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La Citadelle prise d’assaut par un groupe de personnes lors du «Gran Konser» : une semaine entre choc, révolte, arrestations et appels à l’unité

30 octobre 2023

Stephanie raconte «l'horreur» et le «traumatisme»

 

«Zot pa pe trouve ki pe pase dan lemond !» Cette phrase reste gravée dans ma mémoire, une semaine après. Et je me répète sans arrêt : qu’avons-nous bien pu faire de mal, si ce n’est de contribuer, à notre façon, à aider des ONG ? Après tout, c’était un concert solidaire !Samedi 21 octobre, à 19h20. Mon amie Céline et moi arrivons à l’entrée du Champs-de-Mars en voiture. Direction, La Citadelle. Nous sommes en retard, car le début du Gran Konser, à l’initiative du groupe Attitude pour ses 15 ans, en collaboration avec La Isla social club, était prévu pour 17 heures. Nous passons un premier contrôle de police qui nous informe qu’il n’y a plus de places de parking près du Fort Adelaïde. Plus bas, deux policiers fort sympathiques lâchent, avec un sourire : «Kot zot pe ale sa ler-la ! Konser la pre pou fini tou. Al lakaz !» Si seulement j'avais été moins têtue ! Je me gare près de l'hippodrome. C'est loin certes, mais nous sommes motivées à rejoindre nos amis sur place et à découvrir la prestation des artistes locaux. Nous dévalons la colline et croisons à nouveau les deux policiers qui lâchent encore une petite blague : «Enn ta monte ena avan zot arive ! Pou resi get konser mem sa ?»

 

Pas question de rebrousser chemin, quitte à ne voir qu’un seul artiste sur scène. Après l’épisode Covid-19, c’est le premier concert auquel nous nous rendons. Au fil de la montée sur une pente de plus en plus raide (c’était long et pénible), pas un bruit ne se fait entendre et pas de jeu de lumière en vue. Est-ce que le concert est déjà fini ? Nous appelons nos amis, qui nous rassurent. Antonio Perrine est sur scène. Nous arrivons, enfin, au Gran Konser Solider et l’ambiance est au rendez-vous. Nous sommes émerveillées par le décor ; tel un village culturel, La Citadelle revit. Deux scènes animent la soirée, celle des artistes à droite et celle des DJ (Reviival Collective) à gauche. Il y a comme un air bohème dans l’air ; tout le monde a la banane et les enfants jouent. À côté, les ONG – Terre de Paix, Caritas Grand-Gaube, Vent d’un rêve et L’Alphabétisation de Fatima – renseignent sur leur mission.

 

Une belle famille mauricienne réunie pour vivre un moment convivial et harmonieux. La présentatrice Meling enchaîne avec la programmation. On voit passer AnneGa, qui nous émeut avec la chanson Nou ti Zil, reprise à l’unisson par le public. Puis, les Anonym nous font vibrer et transpirer ! Ensuite, place à une petite pause DJ ; l’occasion de se rafraîchir au stand avec du thé glacé. 21h20, The Prophecy enflamme la scène avec un beau moment de partage sur la chanson Laglwar : «Lao paradi, isi anba se lanfer !» 21h40, juste après cette chanson, j'entends un cri qui couvre le bourdonnement de la foule. S'ensuit un autre cri, et je comprends un bout de phrase : «Ale !» Je regarde autour de moi, personne ne semble comprendre ce qui se passe. Julie, une amie, nous lance : «Ne bougez pas, c'est sûrement la surprise, comme annoncé plus tôt.»

 

Je cherche d’où vient cette voix et là, je vois un homme vêtu de noir tenant quelque chose à la main et l’agitant pour que la foule se disperse ! À partir de là, je comprends qu'il faut que je sorte de là. Ce n'était pas un spectacle, mais bien un acte de terrorisme ! Nous sommes encerclés ! Ces gens sèment la terreur à coups de matraques, nous menacent avec des sabres et nous injurient. «Bann pi*** sort la ale ! Bann malprop zot pe amize !» Je suis sous le choc, je me dis que ça ne peut pas se passer dans notre île. Je suis témoin d'une scène que j’avais seulement vu jusqu’ici à travers les écrans. Et là, le cri d'une dame me ramène à cette triste réalité. Je vois Céline, les larmes aux yeux, faire une crise de panique au milieu de la foule amassée devant l’unique sortie de La Citadelle.

 

Je puise en moi la force et le courage pour sortir de ce cauchemar au plus vite ! Il n’y a plus de place pour la peur. Nous sortons dans la panique, séparées de nos amis. Un coup de fil nous redonne un peu d’espoir. Ils ont pu rejoindre leur véhicule à côté de La Citadelle, sains et saufs. Les gens hurlent, courent partout ! C’est le chaos et l’incompréhension. Les policiers, peu nombreux, font tout leur possible pour qu’il n’y ait pas de blessés. Ils font une chaîne humaine en guise de barrage contre ces gens sans cœur qui s’acharnent sur nous injustement ! Impossible de rejoindre nos amis à leur voiture, car à côté de l’entrée, un groupe scande «Allah Hu Akbar» avec des sabres et des bâtons levés vers le ciel ! Dans la précipitation, une dame glisse sur les graviers dans la descente. Nous l’aidons. La seule solution est de redescendre à pied pour regagner ma voiture. La peur au ventre, j’essaye de trouver les bons mots pour réconforter Céline en sanglot, qui me demande «pourquoi ?». Cette question restera sans réponse. L’équipe de la Special Support Unit (SSU) arrive enfin sur les lieux.

 

Je remercie cette dame et ses proches qui se sont arrêtés pour nous donner un lift. Nous sommes, malheureusement, encore loin du Champs-de-Mars. Il nous faudra encore un peu de courage avant de pouvoir souffler. Nous parcourons, dans le noir, seules, avec la boule au ventre, le chemin Dauphiné qui borde le collège Lorette, avant de rejoindre le Dr Eugène Laurent Street. Chaque personne que nous croisons ou moto qui passe nous fait frissonner de peur ! Plus que quelques mètres et une voiture rouge nous fait des appels de phare. C’est Sttefie, l’une de nos amis ! «Venez. Je vous dépose à votre voiture. Ils sont au bas !» Le trajet se fait en silence, une scène inhabituelle et lourde de sens. Nous sommes en état de choc !

 

Nous regagnons la voiture, tétanisée. Je sens mon corps engourdi, mais pas le choix. J’ai juste une hâte : quitter Port-Louis ! Ce que je viens de vivre est une cicatrice que je garderai à vie !

 

Stephanie Domingue

 


 

Plusieurs personnes inculpées pour «damaging property by band»

 

L’ASP Goorah : «D’autres suspects sont dans le collimateur de la MCIT»

 

Les incidents à La Citadelle ne resteront pas impunis. À l’heure où nous mettions sous presse, la police avait déjà arrêté 20 suspects, dont le présumé cerveau. 15 autres suspects seront prochainement entendus par les enquêteurs de la Major Crime Investigation Team (MCIT). «D’autres suspects sont dans le collimateur de la MCIT», confirme l’ASP Goorah, responsable de cette unité.

 

La vague d’arrestations a commencé au lendemain des incidents avec celles d’Imteeaz Toorabally et d’Anfal Khoodadin. Un autre suspect a été interpellé ce jour-là avant d’être autorisé à rentrer chez lui. Le lendemain, la police a enchaîné avec l’arrestation de dix personnes : Ajamal Arouff, Sooltan Doorabally, Mohamed Ramadan, Tangeer Ramadan, Raaz Salauroo, Hassen Ramatoolah, Ally Hossen, Zameer Vashkan, Irfan Meerun et Anwar Lallmohamed. Ils sont provisoirement accusés de «damaging property by band».

 

Le 24 octobre, la police a appréhendé Moojahidin Ruhomally, Shakeel Chumka et Noor Damry. Trois autres suspects, dont deux policiers, ont été interpellés ce jour-là avant d’être autorisés à rentrer chez eux. Leurs alibis sont solides. Les enquêteurs ont confirmé qu’ils se trouvaient sur leur lieu de travail respectif au moment des incidents. Les enquêteurs ont arrêté encore trois autres personnes par la suite : Sheik Khan Peerally, Yousouf Mungroo et Shezad Seeroo.

 

Ce dernier, un habitant de Terre-Rouge, a expliqué aux enquêteurs qu’il se trouvait à La Citadelle pour faire la médiation avec les organisateurs du Gran Konser mais la police le soupçonne d’avoir agi de mèche avec les intrus le soir des incidents. Les autres suspects et lui font également l’objet d’une accusation provisoire de «damaging property by band». La MCIT a arrêté une 19e personne le 26 octobre : Yul Ruhomally. Et le lendemain, les limiers ont mis la main sur le présumé cerveau des incidents de La Citadelle : Whalid Delbar.

 

La police soupçonne cet habitant de Stanley, Rose-Hill, d’avoir planifié l’attaque et d’avoir donné les instructions pour saccager les instruments des musiciens présents. L’homme de 34 ans fait l’objet de trois accusations provisoires : «giving instructions to commit a crime», «taking part in an illegal assembly» et «damaging property by band». La police a objecté à sa remise en liberté sous caution. À ce jour, un seul suspect a pu retrouver la liberté conditionnelle : Irfan Meerun.

 

Les autres sont toujours en détention. Les débats sur leur remise en liberté sous caution auront lieu dans les jours à venir. La plupart ont avoué leur présence à La Citadelle le soir des incidents. Cependant, tous nient avoir saccagé les instruments des artistes alors que les images des caméras CCTV montrent le contraire. Les suspects sont tous originaires des basses Plaines-Wilhems et des faubourgs de Port-Louis. L’enquête policière se poursuit. Par ailleurs, dans un communiqué émis ce samedi, le commissaire de police fait état, notamment, de son inquiétude face à des «tentatives de tirer les débats sur un terrain politique et communal» qui «pourraient causer préjudice à l’enquête de la police qui est en cours», et conseille fortement au public «d’éviter de faire des commentaires incorrects et injustifiés sur cette affaire».

 

Jean Marie Gangaram

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