Parvèz Dookhy, observateur politique : «Avec ce départ du gouvernement, le maquillage offert à Navin Ramgoolam s’estompe»
Quel est l’impact du départ de Paul Bérenger comme Deputy Prime Minister sur le gouvernement ?
Le départ de Paul Bérenger du gouvernement signe la fin de l’Alliance du Changement. Désormais, il s’agit d’un gouvernement travailliste épaulé de quelques alliés parlementaires qui, toutefois, ne pèsent pas électoralement. Si, par hypothèse, les «pouvoiristes» conservent le MMM, ils seront illégitimes sous cette bannière. Donc, l’alliance a bel et bien fait naufrage. Paul Bérenger était, dans les faits, comme le Senior Advisor au sein du gouvernement. C’est lui qui avait la meilleure maîtrise des rouages de l’État et aussi la meilleure maîtrise technique des dossiers. Il aidait à faire fonctionner la machinerie de l’État. Son départ laisse un vide à ce niveau. J’imagine que l’actuel Attorney General sera davantage sollicité pour la forme de l’État de droit désormais. Le gouvernement fonctionnera davantage dans l’opacité. Paul Bérenger, à tort ou à raison, parlait à la presse et cherchait à faire de la pédagogie.
Le leader du MMM a pointé du doigt la façon dont certains dossiers sont gérés par l’équipe au pouvoir et a parlé notamment de corruption. Quelle image cela renvoie-t-il à la population ?
Lors de la campagne électorale, Paul Bérenger avait réussi l’opération de blanchiment de Navin Ramgoolam, l’homme qui a des casseroles connues de tous et est toujours poursuivi devant la justice malgré l’abolition de la commission d’enquête contre lui à travers le vote d’une loi. Il fallait faire avaler la pilule Navin Ramgoolam. Paul Bérenger a très bien réussi le coup. Il a exercé toute son influence sur l’électorat et notamment sur ce que l’on peut appeler la bourgeoisie intellectuelle de Maurice. Mais avec son départ du gouvernement, le maquillage offert à Navin Ramgoolam s’estompe. Et Paul Bérenger l’accuse, à tout le moins, d’indulgence envers la grosse corruption. Donc, pour parler le langage des nouvelles technologies, c’est un Navin Ramgoolam sans filtre que le peuple va de nouveau découvrir.
Et comment s’annonce l’avenir ?
L’avenir de Maurice s’annonce très négative. Il n’y a pas de compétence technique nécessaire au sein du gouvernement. Il n’y a personne qui a l’aptitude nécessaire pour être ministre de l’Économie et des Finances. C’est extraordinaire alors que nous sommes dans un contexte mondial très troublé et brutal. Nous avons vu comment le gouvernement a fait capoter la rétrocession des Chagos par manque de maturité diplomatique. Et Navin Ramgoolam a de plus en plus tendance à se comporter comme Donald Trump dans le sens qu’il n’a plus de compte à rendre à qui que ce soit. Donc, tout cela est mauvais pour nous, pour notre avenir. Paul Bérenger a évoqué la rétrogradation de Maurice ou une baisse de la notation. Il semble que ce qui reste du gouvernement n’a pas pris la mesure de l’enjeu et des conséquences qu’une mauvaise notation pourrait entraîner. D’autant que la Cour suprême indienne a considérablement mis en difficulté l’offshore mauricien pour les Indiens. Et il ne faut pas oublier que Maurice est privé de l’indemnisation des Britanniques s’agissant des Chagos.
Avinaash Munohur, politologue : «Ce que nous observons, c’est un parti qui est en face d’un impératif qui décidera de sa survie et de sa pertinence pour l’avenir...»
Quel regard jetez-vous sur la situation qui ébranle actuellement le MMM ?
Le MMM traverse une crise qui n’est pas simplement une impasse momentanée qui découle d’une alliance politique mal inspirée. Cette crise est structurelle. Ce qui se passe aujourd’hui est l’aboutissement d’un processus de décomposition idéologique entamé depuis plusieurs cycles électoraux. Le parti de Paul Bérenger a longtemps survécu grâce à la loyauté militante et à la force d’une identité fondatrice, celle des mouvements ouvriers et du militantisme des années 1970. Le tout prenait appui sur les mouvements socialistes et émancipateurs de la seconde moitié du siècle dernier. Mais cette identité s’est progressivement vidée de sa substance, au fil des alliances contre-natures et des revirements tactiques. Ce que nous observons aujourd’hui, c’est un peu la fin de ce long cycle, avec un parti qui est en face d’un impératif qui décidera de sa survie et de sa pertinence pour l’avenir : la refonte doctrinale et la modernisation de sa structure.
Seize élus du MMM ont choisi de rester au gouvernement et ils font face à des critiques concernant leur crédibilité et leur poids politique. Quel est votre avis sur ce sujet ?
La question de leur crédibilité doit être posée avec rigueur. En politique, le poids d’un élu ne se mesure pas à son allégeance partisane, mais à sa capacité à exercer une influence réelle sur les décisions qui concernent ses mandants. Si ces élus ont fait le choix de rester au gouvernement, la question légitime est : dans quel cadre, avec quelles garanties et pour défendre quels intérêts concrets ? Si la réponse est floue ou absente, alors oui, leur position est politiquement intenable, car elle ressemble davantage à une volonté pouvoiriste qu’à une stratégie cohérente. Ce qui nuit actuellement le plus à leur crédibilité, ce n’est pas le fait d’être restés mais plutôt l’absence d’un récit articulé et clair justifiant ce choix. La fameuse conférence de presse a créé une situation où leurs raisons apparaissent comme étant complètement bancales, ce qui est un vrai problème pour eux depuis.
Quel avenir attend, selon vous, le MMM ?
Deux scénarios me semblent plausibles. Le premier, c’est une recomposition douloureuse mais salutaire : une refondation autour d’un noyau idéologique cohérent, acceptant d’être minoritaire mais restant lisible et pertinent. Ce scénario exige un leadership capable d'une rupture nette avec la culture de l’alliance à tout prix et le culte du chef. Ce scénario exige du courage, ce qui est rare en politique à Maurice, mais aussi de la patience et une croyance indéfectible en ses idées. Le second scénario est celui de la marginalisation progressive. Non pas une disparition brutale, mais un rétrécissement continu, qui est déjà en cours en réalité : moins de militants actifs, moins de poids électoral, moins de capacité à structurer le débat public. Le MMM deviendrait alors ce que sont devenus plusieurs partis européens de gauche historique : des labels nostalgiques sans prise réelle sur le présent. Ce qui décidera de l’issue, c’est la question de la succession à Bérenger. Il n’y a, pour l’instant, aucune figure capable de porter une réinvention crédible du projet mauve. Et sans renouvellement générationnel et idéologique simultané et crédible, le parti risque de s’éteindre dans une lente indifférence.
Le parti mauve sous les projecteurs : Une semaine entre déballages, démissions en série, votes et anniversaire...
Retour sur une semaine mouvementée sur la planète politique. Car depuis que Paul Bérenger a annoncé son départ du gouvernement, c'est une véritable onde de choc qu'il a provoquée. D'ailleurs, il a soufflé ses 81 bougies en pleine tempête politique il y a quelques jours, soit le jeudi 26 mars, avec les bourrasques provoquées par sa démission devenant de plus en plus violentes au fil des jours.
Pour expliquer sa démarche, après sa démission, le 20 mars, l’ex-no 2 du gouvernement a pointé du doigt des divergences profondes avec la direction du régime en place, notamment autour des nominations, de la gestion de certains dossiers, sans oublier les allégations de corruption ou encore de mauvaises gestions. C’est ce qu’il a à nouveau évoqué le mercredi 25 mars, lors d’une conférence de presse à son domicile à Riverwalk, Vacoas, durant laquelle il a expliqué sa position politique et a annoncé la tenue d’un grand rassemblement pour réunir les militants, militantes et les Mauriciens en général ce samedi 28 mars (voir texte plus loin).
«Je ne regrette rien. Je ne savais pas que le PTr allait retourner à de mauvaises habitudes. La priorité était d’empêcher le MSM de passer. Actuellement, parmi les priorités, c’est d’empêcher le MSM de se relever. De la façon dont les choses se déroulent, il y a un grand risque», devait-il souligner en revenant sur son actualité politique et en évoquant plusieurs préoccupations qui l’interpellent, notamment sur le plan économique, ou encore sur le problème de la drogue dans le pays, entre autres.
Le MMM s’est donc retrouvé sous le feu des projecteurs ces derniers jours. Des divergences existent sur la direction du parti, notamment concernant le positionnement au gouvernement. Ce vendredi 27 mars, suite à la tenue du Comité central du MMM à l’hôtel Hennessy, à Ébène, 49 personnes ont voté à bulletin secret pour le maintien des Mauves au gouvernement alors que deux ont voté contre. Après ce vote, le Comité central a approuvé la tenue d’une Assemblée des délégués le 11 avril.
À l’issue du CC, Reza Uteem a affirmé que Paul Bérenger demeure le leader du MMM tant qu’il en décide ainsi et il a aussi précisé qu’aucune motion n’a été formulée lors de cette rencontre pour remettre en cause cette direction. Ces derniers jours ont aussi été rythmés par des réunions et des votes régionaux du MMM qui se sont déroulés dans un contexte où le parti a enchaîné ses consultations dans tout le pays, cherchant à stabiliser sa stratégie mais aussi pour répondre à l’interrogation centrale : faut-il rester ou non au gouvernement ?
Dans plusieurs circonscriptions, les militants ont voté en majorité pour que le MMM reste au sein de l’alliance gouvernementale : c’est notamment le cas pour les régionales n° 2 (Port-Louis Sud – Port-Louis Centre), n° 8 (Moka – Quartier-Militaire) et n° 12 (Mahébourg – Plaine-Magnien). Certains bureaux ont présenté des positions plus nuancées ou divisées comme au n° 4 (Port-Louis Nord – Montagne-Longue) qui a montré une base partagée entre soutien et critique, et au n° 11 (Vieux-Grand-Port – Rose-Belle) qui a enregistré plus d’indécis que de partisans clairs d’un maintien immédiat.
Animés par plusieurs actualités politiques, les jours écoulés ont aussi été marqués par la démission de Joanna Bérenger, qui tout en affirmant qu’elle restait fidèle aux «valeurs militantes» incarnées par son père, a quitté son poste de Junior Minister de l’Environnement, le 23 mars. Plusieurs conseillers gouvernementaux et cadres nommés après les élections générales de 2024, tous du MMM, ont aussi suivi le mouvement en démissionnant de leurs fonctions, évoquant un devoir de cohérence avec leurs convictions politiques.
Au Bureau politique (BP) du MMM, tenu le 24 mars, sans Bérenger, le président du parti, Reza Uteem, a appelé publiquement le leader historique à «revenir au MMM», insistant sur le fait que ni Paul ni Joanna Bérenger n’avaient été exclus du parti. Il a ensuite rappelé que le Comité central du MMM, réuni précédemment, avait décidé que le parti ne devait pas quitter le gouvernement, ce qui atteste des divisions internes profondes. L’aile parlementaire mauve a aussi condamné la décision de Bérenger, réaffirmant que l’Alliance du Changement restait intacte et que la présence du MMM dans l’exécutif devait être maintenue.