«Une expérience à vivre...» Des étoiles dans les yeux, Débora Murthoo Juvenal, une Mauricienne installée à l’île de la Réunion, se repasse encore et encore en mémoire le moment unique qu’elle a vécu à proximité du Piton de La Fournaise. Ce volcan emblématique de l’île Sœur, dont la longue éruption ces dernières semaines a tenu le pays voisin en haleine, tout comme les internautes du monde entier qui ont suivi cette chaude actualité à travers les nombreuses publications postées autour de l’événement.
En effet, l’éruption du très célèbre volcan, qui a débuté le 13 février, présente des caractéristiques exceptionnelles. Selon les experts, elle a débuté par l’ouverture de quatre fissures éruptives sur le flanc sud-sud-est, générant une coulée de lave qui a atteint l’océan le 16 mars. Cette éruption est notable car c’est la première fois depuis 2007 que la lave traverse la route nationale.
Bien évidemment, l’activité volcanique est vite devenue une attraction suscitant beaucoup d’intérêt chez les Réunionnais, les touristes et les scientifiques. «En tant que Mauricienne et résidente à la Réunion depuis peu, c’était la première fois que je voyais un volcan en éruption. J’ai été émerveillée par la beauté et la force de la nature. Je me suis retrouvée quasiment sur la nouvelle coulée. La chaleur qui s’en dégageait était impressionnante. Le point de contact entre l’eau et le cœur de la terre, la lave, était magnifique. J’ai traversé un sentier qui était difficile, la marche était éprouvante, mais ça en valait le coup», nous confie notre compatriote Débora Murthoo Juvenal, qui n’oubliera pas de sitôt ce clin d’œil tout feu tout flamme du Piton de la Fournaise.
En effet, comme de nombreux curieux qui voulaient immortaliser cet événement rare, Débora est tombée complètement sous le charme de ce spectacle hors du commun. Ce show incandescent, fascinant, hypnotique et captivant a émerveillé de par les fontaines de lave atteignant parfois plus de 30 mètres de hauteur, ainsi que par les paysages irréels aux alentours du volcan, comme les lueurs rougeoyantes qui illuminaient le massif et qui étaient visibles à des kilomètres à la ronde.
Ces dernières semaines, la lave s’est écoulée en longues coulées fluides, serpentant lentement sur les flancs du volcan, provoquant sur la durée des rivières incandescentes, aux teintes oscillant entre l’orange vif et le rouge profond. Au fil des jours, celles-ci ont avancé avec une puissance impressionnante, créant un contraste spectaculaire avec les paysages sombres et lunaires environnants. Le 14 mars, aux environs de 18h40, un moment particulièrement marquant s’est produit lorsque la coulée principale a franchi la route nationale, coupant l’accès et rappelant la force brute de la nature. Avec l’affluence autour du massif, les autorités ont eu beaucoup à faire, rappelant la dangerosité du phénomène et la nécessité d’être prudent.
C’est dans la nuit du 16 au 17 mars, vers 1h30, que le spectacle a atteint son apogée. Ce jour-là, la lave a rencontré l’océan dans un bouillonnement intense, mêlant vapeur et projections, pour donner naissance à une nouvelle bande de terre noire, esquissant les contours d’une plage encore fumante. La magie de la chose oblige, c’était difficile de ne pas s’intéresser à ce phénomène naturel. Le Franco-Mauricien Hichaam Cajee, qui habite à l’île Sœur, plus précisément à Saint-Pierre, a suivi avec attention toutes les évolutions autour du volcan. «L’engouement suivant l’éruption du Piton de la Fournaise a pris une autre tournure avec les coulées de lave qui ont traversé la route. Les gens ont alors commencé à s’aventurer sur la route de l’Est pour aller voir et aller à la rencontre de cette lave en spectacle. C’est un phénomène rare. Depuis 2007, la lave n’a jamais traversé la route, et le volcan, c’est un peu comme un patrimoine pour les Réunionnais. Ces derniers temps, l’éruption avait fait naître une ambiance que chaque Réunionnais mettait un peu dans son quotidien. La Réunion grandit et évolue avec le mouvement de la lave et tout cela fascine», nous confie Hichaam Cajee, qui, comme tous les Réunionnais, a vécu au rythme de la longue et persistante éruption du géant de feu ces dernières semaines.
Dominant l’île Sœur, le massif s’impose comme l’un des volcans les plus actifs et les plus spectaculaires de la planète. Situé dans la partie sud-est de l’île, le Piton de la Fournaise offre un paysage spectaculaire, entre coulées de lave figées et cratères lunaires, qui s’est construit au fil d’éruptions successives, la plupart effusives, créant un spectacle à la fois impressionnant et relativement peu dangereux comparé à d’autres volcans explosifs. Son activité quasi permanente lui vaut une surveillance étroite par les scientifiques, faisant de lui un véritable laboratoire à ciel ouvert pour l’étude du volcanisme. Le Piton de la Fournaise culmine à 2 632 mètres d’altitude et s’étend sur une vaste zone incluse dans l’Enclos Fouqué, une caldeira naturelle d’environ 100 km². Cette enceinte, formée par l’effondrement du volcan, canalise la majorité des éruptions, limitant les risques pour les zones habitées. Aujourd’hui, ce géant de feu attire chaque année des milliers de visiteurs, fascinés par la puissance brute de la Terre et la beauté sauvage de ce site unique classé au patrimoine mondial.
Si au mercredi 25 mars la seconde éruption de l’année s’était arrêtée, les activités volcaniques ont repris ce samedi 28 mars. Quoi qu'il en soit, ceux et celles qui ont eu l’occasion de voir le volcan cracher du feu ces dernières semaines se disent sous le charme de ce spectacle son et lumière qu’ils ne sont pas près d’oublier...

Vassen Kauppaymuthoo,ingénieur en Environnement et Océanographe
«Les scientifiques commencent maintenant à faire un lien entre l’activité volcanique et magmatique et le climat... »
L’éruption du Piton de La Fournaise ces dernières semaines a fasciné plus d’un, surtout de par la durée de son éruption... Quel est votre avis sur cette actualité ?
L’éruption du Piton de la Fournaise nous rappelle que nous nous situons sur un point chaud, une forme de volcanisme très particulière, avec un volcan qui est le plus actif au monde, devançant ainsi l’Etna et le Kilauea à Hawaii. Ce volcanisme de point chaud est particulier car il se situe au milieu d’une plaque tectonique, en l’occurrence la plaque africaine. Ce même point chaud a été formé par un panache provenant du manteau terrestre et il est actif depuis plus de 65 millions d’années, formant les Trapes de Deccan en Inde, les Maldives, avant de former les Mascareignes, dû au déplacement des plaques tectoniques vers le Nord. Ce même point chaud est extraordinaire, car au cours de son existence depuis 65 millions d’années, il a connu des épisodes très effusifs et dévastateurs.
En effet, il est la cause d’émissions de quantités de lave massives de plus de deux kilomètres d’épaisseur et de grandes quantités de dioxyde de carbone et de soufre, contribuant à un réchauffement accéléré, une acidification majeure des océans et, ainsi, une extinction de plus de 75% de toutes les espèces, dont les dinosaures non aviens, les ammonites, et un effondrement des écosystèmes marins à travers le globe. Le Piton de la Fournaise étant à l’origine de l’une des plus grandes extinctions que la terre ait connue, on peut se poser des questions sur son activité prolongée avec une durée d’éruption exceptionnelle et inattendue qui pourrait annoncer un nouveau cycle d’activité accrue de ce point chaud.
Vu son passé cataclysmique et sa proximité avec Maurice, cette éruption de très longue durée nous indique que l’activité du point chaud peut toujours varier dans le temps et, espérons-le, ne pas s’emballer comme dans le passé, il y a 65 millions d’années. On a quelques fois tendance à oublier que Maurice a été formé et que l’on est situé sur ce point chaud qui a causé une extinction massive globale de la vie sur terre et dans les océans à travers le globe de par son activité. De plus, les scientifiques commencent maintenant à faire un lien entre l’activité volcanique et magmatique et le climat. Cela pourrait, par exemple, expliquer le manque de pluie ces dernières années et le fait que les cyclones ne se forment plus dans notre région malgré les prévisions des modèles numériques. Cela met en exergue le fait que la complexité des interactions magmatiques, lithosphériques, océaniques et climatiques sont encore loin d’être comprises, et encore moins modélisées précisément.
La lave du volcan a atteint l’océan le dimanche 15 mars 2026 ; une première depuis 2007. Faut-il s’en inquiéter ?
Le fait que la lave ait atteint l’océan indien n’est pas nouveau et il faut le rappeler. En 2007, nous avons eu des phénomènes volcaniques avec une acidification de l’eau souterraine à Maurice, qui est un volcan endormi et non éteint. De ce fait, les coulées de lave indiquent une activité accélérée et un remplissage constant de la chambre magmatique, dont une alimentation soutenue à partir du panache provenant du manteau. Cette activité volcanique récente a déjà mis en alerte les autorités réunionnaises par rapport au nuage de dioxyde de soufre toxique qui en résulte. Et il est éventuellement possible que ce point chaud puisse éventuellement créer un édifice volcanique sous-marin entre Maurice et la Réunion et, pourquoi pas, une réactivation du système volcanique à Maurice. Les coulées de lave peuvent aussi affecter l’environnement marin, et lors de l’éruption de 2007, des espèces de poissons que l’on retrouve généralement dans les abysses en eau profonde sont remontées à la surface, ce qui indique un impact beaucoup plus grand que le simple fait d’élargir le littoral et de créer une nouvelle plage.