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Yashika Bageerathi : Quand le rêve vire au cauchemar

7 avril 2014

La jeune fille est décrite comme une brillante mathématicienne.

Plusieurs personnes ont manifesté dans les rues de Londres et ont apporté leur soutien à Yashika.

 

Son histoire n’a pas connu de happy end. Du moins, pas le happy end qu’elle espérait. Elle qui caressait l’espoir de faire ses études en Angleterre et d’y vivre. Yashika Bageerathi, 19 ans, a été expulsée de ce pays et est arrivée à Maurice jeudi matin. Une île où elle ne voulait absolument pas revenir, arguant qu’elle n’y serait pas en sécurité et qu’elle y courait le risque d’être violée. D’ailleurs, bien qu’elle soit introuvable depuis son retour – même son père soutient ne pas savoir où elle est –, elle a fait des déclarations à la presse britannique, la chaîne ITV plus précisément, disant qu’elle est seule, qu’elle n’a nulle part où aller, qu’elle a peur et qu’ici, on la regarde «comme une criminelle».

 

L’affaire Yashika Bageerathi, qui fait les choux gras de la presse britannique et mauricienne depuis plusieurs jours, n’a pas fini de faire parler. D’ailleurs, les réactions sur le cas de cette jeune fille, partie en Angleterre avec un visa de touriste en 2011 et qui y est restée depuis illégalement avant d’être expulsée il y a quelques jours, sont assez virulentes parmi la communauté mauricienne, en Angleterre et ici, sur Facebook et dans des forums, entre autres. Certains condamnent sans appel notre compatriote pour avoir essayé de contourner la loi anglaise en restant illégalement au pays de Sa Majesté et en faisant le tout pour le tout pour y rester, «quitte à salir la réputation de notre pays» pour ne pas être expulsée. Elle a demandé l’asile politique aux autorités anglaises arguant qu’elle ne serait pas en sécurité à Maurice où elle aurait déjà été victime d’une tentative de viol de la part d’un proche qui risque, selon elle, de récidiver. 

 

D’autres font preuve de plus de compassion et essaient de comprendre comment et pourquoi une si jeune fille en est arrivée là. De comprendre ses ambitions, ses rêves, son besoin d’être aux côtés de sa mère qui risque aussi l’expulsion car elle vit aussi en Angleterre sans papiers. D’aucuns avancent que c’était une fille brillante qui méritait d’avoir une chance ou encore qu’elle a été mal conseillée par des adultes concernant cette histoire d’expulsion. Il y en a même qui appellent à arrêter le «bullying» à l’égard de cette jeune fille «à peine sortie de l’adolescence» car cela pourrait avoir «des conséquences très regrettables pour elle» (voir des réactions en hors-texte)

 

Quoi qu’il en soit, au-delà de ce que Yashika a fait de condamnable et sur lequel tout le monde s’accorde – son séjour illégal en Angleterre et tout ce qui s’en est suivi –, il y a un drame. Le drame d’une jeune fille qui voulait vivre aux côtés de sa mère et de ses frère et sœur en Angleterre, et y poursuivre ses études, et qui a été forcée de se séparer d’eux et des bancs de l’université pour retourner à Maurice parce qu’elle n’a pas respecté la loi. 

 

«Excellente mathématicienne»

 

Toute cette affaire commence en 2011, quand Yeshika, une habitante de Triolet, quitte le pays, munie d’un visa de touriste. Direction l’Angleterre où elle rejoint sa mère Sowbhagyawatee Bageerathi, installée depuis quelque temps à Londres, avec ses deux autres plus jeunes enfants, une fille et un garçon. Après l’expiration de son visa, la jeune fille reste sur place illégalement et y poursuit même ses études. Cette ancienne étudiante de la Droopnath Ramphul SSS, qui a réussi brillamment aux examens du School Certificate, ne rencontre pas de grandes difficultés à se faire admettre dans un prestigieux collège de Londres : l’Oasis Academy Hadley, située à Enfield, où elle ne tarde pas à se faire remarquer de par son intelligence. «Elle est une excellente mathématicienne. Depuis son admission, elle a beaucoup contribué à l’avancement du collège. Elle a aidé le collège à remporter une compétition. Elle a aussi apporté son aide aux plus jeunes élèves dans leurs études», souligne Lynn Dawes, la rectrice de l’institution, qui avait bon espoir que la Mauricienne soit admise dans une prestigieuse université d’Angleterre. 

 

Mais il y a quelques semaines, Yashika Bageerathi a vu son rêve virer au cauchemar quand son secret a été découvert par les autorités britanniques et qu’elle a appris qu’elle devait quitter ce pays où elle voulait poursuivre sa vie. La jeune fille fait alors une demande d’asile auprès du Home Office de Londres. Pour justifier sa demande, elle explique avoir fui son pays natal pour échapper à un proche dangereux, impliqué dans le trafic de drogue, qui aurait tenté de la violer. Et qu’elle craignait de retrouver à son retour sur le sol mauricien. Une histoire que certains estiment trop tirée par les cheveux pour être vraie. Et que le Home Office n’a pas jugé recevable. Celui-ci a estimé que les raisons avancées par Yashika ne correspondaient pas aux critères mentionnés dans la Convention des Réfugiés en date de 1951. Une décision qui est intervenue à un mois seulement de sa participation aux examens de A-Level prévu du 14 mai au 23 juin 2014. 

 

Malgré le soutien de ses amis, de sa rectrice de son collège et de nombreuses personnes qui ont manifesté et signé une pétition sur Change.org – qui a récolté 175 000 signatures – pour empêcher sa déportation, la Mauricienne a été embarquée sur un vol d’Air Mauritius dans la soirée du mercredi 2 avril, à l’aéroport de Heathrow, et a atterri à Plaisance à 12h10 le lendemain. Depuis, elle est introuvable. «Elle était accompagnée de quatre officiers de l’Immigration Office de Londres, dont un est médecin. À son arrivée, elle a été remise entre les mains des officiers du Passport & Immigration Office mauricien qui l’ont interrogée pendant deux heures», indique une source policière. Et depuis sa brève apparition à l’aéroport SSR et après s’être engouffrée dans une voiture, Yashika Bageerathi a disparu de la circulation et se trouverait en lieu sûr. Mais où ? 

 

«Peur»

 

Même son père Vinesh Bageerathi, qui affirme vouloir l’accueillir sous son toit, dit ne pas savoir où elle se cache. «Sa mère et moi sommes divorcés depuis plusieurs années. Depuis que Yashika est allée en Angleterre, je n’ai pas eu de ses nouvelles. C’est par la presse que j’ai appris son retour. Mais depuis, je n’ai pas eu de ses nouvelles», précise cet habitant de Triolet. Alors que de son côté Yashika affirme, dans une interview à la chaîne anglaise ITV News, qu’elle n’a nulle part où aller et qu’elle vit les pires jours de sa vie. «Je n’ai personne pour me soutenir ici. Je n’aurais jamais pensé me retrouver seule. Rentrer à Maurice, sans ma famille, a été la chose la plus horrible qui m’est arrivée dans la vie. J’ai peur pour ma sécurité», a-t-elle confié à ITV News après son arrivée, alors qu’elle ne s’est toujours pas adressée à la presse locale. Elle a aussi déclaré : «On me regardait comme une criminelle à mon arrivée. Je suis agacée du fait que les médias veulent tous me parler de ce qui m’arrive. C’est très embarrassant.» Avant de lancer un énième appel aux autorités anglaises. «Je veux au moins compléter mes études, prendre part à mes examens de A-Level. J’ai travaillé dur pour ça. Je ne demande que ça. Puis, je quitterai le pays. Car il s’agit d’une partie de ma vie très importante», a-t-elle déclaré sur un ton complètement désespéré. 

 

Sa mère vit douloureusement cette séparation.

 

Sa mère aussi a fait part de son désespoir aux médias britanniques. «Je veux qu’elle soit de nouveau à mes côtés. Je suis très triste pour ma fille. Je suis très inquiète pour elle. Je lui ai parlé au téléphone. Elle m’a dit qu’elle était inquiète aussi», a affirmé en larmes Sowbhagyawatee Bageerathi, qui est elle aussi menacée d’expulsion car vivant en Angleterre sans papiers. Yashika est-elle en sécurité ou pas ? A-t-elle vraiment été victime d’une tentative de viol comme elle le crie haut et fort ? Nous avons posé la question au papa qui n’a pas souhaité répondre. «Il s’agit d’une vieille histoire de famille que je ne peux pas évoquer», nous a-t-il seulement déclaré. 

 

«Compassion»

 

Mais Yashika, elle, bien qu’elle n’ait jamais porté plainte pour cette tentative de viol dont elle dit avoir été victime, a donné plusieurs détails concernant son présumé agresseur, un individu qu’elle juge dangereux, à la presse britannique. «Il avait été arrêté dans le passé et avait retrouvé la liberté. Il est protégé par des personnes importantes», a-t-elle déclaré. C’est maintenant aux autorités mauriciennes d’ouvrir une enquête pour savoir ce qu’il en est réellement de toute cette histoire de tentative d’agression sexuelle. 

 

En attendant, Yashika se terre toujours quelque part. À un moment, elle aurait séjourné au Hennessy Park Hotel avant de quitter l’hôtel pour un lieu inconnu. Qu’adviendra-t-il maintenant de cette «brillante mathématicienne», selon les mots de sa rectrice, qui rêvait de se faire une place au soleil en Angleterre ? Pourra-t-elle poursuivre ses études ? Lynn Dawes l’espère bien : «Nous la soutenons. Nous allons l’aider à compléter ses études mais on ne sait pas dans quelle mesure. Car le A-Level de l’Angleterre et celui de Maurice sont sûrement très différents du fait que les cours dispensés ne sont pas les mêmes. Quoi qu’il en soit, nous espérons que les autorités montreront un peu de compassion.» 

 

Et bien que ceux qui sont en faveur de son retour à Londres continuent leur combat, Yashika ne pourra pas retourner en Grande-Bretagne de sitôt car elle y est interdite de séjour pour une dizaine d’années. Alors que les opposants à cette démarche continuent à la clouer au pilori. Une polémique qui n’est pas près de s’éteindre pour cette histoire sans happy end.

 


 

Dr Arvin Boolell, ministre des Affaires étrangères : «Je suis prêt à la rencontrer si elle le souhaite»

 

S’il y a une leçon à tirer de l’histoire de Yashika Bageerathi, c’est qu’il ne faut pas contourner les lois. C’est ce qu’affirme le ministre des Affaires étrangères, Arvin Boolell. S’il considère que le cas de cette jeune Mauricienne, envers qui il éprouve de la «sympathie», est «regrettable», il avance toutefois qu’il faut respecter les lois et les procédures légales. «Nous avions contacté les autorités concernées en Angleterre pour voir si le cas de cette jeune fille pouvait être reconsidéré sur une base humanitaire car elle allait prendre part à des examens. Malheureusement, nous n’avons aucune influence sur le Home Office et la loi reste la loi. Quand on n’est pas en règle, il faut rentrer. Il faut la respecter et se plier à ses exigences», explique-t-il. Les Mauriciens ont aujourd’hui la possibilité, dit-il, de se rendre en Grande-Bretagne sans visa après plusieurs pourparlers entre les autorités mauriciennes et britanniques. «Il ne faut donc pas en abuser», souligne-t-il. 

 

Selon le ministre, rien n’empêche Yashika de poursuivre ses études à Maurice. «Ses ambitions sont légitimes», déclare-t-il. Si la jeune fille se sent en danger, il faudrait, souligne Arvin Boolell, qu’elle sollicite de l’aide et se tourne vers la police : «Nous sommes un État de droit et rien ne l’empêche de déposer une plainte. Elle est majeure et donc une citoyenne à part entière de ce pays, qui a toute sa liberté.» Selon Arvin Boolell, un psychologue a été mis à la disposition de la jeune Mauricienne à l’initiative du ministère de l’Égalité des genres, du Développement de l’enfant et du Bien-être de la famille. Il se dit même disposé à avoir une rencontre avec Yashika Bageerathi : «Je suis prêt à la rencontrer si elle le souhaite.» 

 


 

Paul Bérenger s’exprime 

Impossible que le leader du MMM ne commente pas cette affaire ! Paul Bérenger a abordé le sujet de la déportation de Yashika Bageerathi lors de son point de presse, hier, samedi 5 avril. Le leader de l’opposition estime que «l’épisode Yashika Bageerathi» a fait «beaucoup de tort à l’image de l’île Maurice». Néanmoins, il n’a pas oublié le côté humain, dit-il : «On note l’amertume profonde de cette étudiante.» Paul Bérenger a confié qu’il compte parler de cette affaire à l’Assemblée nationale et qu’il souhaiterait connaître «le rôle joué par le haut-commissaire mauricien à Londres et le gouvernement mauricien»

 


 

Une affaire qui divise les Mauriciens

 

L’expulsion de Yashika Bageerathi d’Angleterre n’a pas laissé les Mauriciens indifférents, que ce soit à Maurice ou en Grande-Bretagne. Les avis sur cette affaire sont plus que jamais mitigés et les interrogations multiples. Si l’histoire de cette jeune fille a choqué les Mauriciens vivant à Londres, leurs opinions sont cependant divergentes. Dans une tribune publiée dans The Guardian, la Mauricienne Ramona Erriah-Jones, directrice générale d’Ocean Knowledge Services et établie en Angleterre depuis 2002, a été, dit-elle, interpellée par l’histoire de Yashika : «J’ai suivi cette affaire d’un point de vue humain car je trouve que c’est triste. J’ai moi aussi été étudiante ici et je sais à quel point ce n’est pas facile d’entreprendre des démarches.»

 

Selon elle, cette affaire a quelque peu entaché l’image de Maurice en Grande-Bretagne, ce qui l’a poussée à envoyer un texte opinion au journal The Guardian qui l’a publié : «Nous avons le devoir de soutenir de manière correcte cette jeune fille et de ne pas laisser Maurice dans la boue. Ce n’est pas uniquement la faute de Yashika, mais je pense qu’il aurait dû y avoir un communiqué officiel de la part des autorités mauriciennes. Est-ce que quelqu’un a pris la peine de demander si elle sera vraiment en sécurité à Maurice ?»

 

Chandi Ka Cheekhoory, une Mauricienne vivant à Londres depuis plusieurs années, a également suivi le mouvement qu’a soulevé Yashika avec beaucoup d’intérêt. Elle est plus nuancée dans ses propos. Elle estime que l’étudiante est majeure et responsable de ses actes, notamment d’aller à l’encontre des lois de l’immigration bien que ce soit chagrinant qu’elle soit séparée de sa mère et qu’elle ne pourra prendre part à ses examens. Il faudrait, selon elle, tenir en ligne de compte que Yashika a été une élève modèle durant son séjour en Angleterre. Cependant, Chandi Ka Cheekhoory nourrit des doutes sur les raisons qui ont poussé la Mauricienne à demander le droit d’asile. «Il n’y a aucune preuve de ce qu’elle avance, même pas une déposition formelle à la police. Si elle a fait cette déclaration pour gagner de la sympathie, dans ce cas, elle ne mérite pas la mienne. Mais si c’est vrai, le manque de preuve a joué contre elle» explique-t-elle. Pour cette dernière, la décision du Home Office, d’un point de vue légal, est «juste et logique»

 

Les déclarations de Yashika selon lesquelles elle serait en danger à Maurice ont-elles terni l’image du pays en Grande-Bretagne ? «La demande d’asile se fait dans des cas très graves et aujourd’hui, certains pensent qu’il n’y a pas de sécurité à Maurice alors que c’est totalement faux. Si elle était vraiment en danger, il fallait porter plainte. La police l’aurait protégée», assène Priya Woodun, une autre Mauricienne qui a élu domicile dans la capitale anglaise. Bien qu’elle pense que Yashika a vécu un moment difficile, elle insiste sur le fait que la loi doit être respectée : «On ne peut pas s’étonner d’une déportation quand la personne n’était pas en règle dès le départ !» Selon cette dernière, certaines personnes cherchent par tous les moyens à rester en Grande-Bretagne même si cela implique d’aller à l’encontre de la loi. «C’est comme ça qu’on ternit la reputation de Maurice et qu’on gâche la chance des autres. À mon avis, l’immigration fera désormais plus attention aux Mauriciens», estime-t-elle.  

 

Si certains pensent que Yashika doit assumer ses responsabilités en tant qu’adulte, ce n’est pas l’avis de Sylvia Edouard-Gundowry, également résidente de Londres, qui a pris le parti de la jeune Mauricienne dans une tribune envoyée au journal Le Mauricien. Selon elle, Yashika ne devrait pas porter l’entière responsabilité de ses actions car «elle est trop jeune pour ça» et qu’elle a été mal conseillée. «D’étudiante modèle en Angleterre, Yashika se retrouve du jour au lendemain immigrante illégale et menteuse. Repoussée par les autorités britanniques, elle est rejetée dans son propre pays par bon nombre de Mauriciens qui, dans le confort de leur maison ou bureau, lui crachent dessus et la ridiculisent. Comme si être déportée n’était pas suffisant !» déclare Sylvia Edouard-Gundowry. Pour elle, il est important de ne pas oublier son sens de l’humanité bien qu’une faute ait été commise : «Yashika a donné du fil à retordre aux autorités britanniques, c’est sûr. Elle a abusé du système, O.K. Elle a payé les conséquences de sa bêtise. C’est réglé. Maintenant, qui se charge de comprendre cette jeune fille qui se réfugie dans son propre pays ? Qui lui tiendra la main pour l’aider à remonter la pente ?» Pour Sylvia Edouard-Gundowry, c’est peut-être trop demander dans un monde ou, dit-elle, «il est si difficile de redevenir humain»

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