir sekirite bann pelrin. Sa pa finn anpes sa dimounn-la sorti Bois-des-Amourettes pou ariv ziska Belle-Rive. Bizin ena ankor plis kontrol lor sime». Selon lui, «il faudrait surtout s’attaquer au problème à la racine et trouver des solutions pour l’éradication de la drogue dure».
Ce samedi 14 février, les deux amis ont été autorisés à quitter l’hôpital, mais ne sont pas tirés d’affaire pour autant. «Nous avons toujours des séquelles physiques, mais la plus grosse blessure est mentale.» Gary Payenmootoo explique : «J’ai toujours des rendez-vous de prévus à l’hôpital, des sessions de physiothérapie et je me déplacerai avec des béquilles pendant un certain temps. Je ne serai pas en mesure de travailler et cela me pose davantage problème puisque je suis à mon compte.» Avec du recul, dit-il, «mo ankor pli revolte kan mo panse ki monn pas par enn katastrof koumsa. Si ce sont nos enfants qui s’étaient retrouvés sur sa trajectoire, nous serions en train de pleurer leur mort. Dan ki leta nou ti pou ete si ti ariv sa ?» Malgré le traumatisme qui restera gravé dans leur mémoire, les deux victimes tiennent à exprimer leur profonde gratitude à tous ceux qui les ont aidés et soutenus : la police, le personnel de l’hôpital, ainsi que tous leurs amis et proches, entre autres.
Alain Jeannot, ancien président à temps partiel du National Road Safety Council (NRSC) et animateur de l’ONG Prévention Routière Avant Tout (PRAT) : «Un signal fort pour dire que les comportements dangereux ne seront pas tolérés»
«La saisie des véhicules en cas de conduite sous l’emprise de drogues et/ou d’alcool, ainsi que la suspension immédiate du permis de conduire, représentent des décisions courageuses et essentielles pour la sécurité routière. Si elles deviennent réalité, ces mesures auront un effet dissuasif réel, en particulier pour ceux.celles qui sont des social drinkers et des usagers occasionnels de drogues douces. C’est un signal fort pour dire que les comportements dangereux ne seront pas tolérés. Néanmoins, pour les personnes qui sont en accoutumance avec l’alcool ou qui consomment des drogues dures et/ou synthétiques, et qui connaissent le manque, je suis un peu sceptique quant à l’effet de dissuasion. Néanmoins, cela permettra de leur enlever leur permis et leur voiture. C’est un signal fort qui devrait faire réfléchir. Cette décision a aussi un impact indirect positif : elle encourage la responsabilité collective. On réfléchira avant de prêter ou de louer son véhicule ou d’accompagner quelqu’un sous influence. Inspirée de pratiques existantes en France et en Suède, elle constitue un grand pas en avant pour la sécurité routière à Maurice. Bien sûr, elle devra être accompagnée d’autres mesures complémentaires pour maximiser son efficacité et atteindre l’excellence.»
Barlen Munusami, expert en sécurité routière : «Deux très bonnes idées, mais…»
«La décision de la suspension immédiate du permis de conduire en cas de conduite sous influence est une bonne idée, tout comme la saisie du véhicule. D’autant que souvent, les cases à la cour peuvent prendre des années à être jugés, ce qui fait que, souvent, le chauffeur incriminé ne prend pas l’effraction au sérieux et peut même récidiver. Ceci étant dit, il y a des aspects à revoir : il serait bon que la suspension du permis soit ordonnée et proclamée par la cour, et que ne ce soit pas une suspension immédiate par la police. Ensuite, je pense qu’il faudrait aussi revoir le taux d’alcoolémie autorisé. 20 mg, c’est à peine un verre de bière ; on ne va suspendre un permis de conduire pour si peu, en plus si la conduite du chauffeur n’est pas dangereuse. Pour ce qui est de la saisie du véhicule du chauffeur, il y a trois aspects à prendre en compte, selon moi. Premier scénario, que se passe-t-il si le véhicule incriminé a été prêtée, et appartient donc à un autre conducteur ? Et qu’en est-il des voitures de location et des voitures de compagnie ? Seront-elles saisies également si le chauffeur est incriminé ? Il faudrait aussi détailler quelles seront les procédures en cas de saisie de véhicule.»
Sajeev Mewasingh, Road Safety Activist : «La police doit être pleinement préparée…»
«Je trouve qu’il s’agit d’une excellente mesure qui aurait dû être prise depuis longtemps. Maintenant, ce qui est important, c’est l’application de la loi. Je pense qu’il est essentiel que la police soit pleinement préparée à faire face aux situations de refus d’obtempérer ainsi qu’aux cas de délit de fuite qui pourraient en découler. Les compagnies de location de voitures doivent, pour leur part, mettre en place des dispositions adéquates afin de protéger leurs véhicules si cette mesure est appliquée. L’activité commerciale ne peut en aucun cas servir de justification à des actes mettant des vies en danger.Enfin, le gouvernement devrait envisager l’instauration d’un mécanisme de responsabilité envers les familles des victimes, en rendant le conducteur fautif redevable du versement d’un revenu mensuel à leur bénéfice. L’impact économique subi par ces familles n’a pas été suffisamment pris en considération.»
Des pèlerins brutalisés : Shakeel Mohamed dénonce
Depuis ce vendredi 13 février, une vidéo – une séquence filmée par la dashcam d’une voiture – fait le tour de la Toile. On y voit un groupe de dévots qui, en rentrant de leur pèlerinage, auraient été brutalisés par un groupe d’individus dans la région de Port-Louis. Ces actes de violence n’ont pas manqué de faire réagir le député Shakeel Mohamed, député de la circonscription. Sur sa page Facebook, il s’est dit «profondément attristé» par cette agression. Il dit avoir alerté la police pour qu’elle agisse rapidement. «Violence has no place here. Let’s stand together for peace, protect our places of worship, and support those affected. We are one community.»
Trois receveurs de la CNT suspendus : le syndicat vole à leur secours
La vidéo a rapidement fait le tour de la toile. Celle-ci, montrant trois receveurs de la Corporation Nationale de Transport (CNT), a suscité de vives réactions parmi les internautes. À la suite de cette diffusion et face aux allégations selon lesquelles ces employés auraient été sous l’effet de substances illicites, la direction de la CNT a décidé de suspendre provisoirement les trois receveurs concernés, dans l’attente des conclusions d’une enquête interne.
Suivant cette affaire, Alain Kistnen, secrétaire de l’Union of Bus Industry Workers (UBIW), est monté au créenau pour défendre les receveurs en question. Il affirme les avoir rencontrés le vendredi 13 février et qu'ils rejettent fermement toute accusation de consommation de substances illicites. «Les trois employés démentent les accusations portées contre eux. Ils expliquent avoir été à Grand Bassin la veille, après leurs heures de travail, et qu'ils devaient reprendre leur service le lendemain aux alentours de midi. Les travailleurs du transport en commun ne disposent pas de mess room pour se reposer. Ils sont donc contraints de s’assoupir ou de déjeuner dans leur bus ou dans les gares», confie Alain Kistnen.
Le secrétaire de l’UBIW reconnaît toutefois que s’isoler dans certains endroits pour se reposer peut parfois présenter des risques. Il précise également que les trois employés de la CNT disposaient encore de temps avant la reprise de leur service, ce qui les aurait conduits à faire une courte sieste. Il ajoute que leur service n’avait pas encore débuté et qu’une patrouille policière se trouvait sur les lieux à ce moment-là.
Les syndicats réclament ainsi la levée immédiate de leur suspension. «Dans un contexte de pénurie de personnel dans le transport public, il aurait été préférable que le management de la CNT convoque d’abord les employés afin de recueillir leurs dépositions. Ce n’est qu’à la lumière de ces éléments qu’une décision de suspension ou non aurait dû être prise. Il faut des preuves tangibles», soutient-il.
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